«En prenant l’affiche, je prends l’histoire»

Les dessous du mythe de la ville, 1976, 116 × 159 cm.
Les dessous du mythe de la ville, 1976, 116 × 159 cm. - Vincent Everarts

Flâneur baudelairien, étudiant aux Beaux-Arts de Nantes, Jacques Villeglé (Quimper, 1926) arpente Paris au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour éprouver la liberté retrouvée au cœur de la grande ville. Septante ans et de très nombreuses expositions plus tard, la Galerie Patrick Derom, au Sablon, a convié l’artiste pour une manifestation rétrospective qui rassemble une quarantaine d’œuvres – affiches lacérées et dessins – retraçant son long parcours.

C’est boulevard du Montparnasse, en 1949, que Jacques Villeglé collecte sa première affiche, en compagnie de Raymond Hains : l’histoire est lancée ! A travers l’usage quasi exclusif de ce matériau unique – l’affiche lacérée –, le plasticien d’origine bretonne a développé une œuvre d’une étonnante richesse formelle, couvrant près d’un demi-siècle. Au croisement du Nouveau Réalisme, du Lettrisme et de l’Internationale situationniste, sa démarche traduit aussi son désir de dépersonnaliser la figure de l’artiste au profit d’une conception plus anonyme de la création, allant jusqu’à signer ses œuvres du « Lacéré anonyme », son alter ego imaginaire et poétique.

Archéologue, collectionneur d’images, historien à sa façon, il a collecté au fil du temps un peu de la mémoire du XXe siècle en Occident, reflétant l’évolution des mœurs et rappelant les idéologies ayant traversé le siècle. Au-delà de ses évidentes qualités plastiques, son œuvre traduit aussi l’importance grandissante des médias et le rôle de la propagande dans notre société.

Rien de notre environnement visuel quotidien n’aura été omis par Villeglé, qui n’intervient pas, sauf par de rares « coups de pouce », sur les affiches qu’il prélève, ou seulement pour les maroufler sur toile. Se démarquant consciemment du « ready-made » à la Duchamp, Jacques Villeglé considère plutôt qu’il laisse émerger du chaos les beautés cachées dans les épaisseurs de papier déchiré. Rencontre avec celui dont l’œuvre est un sismographe des réalités urbaines…

Jacques Villeglé, vous êtes étudiant en architecture à Rennes lorsque vous vous mettez à récolter des objets ordinaires : c’était en 1947…

A la fin des années 1940, j’avais 23 ans, j’étais étudiant et Paris était la capitale des affiches. A cette époque-là, on les trouvait sur des palissades en bois devant tous les immeubles démolis par la guerre, ou en reconstruction. Je connaissais bien l’histoire de l’art et l’art contemporain : j’avais compris qu’un artiste ne devait pas seulement mettre en avant sa sensibilité personnelle mais traduire la réalité collective. Le cubisme, c’était la mise en valeur du nombre d’or, contrairement à l’impressionnisme qui valorisait l’œil de l’artiste. Avec le nombre d’or, la géométrie primait sur la sensibilité personnelle.

Jacques Villeglé, 28 janvier 1991, Bas-Meudon.
Jacques Villeglé, 28 janvier 1991, Bas-Meudon. - François Poivret

Les affiches, c’était pour vous une façon de vous démarquer de l’art abstrait, alors prédominant ?

En 1959, la première Biennale de Paris rassemblait Yves Klein, Jean Tinguely, Raymond Hains et moi. Pierre Restany, jeune critique d’art qui avait alors 29 ans, a voulu faire son coup en nous réunissant sous le nom de « Nouveau Réalisme ». Tinguely apportait le mouvement, Klein la monochromie, Hains et moi la lacération. Mais deux ans auparavant, j’avais publié un article sous le titre Des réalités collectives, qui parlait déjà de cette sensibilité collective. C’était une époque où il n’y avait pas d’avenir hors de l’art abstrait. Mon texte disait bien qu’il fallait s’intéresser à ce qui se passait. La typographie avait une grande importance dans le domaine de l’affiche : c’était un moyen de jouer d’une autre manière avec les lettres que Georges Braque avait fait entrer dans la peinture. On ne connaissait pas du tout Kurt Schwitters : l’information avait souffert du nazisme et du pétainisme. On ne l’a découvert qu’à la fin des années 1950, et on ne montrait alors que ses œuvres abstraites. Quand on a découvert par la suite le restant de sa production, on a compris son immense richesse, à la fois abstraite et figurative !

Vous créez aussi le personnage du « Lacéré anonyme » ?

