Aux communales de 1994, un véritable séisme

Par Dossier édité par Lina Pasquale

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La percée de l’extrême droite aux élections européennes avait suscité un large émoi et la mobilisation de tous les partis et mouvements démocratiques. En vain. Malgré les mises en garde, malgré les campagnes de sensibilisation, des électeurs ont largement confirmé l’avancée de l’extrême droite.

Le choc est rude. À Anvers, le Vlaams Blok est le premier parti. Dans quantité de communes, il faudra vivre pendant les six ans à venir et achever le vingtième siècle avec, dans les conseils communaux, des tenants d’idées simplistes et dangereuses qu’on croyait oubliées depuis cinquante ans.

Dessin de Royer © Le Soir
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Le phénomène ne doit cependant pas devenir une obsession. Les élections ont apporté nombre d’autres leçons dont le plébiscite des « bons gestionnaires ». Et si les partis démocratiques tiennent leurs engagements de ne pas composer avec eux, le FN, Agir et le Vlaams Blok ne joueront qu’un rôle marginal et ne devraient pas focaliser les débats communaux. Il y a suffisamment de problèmes à résoudre localement pour ne pas monopoliser les attentions sur des idéologies qui ne sont en rien, des solutions.

Mais il ne faudrait pas non plus sous-estimer la marée brune qui pourrait atteindre demain des mandataires d’autres partis attirés par les sirènes du succès. Ce vote d’extrême droite pousse dans un terreau composite. Il naît souvent, de l’exclusion, du chômage et de la marginalisation, il grandit sur le sentiment de désespérance d’une partie de la population qui ne voit plus de modèles et choisit de voter « contre » pour le seul plaisir d’opposer. Il trahit aussi une crise de confiance à l’égard la démocratie qui ne paraît plus aux yeux de certains, à même de donner un sens dans un monde qui semble déboussolé.

Face à cela, il faudra d’abord répondre aux problèmes quotidiens qui se posent à ces électeurs qui choisissent de tout rejeter en bloc. Mais il faut plus fondamentalement reconstruire le débat politique. Répliquer aux faux arguments de l’extrême droite, revitaliser le débat au niveau communal – le niveau le plus proche du citoyen – en impliquant les habitants dans la politique locale et en tenant compte de leurs avis. La gestion de la crise économique a souvent occulté la gestion de la crise morale qui traverse nos sociétés.

Pour y répondre, loin de rejeter la politique, il faut au contraire plus et mieux de débat politique. Il faut faire mentir Claude Impert qui disait dans « Le Point » : « Les hommes politiques ne voient plus dans la nation qu’une coopérative d’usagers, qu’une société anonyme où le pouvoir arbitre entre les intérêts des citoyens consommateurs ».

C’est quand la politique pousse au désintérêt envers la vie de la cité que l’extrême droite peut s’infiltrer chez tous les électeurs déboussolés.

Éditorial paru dans « Le Soir » du 10 octobre 1994 : gérer aussi la crise morale

Le vote ne sera pas seulement local

Par Jean-Pierre Stroobants

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Le scrutin de dimanche sera marqué par quelques nouveautés et trois phénomènes : l’émiettement, la personnalisation et l’extrême droite.

Article paru dans le journal « Le Soir » des 8 et 9 octobre 1994



À l’issue d’une campagne calme, sans doute fortement influencée par la limitation des dépenses électorales, 7.213.118 Belges sont invités à élire ce dimanche, entre 8 et 13 heures, 12.911 conseillers communaux et 715 conseillers provinciaux. Un cinquième d’entre eux pourra voter électroniquement, ce qui devrait, en principe, accélérer la transmission des résultats.

