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Vous avez de ces mots: Je suis AUTRICE

Auteur, auteure, autrice : faites votre choix… en connaissance de cause !

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 6 min

Il est beaucoup question actuellement de la forme autrice que d’aucunes ont le front de vouloir imposer de préférence à auteur ou auteure. S’agit-il d’une création de féministes patentées, dont la seule sonorité fait fuir l’honnête homme ? Sans doute est-il des mots qui nous paraissent plus beaux que d’autres, mais ce jugement est éminemment personnel : autrice n’est pas plus détestable que actrice de ce point de vue.

Par ailleurs, cette création remonte au… 15e siècle. La masculinisation imposée à la langue française par les Immortels au 17e siècle a eu progressivement raison d’elle. Sa résurgence, de préférence au tiède auteure, tient donc de la réhabilitation : dans la société des gens de lettres, les autrices font plume égale avec les auteurs…

De la cafetière à l’autrice

La féminisation des noms de métiers et de professions est jalonnée de polémiques suscitées par quelques formes emblématiques, brandies par l’un ou l’autre camp comme étendard de la cause à défendre – ou à combattre.

Lors de la mise en place de la politique de féminisation, dans les années 1990, il y eut la querelle de la cafetière, portant sur la confusion possible entre la tenancière d’un café et l’ustensile servant à préparer le café. Les clameurs s’étaient à peine apaisées que surgit la forme cheffe, jugée peu crédible comme féminin de chef. Puis l’on s’emporta sur écrivaine, dont la finale jetait le discrédit sur le noble art de la composition littéraire – jugement qui, curieusement, n’avait pas été formulé jusque-là pour la finale du masculin écrivain.

Aujourd’hui, les contempteurs de la féminisation ont une nouvelle tête de Turc (ou de Turque ?) : autrice, féminin de auteur. Laquelle devient, par réaction, le symbole d’une revendication féministe. Ce billet, après plusieurs autres sur les marques explicites du genre féminin dans la langue française (chef, cheffe), vous narre la dernière polémique en date sur l’égalité des sexes dans la langue de Molière et consorts.

Pourquoi autrice, et non auteur ?

Le Trésor de la langue française, à l’entrée auteur , donne ce commentaire : « Comme il n’existe pas de forme féminine du mot auteur, on l’emploie indifféremment pour qualifier un homme ou une femme : il ou elle est l’auteur de ce livre. On parlera aussi de femme-auteur.  » Puisque l’on dispose de l’épicène auteur, est-il nécessaire de « créer » une forme féminine spécifique ? Et, si oui, pourquoi choisir autrice plutôt que auteure  ?

Les réseaux sociaux bruissent actuellement de jugements à l’emporte-pièce concernant la dénomination autrice. La critique la plus fréquente – et qui revient très souvent à propos des formes féminisées non consacrées par une longue tradition (comme le sont chanteuse ou épicière) – est la « laideur » du mot, qui « écorche les oreilles » (et les yeux ?). Outre la subjectivité manifeste de cet argument, on peine à comprendre pourquoi autrice choquerait, et non actrice ou inventrice.

Un autre reproche vise la (prétendue) artificialité de cette création. En réalité, la forme autrice, comme le démontre Aurore Evain a été employée en français dès le 15e siècle. Mais alors qu’il figure dans le dictionnaire de Cotgrave (1611) et dans le Dictionnaire de Trévoux (1752), autrice n’est repris dans aucune édition du Dictionnaire de l’Académie, pas plus que peintresse ou vainqueresse  : il semblait inconcevable aux Immortels du Quai Conti qu’une femme puisse se prévaloir du statut d’auteur, de peintre ou de vainqueur.

L’influence de l’Académie entraînera la disparition progressive de ces termes dans l’usage. Au 19e siècle, ni Littré, ni Larousse n’en font mention, pas même dans les considérations historiques. Et lorsque le Trésor de la langue française, déjà cité, relève une occurrence de autrice dans la revue Le Français moderne (1934), il la qualifie de « résurgence isolée de l’ancienne langue. » Le nom autrice, issu du latin auctrix, n’est donc pas une création récente et il a pour lui la caution de l’histoire de la langue. Mais pas celle des Académiciens.