Il m’arrivait souvent de créer une œuvre abstraite le matin, en partant d’une affiche assez sage et, l’après-midi même, une affiche expressionniste. Etais-je le Villeglé du matin ou de l’après-midi ? J’ai créé le « Lacéré anonyme » pour combiner cette dualité abstraction/figuration. Cet être imaginaire, poétique, me donnait la liberté de choisir simultanément des œuvres contraires. Picasso a créé des œuvres géométriques aussi bien qu’expressionnistes, mais il avait ses périodes, tandis que je n’en avais pas. Je pouvais passer d’un style à l’autre au cours de la même journée. Il fallait donc que j’organise ma vie mentale. Avec le Lacéré anonyme, je me faisais l’interprète d’un personnage qui n’était pas moi.

Quai des Célestins,  18 octobre 1963, affiches lacérées marouflées sur toile, 73 × 54 cm.
Quai des Célestins, 18 octobre 1963, affiches lacérées marouflées sur toile, 73 × 54 cm. - Vincent Everarts

Vous êtes resté fidèle à votre technique jusqu’au début des années 2000…

Les gens me disaient « Tu fais toujours les affiches lacérées » comme si on reprochait à un peintre de ne faire que de la peinture à l’huile ! Pour moi c’était la même chose, je voyais toutes les possibilités offertes par ce médium. A cette époque, on séparait les affiches collées sur palissades par des papiers monochromes. Tout ça s’est terminé à la fin des années 1960 : on a commencé à cadrer les affiches pour faire face à la concurrence de la télévision. Pour l’anecdote, ils ont même pris un peintre que je connaissais, qui avait reçu le prix de Rome, pour cadrer les affiches ! Dans certaines de mes œuvres, la dimension politique est importante, tandis que d’autres sont plus abstraites ou théâtrales. J’avais une dizaine de thèmes différents, y compris un thème « climatique » car, quand on collecte des affiches par temps humide, le papier se lacère dans l’épaisseur et crée des transparences, des nuances. Ça laisse transparaître la couleur par-derrière.

Vous n’avez pourtant pas créé que des affiches ?

Ma première œuvre était une sculpture. Je connaissais la sociologie de l’art, disant qu’il y a évolution quand il y a économie, donc j’ai cherché à économiser… J’ai ramassé un fil de fer par terre et je l’ai manipulé pour en faire une œuvre d’art. Je l’ai présentée à Raymond Hains, qui s’est montré convaincu, et, ensemble, on a arraché notre première affiche boulevard du Montparnasse, à Paris. C’est comme ça que tout a commencé. J’ai commencé par une sculpture et j’en ai fait d’autres par la suite, mais je ne suis pas un véritable sculpteur, je les dessine puis je les fais faire. Chez Marcel Duchamp, c’est de la provocation. Pas chez moi. A mes yeux, un fil de fer représente quelque chose pour se défendre ou pour construire. Une affiche lacérée raconte une histoire. Ce n’est pas du « ready-made ». J’étais taxé de post-cubiste car il y avait des lettres sur mes premières affiches. Pour varier, je me suis dit qu’il fallait récolter des supports sans lettres. Ce qui m’intéressait, c’était la couleur.

Jacques Villeglé Rue du Montparnasse - 31 mars 1964 affiches lacérées marouflées sur toile, 122 x 84 cm © Vincent Everarts, Bruxelles
Jacques Villeglé Rue du Montparnasse - 31 mars 1964 affiches lacérées marouflées sur toile, 122 x 84 cm © Vincent Everarts, Bruxelles

Cherchiez-vous consciemment à innover à ce point ?

Kandinsky avait l’âge de mon grand-père. Je n’allais pas faire la même chose que lui ! L’artiste doit faire évoluer l’art, trouver une idée intrinsèque à son époque, synthétiser les évolutions techniques, mécaniques, de plus en plus rapides au cours du XXe siècle. A l’heure actuelle, on est dans une période éclectique parce qu’on se cherche. On peut s’intéresser aussi bien à un art académique qu’à un art d’avant-garde. C’est avec les matériaux qu’on invente, pas avec le crayon. Quand j’étais jeune, c’était moins rapide. J’ai connu la lanterne magique, à l’école. Les deux guerres mondiales ont fait accélérer les choses d’une façon inédite ! J’étais très timide et je ne parlais pas très bien en public. Pourtant, la première conférence que j’ai donnée, à l’Université de Nanterre, a mené à ma rencontre avec Bernard Lamarche-Vadel et a donné lieu par la suite à des expositions.

« Jacques Villeglé. Les murs ont la parole », jusqu’au 9 février 2019, du mardi au samedi de 10 h 30 à 18 h 30, Patrick Derom Gallery, 1 rue aux Laines, 1000 Bruxelles, 02-514.08.82, www.patrickderomgallery.com

 
 
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