Autre nouveauté du scrutin : élections provinciales et communales seront, pour la première fois, couplées et on élira dix conseils provinciaux (le Brabant a été scindé). Toutefois, les Bruxellois n’effectueront eux qu’un vote communal : les compétences que la province exerçait sur le sol bruxellois sont reprises par la Région…

Au plan politique, ces élections seront marquées par plusieurs phénomènes, tous en expansion : 1. L’émiettement, qui se caractérise par la multiplication des listes dans les grandes villes (en Flandre, surtout) ; 2. La personnalisation, qui rendra bien compliqué le décodage des résultats au niveau des partis ; 3. La montée de l’extrême droite, dont on pense généralement qu’elle confirmera son score dans le Nord (à Anvers, surtout) et qu’elle s’assurera des sièges dans plusieurs conseils de Bruxelles et de Wallonie.

Le score du Vlaams Blok, du FN et d’Agir (entre autres) serait-il finalement le seul enjeu « national » de cette élection par définition centrée sur des questions locales ? On peut le penser. Difficile, en tout cas, d’imaginer que le scrutin influera de manière fondamentale sur la vie du gouvernement Dehaene. Certes, le Premier ministre va devoir procéder à des remaniements : pour remplacer Willy Claes d’abord – le ministre des Affaires étrangères s’installera le 17 octobre à l’Otan – et, peut-être, Jean-Maurice Dehousse, qui espère devenir bourgmestre de Liège. Et Louis Tobback ? Le ministre de l’Intérieur devra réaliser une grande performance s’il veut s’installer à l’hôtel de ville de Louvain.

Même si les résultats des partis qui la composent étaient mauvais, l’équipe Dehaene devrait cependant continuer sa route. Le Premier ministre entend à tout prix la mener à son terme et, tant du côté socialiste que chez les sociaux-chrétiens, on n’est vraiment pas désireux de hâter une élection législative. Elle serait, en effet, porteuse de bien des périls pour le gouvernement : les effets réputés positifs du plan global et du retour de la croissance ne sont pas encore perçus par les citoyens. Et puis, l’extrême droite est peut-être encore loin de son plafond électoral… En fait, c’est l’ensemble des partis traditionnels qui redoute que se confirme dimanche leur perte globale d’influence. Car outre les néofascistes et des listes totalement marginales, de nouveaux partis pourraient leur tailler des croupières. C’est le cas de la « petite gauche » dans certains bastions socialistes wallons et, en Flandre, de « Waardig ouder worden », le parti du troisième âge. Si les sondages flamands ne se trompent pas trop, « Wow » pourrait atteindre des scores intéressants et confirmer l’émergence d’un nouveau corporatisme.

Quelques aspects communautaires

L’enjeu communautaire n’étant jamais absent d’une élection belge, on scrutera aussi avec attention les résultats de la périphérie bruxelloise et la réaction des francophones au « lâchage » entraîné, selon eux, par les accords de la Saint-Michel. On verra aussi combien de francophones élus sur des listes d’union comptera le futur Conseil provincial du Brabant flamand. On suivra, enfin, le score de José Happart à Fourons.

Beaucoup de Belges auront cependant le sentiment d’être bien à l’écart de ces péripéties. Pour eux, l’enjeu communal se limite à quelques problèmes très concrets. Ont-ils le sentiment d’avoir réellement prise sur eux ? Ces citoyens pensent-ils qu’on les écoute vraiment ? Quelques enquêtes effectuées avant ces élections montrent que les réponses sont très variables en fonction de la taille des communes… et de l’attitude des mandataires locaux. Il suffit toutefois d’observer que, parmi les thèmes qui ont émaillé la récente campagne, la participation des citoyens a rarement figuré en tête de liste. C’est sans doute regrettable, alors même que l’on déplore l’opacité de la confection des majorités et de la prise de décision. C’est d’autant plus regrettable à un échelon réputé « proche du citoyen ».

Les électeurs donnent un coup de barre vers la droite parfois extrême

Par Luc Delfosse et Jean-Pierre Stroobants

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Bruxelles et Liège changent de bourgmestre. L’extrême droite s’insinue, partout, dans les conseils. PRL et PSC grignotent, le PS et Ecolo s’érodent.

