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Surfons sur SUR

Êtes-vous atteint∙e de SURite aiguë ? Si oui, jetez un œil sur ce qui suit…

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 7 min

« Vols sur Namur », titre le journaliste chargé de couvrir l’actualité dans la capitale de la Wallonie. Ce ne sont pas les terrains d’aviation qui manquent à proximité, opine le lecteur. Mais pourquoi préciser : « Deux bandes ont été arrêtées »  ? Surprise de haut vol : Georges Guynemer s’est mué en Arsène Lupin !

Il est des mots invasifs dont la prolifération est impossible à endiguer : la préposition sur est du nombre. Aujourd’hui, on travaille sur Charleroi, on loge sur Liège et on vit sur Bruxelles. On monte sur Paris, on déménage sur Bordeaux et on retourne sur Marseille. Même si cette profusion irrite, elle est une lame de fond dont nous allons d’abord prendre la mesure, avant de l’analyser dans le prochain billet. Sus à toute surcharge superfétatoire…

Sur quoi porte ce billet ?

Parmi les sujets les plus fréquemment proposés à la bonne attention de cette chronique figure l’emploi de plus en plus répandu de la préposition sur dans des contextes où l’on attendrait plutôt un à : travailler sur Bruxelles, vivre sur Namur, se réunir sur Louvain-la-Neuve, retourner sur Liège. Vous êtes nombreux à manifester votre étonnement, parfois même votre irritation, face à cette évolution jugée spectaculaire, ainsi qu’à me communiquer des citations qui enrichissent ma documentation.

La matière est à ce point abondante qu’elle occupera – exceptionnellement – deux billets de cette chronique. Dans le premier, il est procédé à un inventaire des lieux : vous y trouverez des attestations « authentiques » − lues, entendues – de l’utilisation de sur comme substitut de à et d’autres prépositions, classées selon leur acception. Dans le second, qui paraîtra la semaine prochaine, je tenterai de mettre cet usage en perspective, à la fois dans le temps et dans l’espace.

Survol 1 : le lieu où l’on est

La préposition sur tend à remplacer à (quelquefois dans) dans des contextes qui décrivent la position dans un lieu précis, souvent identifié par son toponyme. Au lieu de loger à Charleroi, on entend loger sur Charleroi  ; plutôt que s’installer à Mons, on lit s’installer sur Mons. Les attestations de cet emploi foisonnent : en voici une sélection, quelque peu adaptée pour le confort de la lecture, mais rigoureusement conforme aux constructions observées.

On peut lire que deux bandes de voleurs actives sur Namur ont été démantelées ; qu’il faut se méfier des « faux pompiers » qui sévissent sur Ixelles  ; que les navetteurs risquent de rester bloqués sur Bruxelles en raison de la grève des chemins de fer ; que l’eau n’est plus potable sur toute la localité de Libramont, ce qui n’est pas un problème pour celui qui passe son week-end sur Liège, en attendant d’entamer son stage sur Bruxelles.

Un internaute affirme connaître pas mal de monde sur Paris  ; un autre est à la recherche d’un avocat sur Toulouse  ; un troisième est à la tête de deux restaurants sur Genève  ; un autre encore souhaite donner des chatons magnifiques sur Lille  ; il pourrait s’entendre avec celui qui cherche une famille sur Rouen pour son chien  ; surtout si celui-ci réussit à louer un appartement sur la Ville lumière.

Prenons encore de la hauteur, en constatant que tel décret n’est pas applicable sur Bruxelles  ; qu’il faut organiser les Assises du parti sur Louvain-la-Neuve  ; qu’il est grand temps de créer un point de vente supplémentaire sur Wavre  ; que le prix des loyers flambe sur Arlon, ce qui n’est rien en comparaison des 36 degrés attendus en pleine canicule sur Torgny. À propos, qui veut boire un bon orval sur la capitale de la Gaume  ?

On peut également entendre un coureur se réjouir de pouvoir être sur le Tour de France, un auteur signaler qu’il sera présent sur le stand des éditions qui le publient lors du prochain Salon du Livre, un musicien annoncer qu’il répète sur Bruxelles ou un journaliste prévenir qu’il sera sur plusieurs des évènements organisés lors du festival.

Survol 2 : le lieu où l’on va

La substitution de sur à la préposition à (ou dans) s’observe également lorsqu’il est question du lieu de destination. Plutôt que de se rendre à Marseille, certains préfèrent se rendre sur Marseille. Si d’aucuns veulent retourner à Bruxelles, d’autres souhaitent retourner sur Bruxelles.

Dans le même registre, j’apprends que ma voisine prévoit pour demain un déplacement sur Tours et que mon voisin envisage de monter sur Paris dès que possible. Par contre, pas question pour ma fille d’aller sur Nice la semaine prochaine. Elle doit déménager sur Carpentras avant la fin du mois. Cela m’arrange, car je ne pense arriver sur Bordeaux que dans dix jours.

