«Les lions m’ont appris la photographie»

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«Les lions m’ont appris la photographie»

Tombé dans la marmite photographique à l’âge de 30 ans alors qu’il étudiait les lions au Kenya, Yann Arthus-Bertrand est devenu l’un des photoreporters les plus connus du grand public grâce à son titanesque projet La Terre vue du ciel . Elu à l’Académie des beaux-arts en France en 2006, l’homme s’est ensuite tourné vers le cinéma pour dresser un état des lieux de la planète avec Home en 2009, puis Planète Océan en 2012 et Human en 2015. Rassemblant ses clichés les plus célèbres, dévoilant certains tirages jamais montrés au public, l’exposition totalise 50 photographies et plonge dans la mémoire d’un artiste qui n’a jamais cessé de capturer le monde pour tenter de le comprendre, de lui rendre son humanité. Une rétrospective qui éclaire l’œuvre autant que le combat personnel, celui d’un reporter oscillant entre art et science, en quête de sens.

Yann Arthus-Bertrand, vous avez découvert la photographie d’une façon particulière…

J’ai voulu faire des images pour étudier le comportement des lions : les clichés documentaient une thèse que je n’ai finalement pas soutenue car j’ai tout de suite été happé par le National Geographic. J’avais passé trois ans à observer ces animaux et j’avais des archives incroyables. C’était une époque fondatrice pour moi. J’étais pilote de montgolfière pour gagner ma vie et c’est comme ça que j’ai commencé la photographie aérienne.

Lion, Kenya. Scène de chasse au bord de la rivière Mara. 1978. Photographie argentique. Tirage numérique. Edition limitée à 3 exemplaires. 1.100 euros.
Lion, Kenya. Scène de chasse au bord de la rivière Mara. 1978. Photographie argentique. Tirage numérique. Edition limitée à 3 exemplaires. 1.100 euros. - LMS Gallery.

Vous ne vous êtes jamais contenté de petits reportages !

Mon défaut, c’est que j’ai toujours eu envie de faire des projets encyclopédiques. Aujourd’hui, à 72 ans, je réalise que je ne réaliserai pas tous les projets dont je rêve ! En 1989, j’ai commencé à photographier les bovins français devant une bâche, ce qui m’a amené à m’intéresser aux fermiers qui les accompagnaient. J’ai fait ça pendant dix ans, accumulant une énorme collection d’animaux du monde entier. J’ai adoré capter cette beauté évidente, monter mon studio partout où j’allais. J’ai fait toutes les races de bovins, de chevaux ! C’est compliqué à assumer car les journaux se lassent. Pour vivre, je vendais mes clichés à Géo, au National Geographic, et dans le même temps je témoignais d’un monde en train de disparaître, celui des races régionales et des paysans. J’ai compris que le véritable sujet était là, pas dans l’animal, mais dans l’humain. C’était très instinctif. L’Express m’a demandé de continuer mon travail sur la bâche et j’ai tiré le portrait de 500 Français. Quand j’ai fait celui de François Mitterrand, il m’a dit : « Tiens, c’est la bâche des cochons ! »

C’était la même boulimie d’images pour «  La Terre vue du ciel »  ?

C’est un projet qui a changé ma vie et qui célèbre avant tout la beauté du monde. Qu’est-ce qu’il y a de plus beau qu’un grand chêne dans un champ ou qu’un glacier ? Un cheval au galop, un arc-en-ciel ? Pas grand-chose. J’ai bien ressenti le poids de cette beauté. J’ai dû hypothéquer ma maison car il fallait que j’aille jusqu’au bout. Vers la fin, plus aucun journal ne voulait de mes photos aériennes, ils en avaient marre ! C’est une chance d’avoir fait le livre au bon moment, aux débuts de l’écologie militante. On a commencé à parler du changement climatique suite au film d’Al Gore. Tous les musées ont refusé ces photos trop « cartes postales » dont ils ne comprenaient pas le sens, mais on a eu la chance incroyable d’exposer dehors, dans la rue. On est les premiers à avoir fait ça, avec de vrais tirages photographiques. L’expo a tourné dans 200 villes du monde entier. C’était un succès phénoménal.

Quel est pour vous l’héritage de ce travail ?

J’ai beaucoup photographié les récoltes vues du ciel, ça m’intéressait énormément, sans parler de ces milliards de gens qui travaillent la terre à la main pour nourrir leurs enfants quotidiennement. Et puis les ONG, tous ces gens dans le monde qui s’engagent, souvent bénévolement, et dont on ne parle ni à la radio ni à la télé. Tout ça m’a fait réfléchir. C’était dix ans de travail « coup-de-poing ». J’ai commencé à rencontrer les écolos, j’ai fait de la télé, puis j’ai monté ma propre Fondation et cette dimension activiste m’a happé. Prenez les lions : quand je les étudiais, il y en avait 400.000. Aujourd’hui, il en reste 20.000 et même les Masaïs les empoisonnent. On vit dans un monde où, jour après jour, sont publiés les chiffres les plus mauvais sur l’état de la planète.