Article paru dans Le Soir du 10 octobre 1994

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Une cinquantaine de conseillers communaux à Bruxelles, 18 sièges à Anvers où le Vlaams Blok devient, avec 28 %, la première formation, une pénétration du Front national et d’Agir dans les conseils des grandes villes wallonnes : l’extrême droite a, pour le scrutin communal qui se déroulait hier, réédité sa performance des élections européennes. C’est le principal enseignement de cette élection, et le principal motif d’inquiétude pour beaucoup.

© Belga
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Tous les observateurs, belges étrangers, avaient les yeux braqués sur Anvers. Dans la Métropole, leur berceau et leur symbole, les « Blokkers » ont enregistré un résultat qui dépasse peut-être leurs propres espérances, Ils gagnent 8 sièges, et en possèdent désormais 18. Face à eux le SP a 13 sièges, la liste Antwerpen’94 (CVP et VU) en possède 9, Agalev et le VLD 7 chacun, le parti du troisième âge (Wow) faisant son entrée à l’Hôtel de ville avec 1 siège. S’ils veulent éviter l’arrivée de l’extrême droite à la tête de la ville, les quatre partis démocratiques devront donc se coaliser et constituer un pouvoir sans doute aussi fragile qu’hétéroclite.

A Bruxelles, le Front National reste, malgré son succès (7 sièges à Molenbeek, 6 à Anderlecht, 5 à Schaerbeek, 4 à Bruxelles-Ville, 3 à Saint-Gilles, Koekelberg et Jette etc.), dans une position marginale et ne pourra en aucun cas occuper de fauteuil échevinal. Sauf si un mandataire dont le parti s’était rallié à la « Charte du 8 mai », qui bannit toute alliance avec les néo-fascistes, mangeait sa parole…

En Wallonie aussi, l’extrême droite - divisée entre FN et Agir - engrange : 10 % des voix à Charleroi, 15 % à La Louvière. Quatre sièges à Liège (2 FN, 2 Agir), trois à Verviers (2 FN, 1 Agir) et Namur mais des sièges aussi à Mons, Nivelles, Seraing, Herstal etc.

Quelles leçons politiques ?

Quelles leçons essentielles tirer du scrutin, au-delà de cette chronique annoncée de la vague brune ?

En Flandre, on note des performances en dents de scie pour le CVP. Mais le parti social-chrétien se comporte mieux là où il se présentait sous son label, hors de tout cartel. Le SP limite la casse (grâce à ses locomotives De Batselier ou Tobback), le VLD fait élire 200 conseillers de plus mais il rate en partie son nouveau grand rendez-vous avec « les citoyens ». La VU, elle, n’en finit pas de s’étioler.

Louis Tobback en 1994 © Le Soir
Louis Tobback en 1994 © Le Soir

Au Sud, le PS, qui avait réalisé un score exceptionnel aux communales de 1988 mais avait payé très chèrement les « affaires » aux européennes de juin dernier, évite le pire.

Au-delà des gains et des pertes enregistrés ou subis par les barons locaux, la seule tendance « politiquement significative » est à chercher à l’échelon provincial : le PS et Ecolo, avec des résultats très inégaux, perdent des plumes. Le PSC (auquel le président Gérard Deprez attribue un « mieux » de 6 à 7 % par rapport aux européennes) et le PRL (dans le Brabant wallon et le Namurois, surtout) enregistrent des gains.

Hauts et bas des barons

Le reste, comme dans tout scrutin municipal, est donc affaire de personnes, de poids des ténors dans leurs citadelles locales, Donc de confirmation ou de renversements.

