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Carte blanche: «Comment de victime, je suis devenu coupable»

L’écrivain, membre du jury du prix Rossel, raconte la terrible mésaventure dont il a été victime après un cambriolage à son domicile, au cours duquel du matériel informatique lui avait été dérobé. L’auteur du vol ayant été appréhendé et le matériel retrouvé, Jean-Luc Outers a alors dû faire face à la menace surréaliste de poursuites pénales pour possession de matériel pédopornographique ! Récit.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

Moi qui suis romancier, j’avoue que jamais je n’aurais osé écrire une histoire à ce point rocambolesque sur un sujet aussi sensible. Mes lecteurs m’auraient reproché, cette fois, de dépasser les bornes. De même que si j’avais eu à lire cette histoire dans un roman soumis au jury du prix Rossel dont je fais partie depuis une dizaine d’années, je me serais écrié : « là il (elle) exagère ! »

Comme une mémoire envolée…

Voici pourtant ce qui m’est arrivé. Profitant de notre absence, le 3 octobre dernier, un ou des cambrioleurs se sont introduits dans notre domicile familial à Schaerbeek. Ils ont dérobé un ordinateur portable, une tablette et un ordinateur de table. Jusqu’ici, rien que de très banal. Aux dires des policiers dépêchés sur les lieux le soir même, les vols sont monnaie courante à Schaerbeek et il est vrai que ce n’est pas la première fois que pareille mésaventure nous arrive malgré le renforcement de nos portes et serrures. Mais, cette fois, le vol de mon portable avait un goût amer car je rentrais d’un séjour d’écriture où le roman en cours reposait sagement sur son disque dur. Envolé donc un mois de travail à me torturer les méninges, à imaginer une histoire que vous lirez peut-être un jour. C’était donc moins la disparition de mon ordinateur que de son contenu qui me rendait désespéré. Car, désespéré, je l’étais : outre le roman précité, à peu près toutes mes archives y étaient enregistrées : romans, articles, correspondances, photos… C’était comme si ma mémoire s’était envolée. Imaginez un seul instant les questions que l’on se pose à ce moment-là comme si brutalement sonnait le glas d’une vie passée à écrire.

Le début d’une enquête surréaliste

Quel fut donc mon soulagement lorsque quelques jours plus tard, nous avons appris que le voleur avait été arrêté et notre matériel informatique récupéré. J’avais entre-temps acheté dare-dare un nouvel ordinateur et rejoint la campagne pour tenter de reconstituer mon roman envolé.

C’est donc ma femme, elle-même victime du vol de son tout nouvel Imac, qui se rendit à la police pour récupérer notre matériel et notre mémoire, en quelque sorte. Elle s’y rendit à cinq reprises, d’abord à la police communale, à la police judiciaire ensuite, pour s’entendre dire que le matériel ne pouvait lui être restitué puisqu’une enquête était en cours. Elle eut beau protester, insister sur l’urgence de disposer rapidement de nos ordinateurs, outils de travail indispensables pour elle comme pour moi, la police se montrait intraitable.

Un PV qui arrache colère et larmes

Deux semaines plus tard, notre belle-fille nous alerta qu’elle avait été convoquée à la police judiciaire. Le policier de faction avait ouvert mon ordinateur devant elle pour lui montrer la page d’accueil où figurait une photo de sa fille et de son fils, mes petits-enfants si vous préférez, ce dernier, deux ans, couché nu sur le ventre. « Madame, reconnaissez-vous cette photo ? », telle fut la question posée solennellement à ma belle fille. Il s’agissait répondit-elle, d’une photo de vacances de ses enfants. Il faisait torride ce jour-là. C’est elle-même qui l’avait envoyée à ses beaux-parents, comme elle le faisait souvent. Suivait un témoignage émouvant sur l’affection qu’elle nous portait. » Elle avait beau répéter qu’elle assistait à un interrogatoire surréaliste, rien ne semblait perturber notre Dupond de policier qui, poursuivant sur le même registre, précisait « qu’un dossier de possession de matériel pédopornographique avait été ouvert » à mon encontre. Le procès-verbal de son audition qu’elle nous transmit m’arracha tout à la fois colère et larmes. Des fous rires aussi.

Convocation en bonne et due forme

C’était donc ça la fameuse enquête en cours qui empêchait la restitution de nos ordinateurs. Mais plutôt qu’une enquête sur les voleurs, elle visait le pédophile en germe que j’étais supposé être. Un danger pour la société. De victime je devenais ainsi coupable. Une photo sépia, prise par je ne sais qui dans les années cinquante, me montre au même âge et dans le même appareil étendu sur une peau de mouton. A moins que ma mémoire ne me trahisse, je n’ai pas le souvenir que la détention de cette photo ait occasionné une convocation de mes parents à la police ou la gendarmerie.

C’est pourtant à la police judiciaire que je fus convoqué. Elle voulait m’entendre « en qualité de suspect de possession de matériel pornographique où des mineurs sont impliqués » ainsi que le précisait le libellé de la convocation. Ces faits concernaient « une infraction punissable d’une peine privative de liberté ». Allais-je me retrouver sous les verrous ? Suivait l’énoncé de mes droits, la possibilité, notamment, de me faire assister d’un avocat.

Au préalable, j’avais pris soin de consulter la loi pénale sur le site de la police judiciaire, un site dont l’aridité est compensée par quelques photographies de gendarmes posant fièrement sur des chevaux blancs : La pornographie enfantine est punissable dans notre pays. Celui qui conçoit, expose, vend, loue, diffuse, remet, importe ou même possède du matériel à caractère pornographique, commet un délit. Celui qui expose ou diffuse de la pornographie enfantine via un réseau informatique est donc également passible de poursuites pénales.

L’inspecteur qui m’accueillit à la section mœurs de la police judiciaire se montra désolé et pressé d’en finir. Il procéda à mon interrogatoire où les mots « pédopornographie » revenaient comme une antienne. A la question « considérez-vous la photo figurant sur la page d’accueil de votre ordinateur comme pédopornographique ? », je répondis que, si tel était le cas, il faudrait doubler les effectifs de la police judicaire. Il me demanda mon accord pour ouvrir mon ordinateur. Il s’installa à mes côtés et nous parcourûmes ensemble les photos qui s’y trouvaient. J’eus donc tout le loisir de lui raconter mes vacances familiales en Grèce, en Espagne, au Périgord, au Monténégro, mes voyages en Inde, de lui montrer les temples somptueux de Brahma, Vishnu et Shiva et de lui faire part de mon admiration pour Henri Michaux dont j’avais photographié les tableaux.

Après avoir signé le procès-verbal de l’audition, il me remit les trois ordinateurs que j’embarquai ému dans ma voiture. Je quittais enfin la peau de Joseph K, héros malheureux du Procès de Kafka, sommé de se rendre au tribunal pour un prétendu crime dont il ignore tout et qui, au terme d’une procédure incompréhensible, finit par être condamné, puis exécuté, un roman bouleversant qui se termine par ces mots : « comme si la honte devait lui survivre ».

 

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