L’œil électrique

« The Protest Fence »,  2013. Néon, structure en aluminium et électricité. 218,4 × 299,7 × 17,8 cm. Unique.
« The Protest Fence », 2013. Néon, structure en aluminium et électricité. 218,4 × 299,7 × 17,8 cm. Unique. - Isabelle Arthuis

En 2009, Iván Navarro représentait le Chili à la 53e  Biennale de Venise avec Seuil , une exposition articulée autour de trois moments distincts et dont le point culminant, l’installation « Death Row », créait une fabuleuse illusion d’optique par un dispositif spatial et lumineux parfaitement maîtrisé. Composée de 13 portes en aluminium éclairées aux néons, cette œuvre entraînait un effet de couloirs multiples dans le mur du pavillon, plongeant le visiteur dans un vertigineux abîme. Depuis lors, l’artiste chilien âgé de 46 ans et installé à Brooklyn a poursuivi son exploration des effets de miroirs et de perspectives dans une veine flirtant avec le minimalisme et l’art conceptuel. En 2017 avec Fanfare , chez Daniel Templon à Paris, il explorait la puissance sociale du son et de la musique. En ce début d’automne, c’est à Bruxelles qu’il montre son travail, sous le titre provocateur de Prostutopia . Prenant pour point de départ l’utopie et sa marchandisation, l’artiste interroge le spectacle trompeur de l’illusion mise en scène, commercialisée, dévoyée. On pourrait croire au premier abord que Navarro s’adonne au formalisme, mais il n’en est rien : ce que son travail explore, c’est avant tout un questionnement social et politique avec, en sous-texte, une critique du pouvoir et de l’autorité, lui qui a grandi dans l’ombre du régime de Pinochet.

L’abîme des néons

« Emergency Ladder »,  2018. Néon rouge ruby, électrodes recourbées. 183 × 61 cm. Edition 1/3 + AP.
« Emergency Ladder », 2018. Néon rouge ruby, électrodes recourbées. 183 × 61 cm. Edition 1/3 + AP. - Isabelle Arthuis

Devenu un plasticien à la renommée internationale, Iván Navarro a été nommé artiste associé dans le cadre de la programmation artistique du Grand Paris Express, en collaboration avec l’architecte Dominique Perrault pour la future gare de Villejuif. Parmi ses expositions personnelles et collectives récentes, on peut citer celles du Guggenheim de Bilbao en 2017, le parcours Art Basel et la Biennale de Yinchuan (Chine) en 2016. Son œuvre est également présente dans de nombreuses collections internationales dont la Solomon R. Guggenheim Museum (New York), The Hirshhorn Museum and Sculpture Garden (Washington, DC) ; le Fonds National d’Art Contemporain et la Fondation Louis Vuitton (Paris). Toutes les pièces présentées ici datent des cinq dernières années. La plus emblématique, son «  Totem » lumineux à l’esthétique minimaliste (2013), incarne un mirador ou, pour évoquer Michel Foucault, un panoptique – pour critiquer ce monde contemporain où nous sommes tous surveillés et nous observons les uns les autres en permanence. Iván Navarro questionne cette illusion de la protection et de la connexion qui nourrit le pouvoir ambigu des instances politiques, économiques et sociales d’observation – gouvernements, entreprises, réseaux sociaux.

«
Totem
», 2013. Lumière fluorescente, aluminium, miroir et électricité. 254 × 111,7 × 111,7 cm. Unique.
« Totem », 2013. Lumière fluorescente, aluminium, miroir et électricité. 254 × 111,7 × 111,7 cm. Unique. - Isabelle Arthuis

Sur le plan du choix des matériaux, l’emploi des néons n’est pas anodin : «  Toutes les pièces que j’ai créées font référence au contrôle politique, et l’électricité était un moyen de contrôler les gens », explique l’artiste en évoquant les fréquentes coupures de courant auxquelles était soumise la population chilienne au temps de la dictature d’Augusto Pinochet. Ses allusions à la peine de mort sont également transcrites plastiquement, repensées et sublimées par ses matériaux de prédilection. Dans la pénombre de la galerie, les sculptures électriques de Navarro transforment l’espace par leurs jeux de lumière et d’illusion d’optique. D’un abord ludique et attrayant, ces objets détournés – échelles, barrières, miroirs et puits – construisent un parcours hanté par la question du contrôle et de la liberté. Chaque objet devient un instrument de contrôle et de surveillance et, surtout, une proposition plastique parfaitement maîtrisée, plongeant chaque fois le spectateur dans un abîme réflexif et sensoriel à couper le souffle.

Le soir de l’inauguration se tenait une performance de l’artiste, «  Sirens », réalisée en collaboration avec Courtney Smith. Trois volontaires, postés chacun sur un podium, étaient amenés à expérimenter toutes les possibilités d’interaction entre leur corps et cet objet lumineux, libres de parler et d’intervenir dans la limite de leur position individuelle. La parfaite incarnation du mot-valise choisi pour cette exposition.

« Ivan Navarro. Prostutopia », jusqu’au 20 octobre, Galerie Daniel Templon, 13 A rue Veydt, 1060 Bruxelles, 02-537.13.17, du mardi au samedi de 11 à 18 heures, www.danieltemplon.com

Prix des œuvres entre 25.000 et 130.000 dollars Courtesy of the artist and Galerie Templon, Paris – Brussels

 
 
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