Ainsi à Liège, le PS, longtemps taraudé par une guerre des clans, perd cinq sièges, alors que son allié social-chrétien sort ragaillardi de l’action et gagne deux fauteuils. La coalition est reconduite, sous la houlette de Jean-Maurice Dehousse (qui quittera donc le gouvernement fédéral) mais au prix d’un rééquilibrage au profit des sociaux-chrétiens : le PSC gagne un échevinat.

Freddy Thielemans.
Freddy Thielemans.

François-Xavier de Donnea © Belga
François-Xavier de Donnea © Belga

A Bruxelles, le PRL, emmené par François-Xavier de Donnea (10 sièges) et le PS du bourgmestre sortant, Freddy Thielemans sont au coude à coude. Dès 18 heures, les deux hommes scellaient une majorité avec l’appoint du FDF, d’Ecolo et du VLD. Le tandem Demaret-VDB est donc éjecté du pouvoir. De Donnea sera bourgmestre et mènera (dixit Thielemans) une « coalition mains propres ».

A Verviers, André Damseaux est renvoyé dans l’opposition : le PSC de Melchior Wathelet et le PS de Claude Desama l’ont renversé, même si leurs performances ont été médiocres. Jean-Marie Raxhon sera maieur.

A Charleroi, le PS de Jean-Claude Van Cauwenberghe perd 10 % (soit très exactement… le score du FN) mais, avec 53,9 % des suffrages, il conserve sa majorité absolue.

Alignons aussi quelques véritables plébiscites : celui de Guy Spitaels, 60 % à Ath (les deux autres Guy, Mathot à Seraing et Coeme à Waremme, se maintiennent). Mais aussi celui de Louis Tobback qui pourrait « prendre » Louvain (et quitter, lui aussi, le gouvernement dans quelques semaines), Michel Lebrun (PSC) à Viroinval, Guy Cudeli (PS) à Saint-Josse, Louis Michel (PRL) à Jodoigne, Jacques Vandenhaute (PRL) 3 Woluwe-Saint-Pierre, Philippe Busquin (président du PS) à Senette, Raymond Langendries (PSC) à Tubize, Norbert De Batselier à Termonde.



Dans les sept communes « sans facilités » de la périphérie bruxelloise, les listes UF (Union francophone) emportent de quatre à cinq sièges.

Enfin, à Fourons, la liste « Retour à Liège » de José Happart n’enlèverait que 8 sièges (-1), pour 7 à Voerenbelang. Si cela venait à se confirmer, José Happart, regrettant de s’être montré trop conciliant, est formel J’aurai tendance à durcir le ton.

«Oui, j’ai voté Vlaams Blok. Raciste? Mais non»

Par Hermine Bokhorst

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Affiche électorale à Anvers.
Affiche électorale à Anvers. - Belga.

Le racisme tranquille et la marée brune anversoise. Reportage.

Article paru dans « Le Soir » du 10 octobre 1994

Le Vlaams Blok est donc devenu hier à 17 heures, le premier parti d’Anvers avec 28,03 % des voix contre 17,7 % en 1988. La marée brune se poursuit, mais déjà le matin à la sortie des bureaux de vote à Borgerhout, la tendance était perceptible.

Moi, j’ose le dire, tonne un retraité avec un hématome sur le devant la caméra de la TV hollandaise. Oui, j’ai voté Vlaams Blok. Raciste ? Mais non. Si les Marocains n’étaient là, on n’aurait plus besoin du Vlaams Blok. L’homme, furieux, passe la porte du « Koks » au milieu de Borgerhout, « le quartier immigré » d’Anvers.

Ils m’ennuient, à toujours dire qu’on est racistes, commente une dame sur son trente et un. On ne le serait pas si eux, disparaissaient.

Chris, chômeuse de 24 ans est, elle, persuadée que le Blok va apporter du travail. Ils me donnent plus l’impression de vouloir faire quelque chose.