La résurgence actuelle de cette forme, de préférence à auteur employé comme terme épicène, est portée par la volonté de réhabiliter une dénomination dont les femmes pouvaient se prévaloir avant que la masculinisation de la langue française ne les en prive. Les féministes actuelles, de ce point de vue, font écho aux doléances très tôt entendues chez des femmes de lettres mécontentes de se voir affublées de la forme masculine auteur.

Pourquoi autrice, et non auteure ?

Comme je l’avais signalé dans un billet consacré aux formes féminines du nom contrôleur, une tendance assez marquée au Québec – et qui se diffuse en Europe – consiste à féminiser certains noms par l’adjonction d’un -e final : ingénieure, professeure, proviseure. Cette tendance touche même des mots pour lesquels les règles de féminisation prévoient plutôt la finale -euse (parce qu’il existe un verbe correspondant au nom à féminiser) : au lieu de contrôleuse ou annonceuse, on rencontre contrôleure ou annonceure.

Un nom comme auteur, pour lequel il n’y a pas de verbe correspondant, peut donc être employé comme forme unique pour les deux genres ou se voir adjoindre une finale -e au féminin. Cette solution, comme je le mentionnais à propos de contrôleure, peut avoir l’avantage d’éviter une forme féminine connotée négativement (entraîneure préféré à entraîneuse). Mais elle est surtout moins ostentatoire que d’autres finales morphologiques du féminin parce qu’elle est inaudible à l’oral.

C’est précisément de cette « discrétion » que souhaitent se départir les adeptes de la forme autrice. Cette dernière affiche clairement sa morphologie féminine, tant à l’oral qu’à l’écrit. Son choix relève tout autant de la dénomination adéquate d’un métier exercé par une femme que de la revendication d’un mot spécifique pour désigner celui-ci. On ajoutera que auteure, à la différence de autrice, est une création très récente, en marge des règles morphologiques qui régissent actuellement les finales en -(t)eur.

Pourquoi pas autrice ou auteure ?

Dans ce type de débats qui deviennent rapidement passionnels, il est important de ne pas ériger des jugements personnels en évidences péremptoires. La « beauté » ou la « mocheté » d’un mot, par exemple, relèvent d’une appréciation esthétique, non d’un constat objectif qui s’impose à l’ensemble des francophones. Ce type d’arguments devrait céder le pas à ceux fondés sur une connaissance éprouvée de la langue française, dans sa pratique actuelle et au cours de son histoire.

Dans cette logique, on peut admettre que les considérations qui précèdent ne tranchent pas en faveur d’une forme plutôt que de l’autre. Le néologisme récent auteure s’inscrit dans le paradigme en vogue des formes en -eure, ce qui facilite son intégration dans la langue. Le nom autrice bénéficie d’une caution historique qui rend légitime son emploi, a fortiori s’il s’agit de réhabiliter une appellation gommée au cours des siècles.

On rappellera enfin que la langue est éminemment sociale. Les variantes auteur, auteure et autrice ne sont pas de simples équivalents : chacune est motivée par des choix idéologiques fondés sur le rapport que nous forgeons entre la langue et la société. Ces choix sont indissociables des mots qui permettent de les exprimer. Méconnaître ou nier cette réalité, c’est courir le risque de perdre quelques plumes…

Il est beaucoup question actuellement de la forme autrice que d’aucunes ont le front de vouloir imposer de préférence à auteur ou auteure. S’agit-il d’une création de féministes patentées, dont la seule sonorité fait fuir l’honnête homme ? Sans doute est-il des mots qui nous paraissent plus beaux que d’autres, mais ce jugement est éminemment personnel : autrice n’est pas plus détestable que actrice de ce point de vue.