François Mitterrand, France. François Mitterrand, président de la République française, palais de l’Elysée, Paris 1991. Photographie argentique. Tirage numérique. Tirage signé. 1.100 euros.
François Mitterrand, France. François Mitterrand, président de la République française, palais de l’Elysée, Paris 1991. Photographie argentique. Tirage numérique. Tirage signé. 1.100 euros. - LMS Gallery

D’où votre choix de militer vous aussi pour l’environnement ?

Je pense qu’on ne peut plus regarder le monde sans être acteur du changement, sans faire ce qu’on peut pour améliorer les choses. Sinon comment supporter le quotidien ? Moi je fais du cinéma, d’autres du pain bio. Agir permet d’accepter ce qui est en train d’arriver, le changement climatique et les grandes difficultés à venir. Quand je suis né, on était 2 milliards d’humains. Aujourd’hui on est 7,5 milliards et tout le monde a envie de vivre avec notre confort occidental. Depuis les débuts de l’humanité, on essaie toujours d’installer sa famille là où il y a le plus de sécurité. C’est un monde compliqué qui se dessine. Je prépare un nouveau film sur l’état de la planète, Legacy , et c’est difficile de ne pas tomber dans le catastrophisme quand 15.000 scientifiques prévoient la fin du monde ! La 6e  extinction de la vie sur Terre est annoncée, on sait qu’on sait et on reste dans un déni collectif inimaginable. On vit dans une acceptation du désastre à venir qui me sidère ! La religion de la croissance est impossible à arrêter, on a les politiciens qu’on mérite, on est tous impliqués. Quand je vais à Tahiti pour filmer les baleines, je dépense une quantité folle de kérosène !

Mais vous le faites au nom de l’art ?

Je ne me sens pas du tout artiste, plutôt comme un journaliste qui essaie de réfléchir à la vie humaine. Pour moi, être photographe n’est pas très difficile. L’esthétique est secondaire. Ce qu’il faut, c’est avoir un œil. Je rencontre des stagiaires qui, en deux jours, comprennent ce qu’est une bonne ou une mauvaise photo alors que des gens avec qui je travaille depuis dix ans ne savent pas reconnaître la différence. Je n’ai pas recherché la reconnaissance artistique ni la logique commerciale. Pendant longtemps j’ai donné mes photos, je ne numérotais pas mes tirages : c’était sans doute un tort, j’étais un peu prétentieux, je voulais me singulariser. Pour faire La Terre vue du ciel , il ne fallait pas être un très bon photographe, il fallait seulement appuyer sur le déclencheur et capturer ce qu’on voyait !

En quoi cette vie d’images vous a-t-elle changé ?

Mon travail m’a rendu meilleur. J’étais une espèce de garçon ambitieux qui voulait réussir en devenant un grand photographe, puis je me suis aperçu que réussir sa vie d’homme était un peu plus compliqué que réussir sa vie professionnelle ! Voilà ma quête. Quand je faisais mes photos aériennes, je suis tombé en panne et j’ai été accueilli pendant trois jours par une famille au Mali. J’ai longuement parlé avec eux. Ils vivaient sans électricité, sans médicaments, sans couverture sociale. Ça m’a ouvert les yeux sur le fait que je faisais des images très éloignées du cœur des gens.

Du temps contre de l’argent

Le 14 octobre dernier, YAB organisait une vente publique originale au profit de GoodPlanet, sa Fondation, pour développer de nouveaux projets de sensibilisation à l’écologie et à la solidarité tels que la création d’une ruche à taille humaine ou l’ouverture d’un espace dédié à l’alimentation et l’agriculture durable. A cette occasion, des moments privilégiés avec des personnalités ont été mis aux enchères. Une journée aux côtés de Zazie, un concert de Calogero à l’Olympia, un déjeuner avec Clovis Cornillac, une séance photo avec Peter Lindbergh, l’émission « The Voice » en VIP ou un cours de tennis à Roland Garros avec Paul-Henri Mathieu : autant d’expériences uniques à vivre avec Zhang Zhang, Philippe Starck, Gérard Bertrand, Patrick de Carolis, Renzo Piano ou encore Sebastião Salgado, en soutien à l’écologie humaniste déployée par la Fondation, qui compte 350 bénévoles.

« Yann Arthus-Bertrand. Retrospective. 40 years of photography », LMS Gallery, jusqu’au 22 décembre, du mercredi au dimanche de 12 à 19h, 37 place du Châtelain, 1050 Bruxelles, 0472-47.10.60. www.lmsgallery.be

 
 
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