En 1988, les extrémistes flamands avaient recueilli 17 % des voix et conquis 10 des 55 sièges au conseil anversois. Borgerhout était un des bastions des votes-sanctions et aujourd’hui, à la sortie des bureaux, les badauds donnent d’une même voix le parti de Dewinter gagnant. Sur un banc, un couple de vieux profite un peu du soleil et discute de la difficulté de manier un ordinateur. Plusieurs bureaux de vote sont d’ailleurs restés ouverts après 13 heures à cause de ce problème.

Regina remarque : Rien ne va plus depuis la guerre. C’est le chaos. Il y a la pollution, les maladies, les étrangers qui viennent profiter de notre solidarité. Tenez, ma fille me disait qu’à l’hôpital où elle travaille, elle en a rencontré un qui depuis cinq ans ne fait rien et qui reçoit plus d’allocations que les Belges, vous trouvez ça normal vous ?

Ils y vont tous de leur petite anecdote, pour expliquer que décidément, Borgerhout est devenu invivable.

« Vous croyez qu’ils vont faire comme les Allemands pendant la guerre  ? »

Ici, on appelle le quartier Borgerokko, à cause des étrangers. Je suis sûre que le Blok va faire un tabac dans le coin, explique Angèle. Moi, j’ai voté CVP, mais la plupart des gens ont peur des jeunes qui se trouvent en groupes dans les rues. Les immigrés de la première génération ne posent pas de problèmes. Tiens, voilà Mohammed. Mohammed se serait bien passé de voter, de toute façon, ça ne sert à rien. J’ai coché Agalev. Il hausse les épaules. Janine, est prise d’un doute : Bien sûr, j’ai voté Blok. Je veux que les choses changent. Les autres ne bougent pas. Mais vous croyez qu’ils vont faire comme les Allemands pendant la guerre ?

Au centre-ville, le « Vlaamse Leeuw », le café des extrémistes de droite, est bondé de machos attablés devant une « koenigske ». Ils attendent les résultats. L’atmosphère est tendue comme le bras droit d’un néo-nazi. Nous, on ne fait pas de commentaires aux journalistes. On ne peut rien dire, « ils » nous ont dit d’attendre les scores. Après, on pourra parler.

Les afficheurs aussi, se sont montrés disciplinés. La liste cinq n’a pas débordé. Seul Xavier Buisseret, « éditeur responsable », a surcollé des panneaux publicitaires du « J’ai honte d’être Anversois » qu’Hugo Schiltz a prononcé à l’issue des législatives de 1991 où le Blok a séduit un électeur sur quatre.

L’association Antwerps Beraad avait tenté de dissuader les électeurs de donner leur suffrage au parti d’extrême droite en affichant un Hilter sous-titré de « la précédente équipe de nettoyage avait aussi de belles promesses ». Le « Morgen » relevait cette semaine le commentaire d’un jeune : Oui, c’est une bonne campagne pour le Vlaams Blok. Mais ce Hitler est-ce qu’il n’est pas mort ?

Le Blok rêve, en hurlant, de devenir «Forza Flandria»

Par Hermine Bokhorst

Filip Dewinter, Geerolf Annemans et Frank Vanhecke portant des balais pour le «
grand nettoyage
» à la fin du congrès du Vlaams Blok en 1994 © Belga
Filip Dewinter, Geerolf Annemans et Frank Vanhecke portant des balais pour le « grand nettoyage » à la fin du congrès du Vlaams Blok en 1994 © Belga

Article paru dans le journal « Le Soir » des 1er et 2 octobre 1994

O n ne peut pas entrer, les « rouges » sont là, crie un jeune homme blond. Un trio papa-maman-fifille et une sorte de militaire à la retraite lui emboîtent le pas. Il faut passer par-derrière, c’est toujours la même chose, pas moyen de se réunir en paix. Nous sommes le 3 septembre quelque part près du campus des Universitairen Instellingen Antwerpen (UIA) où le Vlaams Blok tient son congrès électoral.

