Juste Lipse? Plus qu’un bâtiment!

Juste Lipse par Pierre-Paul Rubens
Juste Lipse par Pierre-Paul Rubens - Musées royaux des beaux-arts de Belgique

Pardonnez le mauvais jeu de mots : on n’est pas juste avec Juste Lipse. Sans doute a-t-il officiellement son bâtiment, rue de la Loi, qui abritait jusqu’en 2016 le Conseil européen réunissant les chefs d’État ou de gouvernement des vingt-huit États membres de l’Union européenne. Osons reconnaître néanmoins que, pour la plupart d’entre nous, il n’est guère qu’un nom parmi d’autres qui désigne on ne sait plus trop qui. En 1873, pourtant, un érudit nommé Lucien Du Bois, dans la copieuse notice dont il faisait précéder sa traduction du Traité de la constance, saluait en lui «  une des gloires de la Belgique », philologue hors pair et surtout homme d’esprit profond qui exerça sur son temps une influence capitale.

Essai. Crucifixions **, Juste Lipse, Traduit du latin, présenté et annoté par François Rosso
; Arléa, 256 p., 20
€
Essai. Crucifixions **, Juste Lipse, Traduit du latin, présenté et annoté par François Rosso ; Arléa, 256 p., 20 €

Maniant avec élégance la langue latine, le grand humaniste Joost Lips dit Iustus Lipsius naquit à Overijse le 18 octobre 1547 et mourut à Louvain le 23 mars 1606. Après la publication il y a deux ans d’une nouvelle version du De Constantia, aux bons soins de Jacqueline Lagrée, la sortie en français des trois livres des Crucifixions devrait permettre d’entretenir une mémoire moins floue de son passage sur terre. Après tout n’a-t-il pas œuvré à la renaissance du stoïcisme au point d’influencer directement ou indirectement Corneille, mais aussi, de manière plus surprenante, le poète grec d’Alexandrie Constantin Cavafy dont l’un des plus célèbres poèmes, « La Ville », semble calqué sur un passage moralisateur du Traité de la constance  ?

Crucifixions, où Juste Lipse fait l’histoire du supplice de la croix infligé au Christ, montre toute l’étendue de son érudition très pieuse, mise au service du monothéisme. François Rosso, qui a traduit et annoté le texte, en précise l’orientation latente : faire apparaître le fâcheux retour de la barbarie païenne au cœur même d’une société prétendue chrétienne, oublieuse de ses vérités révélées. Les non-croyants penseront à juste titre que le paganisme a bon dos et qu’il faut toujours se garder de l’illusion que la foi en un dieu unique préserve automatiquement de toute forme de saloperie.

D’un autre côté, le soin que prend l’auteur à entrer dans le détail des tortures, à faire l’inventaire des différents types de crucifixions, témoigne d’une sympathie rétrospective pour les victimes. L’histoire sous sa conduite semble avoir pour fonction de dégoûter le lecteur, de lui inspirer une immense pitié pour la créature humaine. Le rappel de la souffrance ancestrale n’est jamais inutile s’il parvient à empêcher d’user de la violence bestiale pour faire triompher une cause. En ce rappel incessant réside le meilleur du pari chrétien.

 
 
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