Par ailleurs, cette création remonte au… 15e siècle. La masculinisation imposée à la langue française par les Immortels au 17e siècle a eu progressivement raison d’elle. Sa résurgence, de préférence au tiède auteure, tient donc de la réhabilitation : dans la société des gens de lettres, les autrices font plume égale avec les auteurs…

De la cafetière à l’autrice

La féminisation des noms de métiers et de professions est jalonnée de polémiques suscitées par quelques formes emblématiques, brandies par l’un ou l’autre camp comme étendard de la cause à défendre – ou à combattre.

Lors de la mise en place de la politique de féminisation, dans les années 1990, il y eut la querelle de la cafetière, portant sur la confusion possible entre la tenancière d’un café et l’ustensile servant à préparer le café. Les clameurs s’étaient à peine apaisées que surgit la forme cheffe, jugée peu crédible comme féminin de chef. Puis l’on s’emporta sur écrivaine, dont la finale jetait le discrédit sur le noble art de la composition littéraire – jugement qui, curieusement, n’avait pas été formulé jusque-là pour la finale du masculin écrivain.

Aujourd’hui, les contempteurs de la féminisation ont une nouvelle tête de Turc (ou de Turque ?) : autrice, féminin de auteur. Laquelle devient, par réaction, le symbole d’une revendication féministe. Ce billet, après plusieurs autres sur les marques explicites du genre féminin dans la langue française (chef, cheffe), vous narre la dernière polémique en date sur l’égalité des sexes dans la langue de Molière et consorts.

Pourquoi autrice, et non auteur ?

Le Trésor de la langue française, à l’entrée auteur , donne ce commentaire : « Comme il n’existe pas de forme féminine du mot auteur, on l’emploie indifféremment pour qualifier un homme ou une femme : il ou elle est l’auteur de ce livre. On parlera aussi de femme-auteur.  » Puisque l’on dispose de l’épicène auteur, est-il nécessaire de « créer » une forme féminine spécifique ? Et, si oui, pourquoi choisir autrice plutôt que auteure  ?

Les réseaux sociaux bruissent actuellement de jugements à l’emporte-pièce concernant la dénomination autrice. La critique la plus fréquente – et qui revient très souvent à propos des formes féminisées non consacrées par une longue tradition (comme le sont chanteuse ou épicière) – est la « laideur » du mot, qui « écorche les oreilles » (et les yeux ?). Outre la subjectivité manifeste de cet argument, on peine à comprendre pourquoi autrice choquerait, et non actrice ou inventrice.

Un autre reproche vise la (prétendue) artificialité de cette création. En réalité, la forme autrice, comme le démontre Aurore Evain a été employée en français dès le 15e siècle. Mais alors qu’il figure dans le dictionnaire de Cotgrave (1611) et dans le Dictionnaire de Trévoux (1752), autrice n’est repris dans aucune édition du Dictionnaire de l’Académie, pas plus que peintresse ou vainqueresse  : il semblait inconcevable aux Immortels du Quai Conti qu’une femme puisse se prévaloir du statut d’auteur, de peintre ou de vainqueur.

L’influence de l’Académie entraînera la disparition progressive de ces termes dans l’usage. Au 19e siècle, ni Littré, ni Larousse n’en font mention, pas même dans les considérations historiques. Et lorsque le Trésor de la langue française, déjà cité, relève une occurrence de autrice dans la revue Le Français moderne (1934), il la qualifie de « résurgence isolée de l’ancienne langue. » Le nom autrice, issu du latin auctrix, n’est donc pas une création récente et il a pour lui la caution de l’histoire de la langue. Mais pas celle des Académiciens.

La résurgence actuelle de cette forme, de préférence à auteur employé comme terme épicène, est portée par la volonté de réhabiliter une dénomination dont les femmes pouvaient se prévaloir avant que la masculinisation de la langue française ne les en prive. Les féministes actuelles, de ce point de vue, font écho aux doléances très tôt entendues chez des femmes de lettres mécontentes de se voir affublées de la forme masculine auteur.

