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Qu’est ce qui a fait de Dries Van Langenhove ce garçon si haineux?

Qu’est-ce qui a fait de ce jeune universitaire né dans une culture épanouie, une économie prospère et une région qui va de l’avant, ce croisé de l’identité qui estime qu’il y a lieu de « protéger » une jeunesse flamande en grand danger ?

Chronique - Editorialiste en chef Temps de lecture: 5 min

Je ne serais pas devenu ce que je suis si… » C’est avec cette phrase en guise de première question que j’ai rencontré cet été des personnalités belges, francophones et flamandes, culturelles, économiques ou sportives. Ces longs entretiens visaient à identifier les lieux, les lectures, les événements, les mentors qui font que quelqu’un prend une direction, fait une telle carrière et est reconnu. Nous nous donnions rendez-vous dans un lieu symbolique, l’invité venait avec des objets, des photos : tout ce qui pouvait définir ses « racines élémentaires ».

Une puissance inouïe

« Je ne serais pas devenu ce que je suis si… ». La puissance de cette question est inouïe car elle permet d’entrer illico dans la vérité de la personne, dans son intimité et ses fragilités. Stupéfiant aussi de constater combien la réponse, rapide et précise, fuse : nous savons très bien ce qui a fait de nous les êtres que nous sommes devenus.

Pour Marc Raisière, le patron de Belfius, c’est sa mère, parce qu’elle est née avec un bras en moins, qui a tout déterminé. Pour Jean-Jacques Cloquet, le patron en partance de l’aéroport de Charleroi, c’est son enfance dans la rue et la mise à l’écart de son père par les Acec, l’entreprise à laquelle il avait tout donné. Pour le journaliste politique de la VRT Ivan De Vadder, c’est une enfance pauvre de petit flamand d’Uccle qu’il évoque comme son « Terug naar Reims » – allusion au livre du philosophe Didier Eribon. Pour la rectrice de la VUB Caroline Pauwels, c’est la tribu ouverte à tous construite par son grand-père autour de deux principes : «  Chaque langue que tu parles en plus, fais de toi un homme ou une femme de plus » et « Le repas d’un ami est bientôt prêt ».

Les racines de la haine

« Je ne serais pas devenu ce que je suis si…  » Après les révélations de l’émission Pano de la VRT sur les turpitudes sexistes, racistes et antisémites de membres de « Schild en Vrienden », c’est cette phrase qui m’est venue à l’esprit. Mais qu’est ce qui a fait de Dries Van Langenhove ce garçon si dur, si haineux, dont certains camarades posent « à l’identique », façon Hitler devant la Tour Eiffel ? Qu’est-ce qui a fait de ce jeune universitaire né dans une culture épanouie, une économie prospère et une région qui va de l’avant, ce croisé de l’identité qui estime qu’il y a lieu de « protéger » une jeunesse flamande en grand danger ? Dans quoi donc s’enracinent tant de frustrations et de rancœurs ?

Le poids des blessures intimes

L’humiliation du passé ? C’est l’explication suggérée par l’écrivain et metteur en scène Wajdi Mouawad. Il montre dans ses pièces à quel point ce sont les blessures intimes infligées et jamais pardonnées qui suscitent l’envie de se venger et d’éradiquer l’autre.

La violence de l’adolescence ? Cet été, l’artiste italien Romeo Castellucci, qui met en scène Die Zöberflote à la Monnaie dès mardi, nous expliquait « qu’il ne serait pas devenu ce qu’il était » s’il n’avait pas découvert un livre d’histoire de l’art sur la table de cuisine de ses parents. « Ce fut comme une bombe, la sensation de la découverte d’un autre monde. A l’adolescence, j’étais un hooligan mais avec ce livre, j’ai compris que l’art était la clé pour donner une forme à la violence nécessaire pour sortir dans le monde, trouver une voie et une adhérence au corps. J’avais compris soudain qu’il fallait inventer un monde parallèle pour désarmer celui dans lequel j’étais né et que je n’avais pas choisi. » L’écrivaine Lize Spit ne dit pas autre chose, quand elle explique qu’écrire est une manière pour elle de contrôler le monde dans lequel elle doit vivre. Wajdi Mouawad évoque lui l’hypothèse du rendez-vous manqué avec la poésie pour ces jeunes européens qui partent faire le djihad, faute d’avoir trouvé un autre théâtre pour leurs exploits.

