Accueil Opinions Cartes blanches

Le migrant, le politique et le citoyen: l’introuvable politique de la migration

En prélude à la cérémonie de Docteurs Honoris Causa de l’UNamur qui se déroulera ce jeudi 4 octobre et au cours de laquelle deux plateformes de soutien aux réfugiés (BXL Refugees et le Collectif Citoyens solidaires de Namur) se verront remettre les insignes, le recteur Naji Habra dénonce la politique migratoire mise en place en Belgique et soulève trois questions à cet égard.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

L’absence d’une politique de migration digne de ce nom est d’autant plus affligeante que cette question, déjà présente dans nos sociétés depuis plus d’un demi-siècle, constitue aujourd’hui, avec la question environnementale, un des défis majeurs auxquels nous devons faire face.

A la place d’un véritable projet politique à la hauteur du défi c’est-à-dire un projet clair dans sa vision, précis dans ses objectifs, réalisable dans ses moyens, cohérent sur sa durée et respectueux des valeurs dont notre société se proclame, nous assistons, médusés, à des querelles politiciennes éculées sur base de poncifs.

Chacun son histoire

Soit on présente le migrant comme économiquement faible, peu éduqué, adoptant une attitude religieuse pieuse, voire fanatique, peu habitué à la vie collective démocratique, au sang chaud et enclin à une certaine violence, soit on propose une réponse bienveillante, qui consiste à combattre les clichés par des contre-clichés tout aussi simplistes et donc, contre-productifs, dans la mesure où cela apparaît comme peu crédible et peu conforme à la réalité multiple et variée des individus. Car chaque migrant est une histoire différente.

Penser la société de demain

Le risque de ce combat stérile est de substituer à la question originale de la migration d’autres questions : la lutte sociale, le combat de la laïcité et, in fine, une querelle gauche-droite. Réduire la question complexe et transversale de la migration à des clichés a montré toute son inefficacité.

Le défi est foncièrement complexe. Il s’agit de penser la société de demain qui devra, qu’on le veuille ou non, résoudre l’équation à plusieurs paramètres posés par la mondialisation et la diversité culturelle, par le décalage démographique entre l’Europe et ses voisins, par le maintien d’une qualité de vie faite d’une prospérité matérielle, de droit, de libertés individuelles et d’égalité dans un espace qui ne peut pas être trop fermé au risque de contredire ses propres fondements.

Un débat qui s’enlise

Plutôt que répondre à ce défi de manière innovante et durable, on constate que le débat s’enlise dans des considérations à court terme : les « quotas » de réfugiés à partager entre pays européens, le sort des mineurs non accompagnés, la manière dont on extrade les migrants…

Ces questions sont évidemment importantes, notamment par leur symbolique Mais leur traitement ne doit pas esquiver des questions qui seront déterminantes pour une véritable politique de la migration. J’en vois trois :

1. Existe-t-il une limite quantitative à la capacité d’accueil et d’intégration et, si oui, doit-on « intervenir » dans une certaine « sélection » et sur base de quels critères ?

2. Quelles actions en termes d’intégration locale contribueraient à une société multiculturelle qui conserve ses valeurs de liberté, de respect de l’autre et une certaine prospérité ?

3. Quelles actions en termes de politique étrangère contribueraient à limiter la migration et la contenir à la source ?

Trouver un équilibre

La première question, qui concerne la limite quantitative de la migration, laisse vite la place à une question affective. C’est la vision de gauche d’un Michel Rocard « l’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde », pour contrer celle de droite illustrée par le concept de « seuil de tolérance ». Bref comment trouver l’équilibre entre des sentiments de générosité et de peur.

Briser le tabou, comprendre l’Histoire

Quant aux critères de sélection explicites et débattus publiquement, comme c’est le cas dans des pays comme le Canada ou l’Australie, ça reste un sujet tabou en Europe. La crainte, légitime, de voir des considérations purement économiques et utilitaristes s’imposer devrait-elle empêcher toute réflexion et toute rationalisation au risque de laisser la sélection s’opérer par les passeurs ?

La deuxième question, également dominée par l’affectif, est celle de la politique d’intégration dans les quartiers. Lorsqu’on regarde sidérés, des jeunes, belges depuis plusieurs générations, pur produit de nos quartiers, capables d’une violence inouïe, aller couper des têtes et perpétrer des massacres dans des pays démocratiques, on s’attend à une analyse sérieuse de la politique menée depuis un demi-siècle dans ces quartiers. Celui qui ne comprend pas l’Histoire est condamné à la revivre.

Polarisation passionnelle

La réaction face à la découverte de l’ampleur du radicalisme dans nos quartiers est symptomatique. Ici aussi, on préfère une polarisation passionnelle et caricaturale entre une ouverture généreuse à la limite de la naïveté d’une part et un repli frileux qui frôle vite une haine raciale de l’autre. Dans les deux cas, on évite le vrai débat des « limites » de ce qui est compatible ou pas avec les valeurs que l’on veut promouvoir dans nos sociétés.

La troisième question, celle de la politique étrangère par rapport aux pays à la source de la migration, est traitée dans l’incohérence la plus totale. On continue à commercer et à considérer comme alliés des pays parmi les plus rétrogrades de la planète, comme l’Arabie saoudite ou le Qatar. On continue à acheter du pétrole et à vendre des armes à ces pays sachant qu’ils financent et soutiennent les groupes les plus radicaux semant la terreur dans les multiples régions, celles-là même qui voient leur population prendre la fuite, notamment vers l’Europe. Face à des pays qui financent une propagande abjecte de haine partout dans le monde et notamment dans nos quartiers depuis des dizaines d’années, l’acte le plus courageux aujourd’hui serait-il de refuser de renouveler le bail d’une mosquée qu’ils financent ?

Le courage des plateformes

A côté de tout cela, les actions de solidarité au quotidien de simples citoyens constituent une note d’optimisme et un véritable message d’espoir. Ces personnes, notamment réunies au sein des plateformes de soutien aux réfugiés, incarnent les valeurs de notre société : ouverture, partage, confiance en l’autre et attachement sans faille à l’état de droit. Ils envoient aux politiques un message d’une grande maturité, refusant de surfer sur l’émotionnel, la peur ou la pitié et la charité. Ils envoient également un message puissant aux migrants, un message d’ouverture et de confiance bâti sur la rencontre réelle, seule susceptible de venir à bout des malentendus et des clichés.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

Sur le même sujet

Aussi en Cartes blanches

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une

références Voir les articles de références références Tous les jobs