Là, il y a des gens qui traversent !s’exclame fifille. Le groupe s’approche mais deux jeunes « grunges » s’enfoncent dans le champ et barrent le chemin avec leurs scooters. Zut, « ils » sont là aussi ! Les blokkers se « groupieren » pas très rassurés. A l’horizon, une lueur d’espoir : des motards de la police escortent un trio de bus où s’affichent les « Eigen volk eerst » (notre peuple d’abord !) et « Orde op zaken » (de l’ordre dans les affaires !). Les nôtres ! Le pas s’accélère, soulagé. Maman souffle :Zut, j’ai oublié mon déo. Et non, la vie n’est pas un long fleuve tranquille !

Une douzaine de camions garnis de gendarmes anti-émeute, un canon à eau achève de les rassurer. Sourire : Eux, ils vont nous aider à passer ! Déception : Quoi, ils ne veulent pas ? Espoir : Ces types, là-bas oui, ils sont de chez nous ! Je reconnais leur allure. Coupe réglementaire, bras mâlement croisés sur une veste « bomber », le pantalon enfoncé dans des « combat shoes », le service d’ordre du VB attend les rescapés « des rouges », puis les escorte à travers les rouleaux de fils barbelés vers la salle. Un petit verre avant de commencer ? Le bar est fermé, il faut d’abord écouter le président. Un peu plus loin, un skin biberonne une bière. Le bac est tentant derrière. Eh ! Un peu de volonté ! ordonne militairement le gardien des chopes.

Carmina Burana s’élève au-dessus des 800 têtes plus ou moins chevelues. Dans la pénombre, un papa-skin fait un calin à son bébé-skin. Si on coupe le son, et que l’on excepte les crânes rasés, le public semble tout aussi bon enfant qu’à n’importe quel autre congrès politique. Ils ont fait fort. Même des clips vidéo avec micros-trottoirs du genre « bougnoules-dehors ». De l’humour aussi, le « journaliste » épelle « Eigen volk eerst » à un Pakistanais qui, tout souriant de « passer à la télévision », fait écho. La salle hurle de rire.

Suivent une flopée de discours adressés avec plus ou moins d’éloquence aux kamaraden nationalisten. Le mot « démocratie » est mis à toutes les sauces, une sorte de leitmotiv rythmant, les tous les partis traditionnels sont pourris, amnestie nu ! à bas la société « multikul » (kul= foutaises) et les pauvres flamands d’abord.

Nous sommes en plein complot, dont serait victime le parti qui ose dire tout haut ce que vous pensez tout bas. Les autres formations politiques leur mettent des bâtons dans les roues, les journalistes – la salle tourne vers le banc de presse qui frémit pendant que le cameraman du VB immortalise la scène sont des menteurs (pas tous, certains sont bons). La BRTN est vendue. Bref, le VB veut donner un coup de balai ! Fascistes ? Degrelle portait un pantalon, nous aussi, quel est le rapport ? En revanche, Berlusconi les fait rêver.

Travail, famille, patrie

Le Vlaams Blok veut être pris au sérieux, devenir la « Forza Flandria » d’un Filip De Winter triomphant : Plus de 1.400 candidats du VB se présenteront dans 138 villes et communes (…) si nous ne sommes pas un feu de paille, pas un « champignon brun », dixit Tobback. Nous sommes un mouvement politique, l’émanation flamande d’une révolution européenne conservatrice et nationaliste. Aujourd’hui, nous allons vivre un mai ’68 de droite. Pas un Woodstock ou un « tout le pouvoir aux travailleurs » mais une révolte de la majorité silencieuse qui choisit la famille, l’identité, le droit et l’ordre. La salle approuve par un tonnerre d’applaudissements.

Enfin le président à vie prend la parole pour regretter le lâche attentat contre le café flamingant « De Vlaamse Leeuw » à Anvers, de rappeler que les journalistes étouffent l’affaire et que l’« heure de l’information objective » arrivera bientôt. Karel Dillen insiste lourdement sur la discipline dans cette campagne : pas d’écarts, le Blok doit être propre et clair.

