Face au monde

Que croyez-vous que soit un artiste ?, s’exclamait jadis Picasso. Un imbécile qui n’a que des yeux s’il est peintre, des oreilles s’il est musicien, ou une lyre à tous les étages du cœur s’il est poète, ou même s’il est boxeur, seulement des muscles ? Bien au contraire, il est en même temps un être politique, constamment en éveil devant les déchirants, ardents ou doux événements du monde, se façonnant de toutes pièces à leur image. »

C’est par cette citation que Philippe Piguet, critique d’art et commissaire de très nombreuses manifestations dans le monde de l’art, accueille les visiteurs du « Hangar » sur la place du Châtelain. Convié à y monter une exposition pour la rentrée, l’homme a choisi d’y déployer l’univers de deux artistes contemporains à la fois très contrastés et très complémentaires.

Barthélémy Toguo et Duncan Wylie sont tous deux originaires d’Afrique, l’un du Cameroun et l’autre du Zimbabwe : « Par-delà les différences qui sont les leurs, ce qui les rassemble est le regard qu’ils portent sur le monde. Non pas dans une même dynamique de création, mais dans une même posture de réflexion humaniste , explique Piguet. Le choix qui a été fait de les réunir dans le cadre d’une même exposition tient non seulement à cela, mais au fait qu’ils sont nés et ont été élevés tous deux en Afrique, puis se sont installés en France pour parfaire leur formation et gagner leur reconnaissance. » Le rapprochement s’arrête là et Piguet ne tente pas à tout prix de les faire entrer dans des catégories semblables : « Il n’y a pas de connexion réelle ni de complicité artistique entre eux, c’est plutôt mon approche qui tend à les faire coexister. »

Barthélémy Toguo

Né en 1967, formé successivement aux Beaux-Arts d’Abidjan, Grenoble et Düsseldorf, Barthélémy Toguo développe depuis vingt ans une œuvre polymorphe qui emprunte tant au dessin et à la photographie qu’à la vidéo et à la performance. Il confronte ses racines africaines à la modernité occidentale pour évoquer ce qu’est pour lui la vie : un infini mélange d’énergie, de beauté, de souffrance et de solitude.

Critiquant le monde d’aujourd’hui, l’artiste franco-camerounais cherche malgré tout à en célébrer les charmes et développe un grand sens de la forme, des matériaux et des couleurs. Il se définit comme « activiste » et comme artiste engagé qui ausculte la société, en prend le pouls, capture ce que l’époque lui fournit pour mieux transformer ces artefacts de notre temps.

Ses sublimes aquarelles et céramiques rendent compte de cette cosmogonie poétique, oscillant entre finitude et espoir de rédemption, instincts de vie et de mort, dans une tension irrésolue entre émotions animales et aspirations spirituelles. La force de ses dessins évoque aussi la dimension performative et « actionniste » d’un travail qui explore la biographie de son créateur pour formuler un récit existentiel du monde.

Partageant sa vie entre Bandjoun et Paris, revendiquant un engagement politique puissant, Toguo mène en outre un combat très fort pour que l’Afrique conserve une création contemporaine sur son territoire, et se montre très critique vis-à-vis de la façon dont la scène occidentale s’est toujours servie de l’art africain.

Outre son travail artistique, il a notamment créé un musée à Bandjoun, de concert avec une économie solidaire sous la forme d’un complexe agricole : « Il ne se contente pas de s’asseoir sur sa reconnaissance, mais il s’en sert pour essayer de participer à une forme de redressement de son pays en collaborant à un travail culturel remarquable que j’ai vu là-bas de mes yeux », déclare Piguet.

Duncan Wylie

Duncan Wylie, «
Self Construct (Collector's garden)
», 2018, huile et acrylique sur toile, 235 x 183 cm, 24.000 euros.
Duncan Wylie, « Self Construct (Collector's garden) », 2018, huile et acrylique sur toile, 235 x 183 cm, 24.000 euros. - DR

D’origine anglo-saxonne, né au Zimbabwe en 1975 et vivant désormais entre Londres et Paris, Duncan Wylie est quant à lui pleinement peintre et dessinateur. Diplômé de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris, il développe une recherche picturale autour du thème des architectures et des ruines, où il donne à voir un univers en cours de destruction. S’adonnant depuis peu à la gravure, il en explore les potentialités dans des images syncrétiques convoquant à la fois les références à l’histoire de l’art et toute une poétique de la destruction et des chantiers qu’on lui connaît bien. Un travail plastique remarquable qui fait ici magnifiquement écho à la grande installation de Toguo, Road to Exile (2010-2012).

« Barthélémy Toguo – Duncan Wylie, About the World », jusqu’au 20 octobre au Hangar Art Center Gallery , place du Châtelain 18, 1050 Bruxelles, du mardi au samedi de 12 à 18 h, 02-538.00.85. www.hangar.art

 
 
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