Grille transgressive

« Honest to the point of recklessness », 2018. (détails).
« Honest to the point of recklessness », 2018. (détails). - D.R.

Comment des forces apparemment contraires peuvent-elles s’avérer complémentaires et interagir pour former un système dynamique ? Interrogeant la relation entre la main et la machine, le savoir-faire et l’outil, le contenant et le contenu, un jeune artiste très en vogue aux Etats-Unis étudie la complémentarité de forces opposées et le système qui résulte de leur confrontation. Originaire d’Afrique du Sud (Johannesburg, 1988), basé à Los Angeles après avoir étudié à New York, Dean Levin est un étrange caméléon. Son diplôme d’architecture en poche, il ne rêve que de devenir artiste et s’attaque aux poncifs d’un classicisme multiséculaire en détricotant la notion même d’espace et de perspective à la recherche d’une nouvelle harmonie, d’une totalité plus vaste que la somme de ses parties. « Pour moi, la beauté est une question de combinaisons, de mise en espace, d’associations. Toute l’exposition ne parle que de ça, de l’assemblage du positif et du négatif en vue de créer des objets inédits et intrigants », explique l’artiste lors de sa venue à Bruxelles. « J’aime travailler la dualité, le diptyque, combiner des éléments, créer de nouvelles perspectives par un jeu de miroirs ou modifier la perception d’un lieu », ajoute-t-il en faisant allusion à la transformation qu’il a opérée dans la galerie ixelloise, où un mur fraîchement construit est venu occulter la vitrine le temps de l’exposition.

Déconstruisant toute l’histoire du modernisme de la pointe du crayon, Dean Levin explore sans relâche la notion d’erreur ou d’imperfection comme sublimation de la nature humaine, agent révélateur de notre condition : « Nous sommes obsédés par l’idée même de perfection alors que tout est unique et que l’imperfection fait partie intégrante de qui nous sommes. Je trouve ces marges d’erreur particulièrement intéressantes et j’essaie de les exploiter dans mon travail. » Ainsi, Dean Levin reproduit inlassablement la grille, outil classique par excellence aussi bien dans l’histoire de la peinture que celle de l’architecture, et récupère les imperfections du dessin manuel pour en faire de grandes sculptures en bois réalisées par une machine, agrandissant cent fois le minuscule « accident » d’un centimètre qui a eu lieu manuellement sur la feuille de papier : « La machine régurgite l’erreur de la main, et cette dualité est récurrente dans mon questionnement. »

Le maître des illusions

Passé maître dans l’art du trompe-l’œil, Levin modifie également l’espace par l’installation de miroirs qui agissent comme des empreintes digitales dont le dessin initial est scanné et reproduit. « Après mes études, j’ai choisi de m’installer à Los Angeles, qui est la ville de l’immensité par excellence, mais aussi le résultat du passé moderniste, où la voiture et l’industrie cinématographiques sont omniprésentes. Cette ville est l’incarnation même de l’idéologie dominante née de l’après-guerre et toujours vivante aujourd’hui, où tout repose sur des impératifs de production et sur une technologie machiniste. Ça a irrémédiablement changé le paysage et la philosophie des gens. En tant qu’architecte et artiste, ça m’a toujours interpellé. Ce n’est pas anodin. »

Usant de matériaux contemporains comme l’acier, travaillant également la vidéo (ici, le paradoxe d’une machine qui tourne dans le vide et ne produit rien), mettant en valeur les coins des pièces pour en révéler les multiples potentialités, (se) jouant des reflets, dialoguant avec le public, le plasticien réinvente une iconographie et un symbolisme à demi-mot. Ses pièces circulaires combinent aussi le plus et le moins, le yin et le yang, et trompent le regard en se révélant étonnamment bombées alors qu’elles apparaissaient d’abord comme des tableaux : il ne s’agit pourtant pas de peintures mais de sculptures, et ce qu’on aurait pu prendre au premier abord pour l’œuvre d’une machine a en réalité été peint à la main. Cette fois encore, l’œuvre surprend et l’artiste nous déstabilise.

Dean Levin. Plus et moins , jusqu’au 20 octobre, Super Dakota Gallery, du mardi au samedi de 11 à 18 h, 45 rue Washington, 1050 Bruxelles, 02-649.17.72, www.superdakota.com

 
 
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