Des clés pour affronter le monde

Ce serait donc cela ? Dries Van Langenhove et certains de ses camarades n’auraient pas trouvé sur leur chemin d’adolescent, d’autre clé pour oser affronter le monde, que celle d’idéologies nauséabondes ? Pas de livre d’art pour sublimer leur peur des corps, pas de poésie pour assouvir leur âme, pas de mots pour canaliser leurs angoisses ?

« Je me demande toujours si, au moment où cela devient vraiment critique, je pourrai poser un acte héroïque qui fasse la différence. J’ai peur que la réponse soit non. » Cette phrase-là, c’est Caroline Pauwels qui l’a prononcée lors de notre rencontre estivale. Elle m’est revenue à l’esprit à deux reprises ces dernières semaines. La première fois, lors de la mort du sénateur républicain John McCain, qui, soulignait Barack Obama lors de ses funérailles, « a rappelé au monde le devoir de se lever pour des principes et des valeurs qui transcendent les politiques et les partis ». La seconde fois, c’était mercredi, après le vote du Parlement européen sur le lancement d’une procédure contre le Premier ministre hongrois Viktor Orban, un de ces moments où seuls ceux qui votent oui ou non, sont totalement clairs. Mercredi, les quatre députés N-VA ont fait le choix de l’abstention. Dans ces moments où les gens se comptent, c’est en fait surtout le choix de la lâcheté qu’ils ont fait ou pire, celui de la complicité avec les ennemis de la démocratie que l’on sert faute d’avoir la grandeur et le courage de poser des actes héroïques pour les pourfendre. Quoi qu’on en dise pour se justifier.

Une dernière phrase pour conclure ? Devant le cercueil de « combat » de John McCain, Barack Obama a cité l’écrivain américain Ernest Hemingway : « Aujourd’hui est seulement un jour parmi tous ceux qui existeront. Mais ce qui arrivera dans tous ces jours qui viendront, peut dépendre de ce que vous faites aujourd’hui. »

Je n’ai pas mieux.

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9 Commentaires

  • Posté par Brasseur Michel, lundi 17 septembre 2018, 21:19

    Pourquoi cette tentative de comprendre la haine de cet homme jeune et privilégié? Ignorant et méprisant envers tout ce qui ne vient pas de son milieu? Essayer de comprendre, c'est justifier. Pas nécessaire. Il faut le condamner, le déchoir de ses droits politiques à vie et l empêcher de s exprimer en public. Si on avait fait ça bien plus tôt, on n aurait pas des nationalistes fascistes aussi puissants en Belgique!

  • Posté par Beuken Sébastien, lundi 17 septembre 2018, 7:02

    en passant, c'est Die Zauberflöte (pas Zöberflote)

  • Posté par De Bilde Jacques, dimanche 16 septembre 2018, 10:18

    « Je ne serais pas devenu ce que je suis si… » ou dit autrement comment suis-je devenu ce que je suis? Telle est encore parfois la question que je me pose à 64 ans ayant vécu une enfance pas très géniale et qui aurait pu faire de moi un délinquant... Ma réponse est partielle. C'est la rencontre d'un homme qui a orienté ma carrière professionnelle. La lecture d'un livre a changé mon approche "politique" et/ou intellectuelle. Mais cela ne concerne qu'un parcours individuel et chacun y trouvera sa propre réponse. Par contre, d'un point de vue collectif, c'est-à-dire qui nous concerne tous et qui peut avoir une influence directe ou indirecte sur notre vie, c'est la montée de la vague populiste qui déferle partout en Europe mais aussi dans le monde qui me pose question. Ce jeune n'est n'est qu'un représentant de plus de cette vague. Universitaire? Et alors. Céline, par exemple, était un génie littéraire mais profondément antisémite. Personnellement, je pense qu'il faut mettre en place des contre-feux. Lesquels? La décision des eurodéputés qui ont voté pour le déclenchement de l'article 7 contre la Hongrie qui n'applique un bon état de droit dans son pays en est un bon exemple. Plus que jamais, aujourd'hui, on ne peut transiger avec le respect des valeurs qui ont fondé nos démocraties.

  • Posté par Poullet Albert, samedi 15 septembre 2018, 21:34

    Bravo !

  • Posté par LIENARD NORBERT, dimanche 16 septembre 2018, 19:40

    Pourquoi bravo????!!!!!! Vous avez trouvé une réponse à la question posée dans le titre ??

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