«Les gens recherchent la qualité, la provenance, le nom»

Frans Francken II, (Antwerp 1581–1642) « L’homme entre la vertu et le vice », huile sur panneau. 142 × 210,8 cm, vendu pour 7.022.300 €.
Frans Francken II, (Antwerp 1581–1642) « L’homme entre la vertu et le vice », huile sur panneau. 142 × 210,8 cm, vendu pour 7.022.300 €. - Dr

F ondée en 1707 à Vienne, la plus ancienne maison de ventes aux enchères au monde possède un bureau à Bruxelles pour collecter, expertiser et exposer les œuvres qui seront ensuite acheminées en Autriche en amont des ventes, quatre fois par an.

Comment résumer le paysage global du marché de l’art ?

Aujourd’hui c’est l’art moderne classique, de la fin du XIXe  siècle à la Seconde Guerre mondiale, qui a le plus grand succès international, est le plus médiatisé et atteint les prix les plus élevés. Cela couvre la période allant de la fin de l’impressionnisme jusqu’à l’abstraction, avec les records les plus hauts pour le début du XXe  siècle. Cette tendance se confirme depuis plusieurs années et, au premier semestre 2018, ce marché a représenté à lui seul 46 % du chiffre d’affaires mondial, mais la vente Rockfeller à New York, chez Christie’s, a pesé dans la balance avec 828 millions de dollars à elle seule ! L’art contemporain des années 1960 à 1980 est la deuxième plus grosse tendance parce que les cotes montent assez vite et sont très prisées en termes d’investissement. Le roulement est assez rapide. L’art contemporain « actuel » a également connu une belle croissance cette année, totalisant 20 % du montant global des ventes. Ces prix montent aussi très vite.

Et dans le domaine de l’art ancien ?

Les ventes sont moins médiatisées et atteignent rarement des prix aussi élevés. Les maîtres anciens ont fait leurs preuves et leur cote ne va plus monter soudainement. C’est un investissement à long terme. La qualité et la provenance justifient parfois des prix faramineux, comme la vente de Léonard De Vinci. Voici quelques années, nous avons connu un cas exceptionnel avec un très grand tableau de Frans Francken en provenance d’Anvers, demeuré dans la famille de l’évêque allemand à qui la ville l’avait offert. L’homme devant choisir entre la Vertu et les Vices a été estimé entre 400 et 600.000 euros, ce qui représentait dix fois la cote de cet artiste, grâce à son incroyable qualité et à sa provenance impeccable. Nous avons développé une grande campagne marketing pour annoncer la vente et le tableau a finalement été vendu à 7 millions d’euros frais compris, puis revendu à la Tefaf. C’est un cas particulier, mais on remarque chaque saison au moins une histoire de cet ordre. On a eu un cas similaire en 2016 avec un tableau tardif de James Ensor (1925) qui s’est vendu un million d’euros ou, l’an dernier, un portrait équestre de Sissi (1853) offert à François-Joseph en cadeau de fiançailles, estimé à 300.000 euros et adjugé pour 1,5 million d’euros. Les gens recherchent la qualité, la provenance, le nom, ce qui explique que les prix grimpent parfois nettement au-dessus de l’estimation de départ.

Comment l’art moderne a-t-il pris cette place ?

Le travail muséal et scientifique a permis de mettre ces artistes en valeur, tout comme certaines galeries importantes. Cela peut avoir des retombées positives sur les ventes, à condition que la qualité des œuvres soit au rendez-vous ! Un effet de mode se crée et ça devient tendance. Beaucoup de gens ont aussi perdu les références nécessaires pour comprendre l’art ancien, ce qui explique le désintérêt pour cette culture du passé. L’art moderne est plus proche de nous dans ce qu’il représente et ce qu’il transmet. Il faut connaître beaucoup plus de choses pour comprendre un tableau aux références bibliques ou antiques, tandis que l’art moderne sera plus de l’ordre du ressenti. C’est l’émotion qui compte, moins l’esthétique : la valeur du Beau est autre, elle touche davantage à la composition, à ce qui se dégage de l’œuvre, qui « parle » au public. Un tableau moderne ne peut être ni « joli » ni « décoratif », contrairement à l’art ancien où la dimension décorative peut faire monter un peu le prix.