Cette année, les candidats aux élections doivent souscrire à la charte, ont annoncé les leaders du parti lors d’une conférence de presse. En 1991, il y avait des élus qui se sont tout à coup rendu compte qu’ils étaient dans un parti « racisss » et « fascisss », plaisante Gerolf Annemans. Comme ça au moins ils connaîtront la musique. C’est-à-dire : l’indépendance flamande, Bruxelles capitale, parti de la famille, l’amnistie, le nationalisme, une lutte pointue contre la criminalité, une politique de retour au pays pour les étrangers, abolition de l’avortement et… les mains propres.

L’anecdote : incident et palabres dans un bureau de vote à Fourons

Par Daniel Conraads

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José et Jean-Marie Happart.
José et Jean-Marie Happart. - Alain Dewez

A Fourons, comme ailleurs dans le pays, la présence de journalistes dans les locaux lors du vote des personnalités politiques «médiatiques» ne suscite d’ordinaire aucune récrimination de la part des présidents des bureaux. Il en a été autrement ce dimanche matin.

Article paru dans Le Soir du 10 octobre 1994

La campagne électorale a été calme dans les Fourons. Elle ne s’est réellement animée que dans les heures qui ont précédé le scrutin. Dans la nuit de jeudi à vendredi, un « commando » flamand a arraché (à l’aide d’une voiture et d’un câble) des panneaux électoraux dans une propriété de Fouron-Saint-Martin.

Samedi après-midi, les francophones ont riposté en arrachant des affiches néerlandophones à Fouron-le-Comte. Le propriétaire des lieux est intervenu en portant un coup de fourche dans une des voitures de la caravane préélectorale de la liste « Retour à Liège ».

Un incident s’est aussi produit, dimanche vers 10h30, dans le bureau de vote de Fouron-Saint-Martin. Les frères Happart, José et Jean-Marie, sont allés y voter, accompagnés de leur mère. Comme c’est devenu la coutume à chaque élection dans les Fourons, plusieurs, cameramen et photographes étaient au rendez-vous pour fixer la scène sur pellicule.

A Fourons, comme ailleurs dans le pays, la présence de journalistes dans les locaux lors du vote des personnalités politiques « médiatiques » ne suscite d’ordinaire aucune récrimination de la part des présidents des bureaux. Il en a été autrement dimanche matin. Eugène Vroonen, le président néerlandophone du bureau de vote de Fouron-Saint-Martin, s’est, en effet, montré particulièrement tatillon. Il a prétendu empêcher les cameramen et photographes d’enter dans le bureau de vote en même temps que la famille Happart. Il ne voulait pas les laisser pénétrer dans le local qu’uniquement au moment où le « Hérisson » et les siens déposeraient leurs bulletins dans les urnes.

José Happart son frère Jean-Marie et leur mère au bureau de vote © Belga
José Happart son frère Jean-Marie et leur mère au bureau de vote © Belga

Les frères Happart exigeaient, quant à eux, que la presse puisse les accompagner. Il s’ensuivit une brève bousculade et des palabres aux allures de dialogue de sourds.

Ceci n’est pas un lieu public. En y restant les journalistes risquent de compromettre le secret du vote, éructait Eugène Vroonen. C’est aberrant, ils ne vont pas pénétrer avec nous dans l’isoloir. Fourons est le seul endroit où l’on veut expulser la presse d’un bureau de vote, hurlait José Happart.

Finalement, c’est Madame Happart, fatiguée par l’attente, qui a demandé aux journalistes de quitter les locaux où ils ont pu revenir quelques minutes plus tard.

Les élections communales de 1994 en photos

Les élections communales de 1994 en photos

Les élections communales de 1994 sont marquées par la montée en puissance de l’extrême-droite.

Les élections communales de 1994: les photos

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