Pourquoi autrice, et non auteure ?

Comme je l’avais signalé dans un billet consacré aux formes féminines du nom contrôleur, une tendance assez marquée au Québec – et qui se diffuse en Europe – consiste à féminiser certains noms par l’adjonction d’un -e final : ingénieure, professeure, proviseure. Cette tendance touche même des mots pour lesquels les règles de féminisation prévoient plutôt la finale -euse (parce qu’il existe un verbe correspondant au nom à féminiser) : au lieu de contrôleuse ou annonceuse, on rencontre contrôleure ou annonceure.

Un nom comme auteur, pour lequel il n’y a pas de verbe correspondant, peut donc être employé comme forme unique pour les deux genres ou se voir adjoindre une finale -e au féminin. Cette solution, comme je le mentionnais à propos de contrôleure, peut avoir l’avantage d’éviter une forme féminine connotée négativement (entraîneure préféré à entraîneuse). Mais elle est surtout moins ostentatoire que d’autres finales morphologiques du féminin parce qu’elle est inaudible à l’oral.

C’est précisément de cette « discrétion » que souhaitent se départir les adeptes de la forme autrice. Cette dernière affiche clairement sa morphologie féminine, tant à l’oral qu’à l’écrit. Son choix relève tout autant de la dénomination adéquate d’un métier exercé par une femme que de la revendication d’un mot spécifique pour désigner celui-ci. On ajoutera que auteure, à la différence de autrice, est une création très récente, en marge des règles morphologiques qui régissent actuellement les finales en -(t)eur.

Pourquoi pas autrice ou auteure ?

Dans ce type de débats qui deviennent rapidement passionnels, il est important de ne pas ériger des jugements personnels en évidences péremptoires. La « beauté » ou la « mocheté » d’un mot, par exemple, relèvent d’une appréciation esthétique, non d’un constat objectif qui s’impose à l’ensemble des francophones. Ce type d’arguments devrait céder le pas à ceux fondés sur une connaissance éprouvée de la langue française, dans sa pratique actuelle et au cours de son histoire.

Dans cette logique, on peut admettre que les considérations qui précèdent ne tranchent pas en faveur d’une forme plutôt que de l’autre. Le néologisme récent auteure s’inscrit dans le paradigme en vogue des formes en -eure, ce qui facilite son intégration dans la langue. Le nom autrice bénéficie d’une caution historique qui rend légitime son emploi, a fortiori s’il s’agit de réhabiliter une appellation gommée au cours des siècles.

On rappellera enfin que la langue est éminemment sociale. Les variantes auteur, auteure et autrice ne sont pas de simples équivalents : chacune est motivée par des choix idéologiques fondés sur le rapport que nous forgeons entre la langue et la société. Ces choix sont indissociables des mots qui permettent de les exprimer. Méconnaître ou nier cette réalité, c’est courir le risque de perdre quelques plumes…

 

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5 Commentaires

  • Posté par Olivier Lahaye, lundi 19 novembre 2018, 17:30

    on dit: facteur - factrice; conducteur - conductrice; ...

  • Posté par Louis Bourla, lundi 19 novembre 2018, 14:31

    Vous oubliez une possibilité: auteuse

  • Posté par Francard Michel, lundi 19 novembre 2018, 22:37

    Possibilité difficile à justifier (malgré quelques attestations remontant au 18e siècle): il n'y a pas de verbe *auter (cf. contrôler > contrôleuse)...

  • Posté par Coets Jean-jacques, dimanche 18 novembre 2018, 20:46

    Et du moins, il ne s'agit pas de revenir sur les acquis récent. Auteur, auteure, autrice, reconnaissons aux femmes les mêmes qualités et capacités (et défauts) qu'aux hommes et laissons à la langue le soin de faire le tri...

  • Posté par Francard Michel, lundi 19 novembre 2018, 22:35

    Laissons surtout aux usagers le soin de faire le tri...

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