James Ensor, Le «
Baptême de masques
», vers 1925-30, huile sur toile, 60
×
70
cm, encadré. Vendu pour 1.022.000 €.
James Ensor, Le « Baptême de masques », vers 1925-30, huile sur toile, 60 × 70 cm, encadré. Vendu pour 1.022.000 €. - DR

Créer un effet d’annonce est important ?

Le marketing peut faire enfler l’attention autour d’une vente. Au-delà de notre expertise, une de nos forces est de créer cet effet d’attente chez le public. Mais c’est la qualité et la provenance qui sont déterminantes : on ne pourrait pas vendre une croûte, quelle que soit l’opération publicitaire qu’on mettrait en œuvre. On parle de ventes publiques : il faut donc « publier » un maximum. Les ventes thématiques peuvent aussi créer un effet d’appel, par exemple une vente d’art tribal associée à des objets scientifiques ou d’histoire naturelle. Cela donne des propositions qui fonctionnent bien. On crée ainsi un fil rouge différent, plus attractif, qui appelle aussi d’autres acheteurs. En Autriche, certaines ventes concernant le patrimoine impérial marchent extrêmement bien, mais c’est très spécifique à la culture du pays.

Internet a beaucoup changé le métier…

Aujourd’hui, quand un tableau ne s’est pas vendu et qu’on essaie de le remettre en vente ou, a contrario, quand un galeriste acquiert un tableau aux enchères pour le revendre plus cher, tout le monde le sait en un simple clic. Beaucoup d’amateurs et de marchands espèrent aussi faire « la » découverte du siècle en acquérant un tableau mal attribué et en découvrant ensuite le véritable auteur. C’est jouable pour l’art ancien, quand un catalogue de ventes stipule simplement « école flamande » à un prix raisonnable et qu’il est possible de retrouver l’artiste en effectuant quelques recherches.

… Mais la cartographie reste la même ?

D’une année à l’autre, chacun essaie d’occuper la meilleure place en se positionnant sur la carte mondiale du marché. Londres et Paris occupent de très bonnes places, tout comme New York et la Chine. Cette année, la vente Rockfeller a fait que New York a pris la première place, mais ce sont toujours des classements très temporaires, remis en mouvement chaque saison. Sur la carte du monde, Bruxelles occupe une très petite place, même s’il y a beaucoup de galeries. Anvers occupe aussi une place importante en Belgique, ainsi que Courtrai. Une nouvelle tendance : on remarque que les Chinois achètent de plus en plus de maîtres anciens. Au départ, ils achetaient surtout l’art chinois qui se vendait en Europe, mais ils achètent de plus en plus la culture européenne. En art moderne et contemporain, ils acquièrent surtout les artistes chinois, dont beaucoup se vendent ici aussi. La mentalité des gens a complètement changé dans leur façon de collectionner. La plupart des gens qui auparavant achetaient un petit tableau de temps à autre pour se faire plaisir, autour de 15 à 30.000 euros, ont disparu avec la crise de 2008. Désormais la majorité des acquéreurs sont des gens qui ont beaucoup de moyens, développent de grosses collections et visent avant tout l’investissement. Au-delà de la qualité, c’est la valeur sûre qui leur importe. Ils sont prêts à payer très cher mais ne veulent pas prendre de risque.

Redécouverte d’artistes ?

La mentalité belge est de ne pas se mettre en valeur, et de nombreux artistes en ont souffert malgré la qualité de leur travail. Aujourd’hui, la cote de certains augmente et ils gagnent en reconnaissance. C’est le cas de Walter Leblanc ou Guy Vandenbranden, qui ont côtoyé de nombreux autres artistes qui ont été plus médiatisés qu’eux.

 
 
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