Les habitants de la Capitale se réjouiront de ce qu’un contrat a été signé avec la société qui capte l’eau en Wallonie pour l’amener sur Bruxelles. Celle-ci envisage par ailleurs d’élargir son programme de captage sur d’autres régions. Mais pas au prix du report d’un trop lourd déficit d’une année sur l’autre.

Survol 3 : le lieu… commun

Les deux précédentes rubriques comportaient en finale quelques attestations sans mention d’un toponyme. C’est également le cas avec un emploi particulier de sur, dans un contexte appétissant. Point n’est besoin de fréquenter des restaurants haut de gamme pour s’entendre dire : on débute sur un velouté de cresson, on termine sur une note de sucré  ; et avec ce vin, vous serez sur un goût fruité et généreux. Voilà qui rappelle ce chef étoilé qui déclarait, en rapport avec son occupation du moment, être sur du canard de Barbarie. Ou ce scientifique qui prévenait qu’on est sur une bactérie particulièrement agressive.

D’autres domaines peuvent être sollicités. En matière de décoration intérieure, vous pouvez orienter votre choix sur un camaïeu de bleu. Dans votre boutique préférée, vous souhaitez vous diriger sur une subtile déclinaison de gris. Pour votre nouvelle composition musicale, vous avez préféré partir sur une structure harmonique particulière. Votre compagnie de voyage peut vous proposer un vol sans escale sur Istanbul.

Dans les exemples qui précèdent, sur se substitue à d’autres prépositions que le à  : avec (débuter, terminer, être), vers (orienter, diriger, partir). C’est aussi le cas pour dans, comme l’illustrent les attestations suivantes : il y avait 240 enfants sur le camp de réfugiés ; la police mène une perquisition sur l’arrondissement de Mons ; les services d’hygiène ont débarqué sur le pavillon belge ; les activités de plein air ont lieu sur l’Ardenne.

Survol 4 : à tout vent

Le succès de sur l’impose dans d’autres contextes que l’indication d’un lieu. Il se fait temporel dans ces citations fournies par le Bon usage (16e édition, 2016, § 1071 b) où il est question d’une évolution sur plusieurs mois, d’une aide de l’État sur la période 1984-1987 ou d’une photo prise sur le tournage d’un film.

On le retrouve semé à tout vent dans les attestations orales notées par Maurits Van Overbeke (Revue générale, décembre 2004, p. 67), où, en plus d’emplois temporels ou locatifs, sur se substitue à pour (une grande demande sur le Coran, un expert sur l’Union soviétique, d’énormes problèmes sur l’emploi) ou à (s’intéresser sur la TVA, s’attaquer sur les grandes causes, s’appliquer sur le cas déjà évoqué, être attentif sur ce genre de problèmes).

Survol 5 : que retenir de cet inventaire ?

L’emploi de sur à la place de la préposition à est bien étayé par le long inventaire qui précède. Ce dernier est particulièrement riche en exemples exprimant la position dans un lieu (travailler sur Charleroi), mais il illustre aussi des constructions où sur introduit une destination (déménager sur Namur), une période de temps (une évolution sur plusieurs années) ou même une finalité (une grande demande sur le Coran). Dans de nombreux emplois locatifs, sur est associé à un toponyme, mais c’est loin d’être une contrainte absolue. L’introduction de noms communs donne lieu à une diversification des prépositions « phagocytées » par sur : avec, vers, dans, pour.

La prolifération de sur est donc une « tendance lourde » en français contemporain, dont le billet de la semaine prochaine proposera une analyse survitaminée…

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4 Commentaires

  • Posté par Boumal Michel, dimanche 23 septembre 2018, 9:35

    On est ici clairement sur (Nous sommes ici certainement face à) un usage qui se répand sur la (en) France comme sur la (en) Belgique francophone. Sur (A) ce sujet, il faudrait voir ce qu’il en est sur (dans) l’ensemble de la francophonie. Cette tendance à surutiliser « sur », espérons que, sur le (à) long terme, elle ne sera qu’une mode passagère. Certains diront qu’on est ici surtout sur (qu’il s’agit ici surtout) de la langue orale, mais faut-il admettre que celle-ci se laisse ainsi polluer par ce nouveau tic de langage si imprécis et si disgracieux ? J’attends donc avec impatience l’analyse survitaminée que nous promet la fin de cet article.

  • Posté par Rahier Pierre, dimanche 23 septembre 2018, 13:36

    Bravo, j'adhère totalement à votre texte. Ce ridicule tic de langage me court sur le haricot !

  • Posté par POUPAERT Jacques, dimanche 23 septembre 2018, 9:23

    Magnifique ce sur-emploi de "sur" !

  • Posté par Guy Bartet, vendredi 21 septembre 2018, 22:15

    Ah que oui, cette invasion est irritante. Je l'avais déjà observée dans le sud-ouest de la France il y a quelques années - "je travaille sur le secteur sud de la ville". Et plus récemment à Bruxelles dans la restauration - "on est sur du merlot avec un peu de chardonnay" ou "on est sur du bœuf avec un peu de gingembre" (je dis volontairement n'importe quoi, quoique). Au secours !

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