Le Kroll du jour: Charles Michel ira à Marrakech «à titre personnel»

Edition numérique des abonnés

Pacte migratoire: Charles Michel se rendra à Marrakech, et maintenant?

Par David Coppi , Bernard Demonty et Lorraine Kihl

©Belga
©Belga

La Belgique s’est encore un peu plus enfoncée dans une crise devenue quasiment illisible pour le citoyen, jeudi. Le Premier ministre s’est exprimé à la Chambre, mais son intervention a suscité plus de questions qu’elle n’a fourni de réponse.

1 Qu’a dit le Premier ministre ?

Tout l’enjeu est de savoir si la Belgique va approuver le fameux pacte migratoire, conclu au sein de l’ONU. La première étape de cette approbation, c’est une réunion, ce lundi à Marrakech, où chaque Etat doit donner l’avancement des travaux dans son pays. La N-VA refusait que le Premier ministre s’y rende. A la Chambre, Charles Michel a déclaré : «  Je suis Premier ministre et j’irai à Marrakech parce qu’il n’y aura pas de siège vide à Marrakech ». Mais, on le sait, il ne peut représenter le gouvernement sur ce dossier, parce qu’il n’y a pas de consensus concernant le pacte migratoire.

Le Premier ministre a donc demandé au Parlement de voter une résolution en faveur de pacte. Le vote est intervenu peu après 21 heures avec une majorité alternative, sans la N-VA (et sans l’extrême droite). « Je considérerai que si ce vote intervient, le signal émis par le parlement qui représente les citoyens de notre pays, sera un signal fort. », a dit Charles Michel avant le vote. Je considérerai que cette résolution m’oblige à titre personnel dans le respect de la constitution, des institutions. »

Une phrase codée qui veut dire ceci : Charles Michel se rendra à Marrakech, mais à titre personnel (« en tant que Premier ministre mais avec des convictions personnelles », précise son entourage), mais sans représenter son gouvernement. Il devrait y dire que le Parlement belge a voté l’approbation du pacte à la majorité, que les Régions y sont favorables mais qu’il n’y a pas d’accord au sein du gouvernement fédéral.

En soirée, la majorité alternative a encore un peu durci sa résolution, enjoignant le gouvernement d’approuver le pacte. Les juristes que nous avons consultés indiquent que cela ne changera rien sur le fond : la N-VA va bloquer le pacte, et le Premier ministre ira à Marrakech. La N-VA a réagi à la position du Premier ministre, le remerciant de souhaiter « la poursuite du gouvernement. »

2 Dans quel état se trouve la majorité ?

Jeudi soir, c’est après une longue interruption de séance et d’intenses discussions en coulisse entre chefs de groupes de la suédoise (sauf la N-VA) et de l’opposition, qu’une large majorité alternative (de rechange) a donc approuvé la résolution renforcée. Politiquement, c’est une nuance pas négligeable par rapport au texte qui avait été voté la veille, mercredi, en commission des Relations extérieures, lequel ne faisait pas mention du gouvernement. Donc ? Donc la N-VA est plus isolée que jamais. Au sein même de la majorité, le VLD, le CD&V, ainsi que le MR (qui signe la résolution), en adhérant à la résolution, poussent Charles Michel à agir au nom du gouvernement.

Avant cela, en séance dans l’après-midi, Servais Verherstraeten, au nom du CD&V, Patrick Dewael, chef de groupe VLD, avaient ciblé sans ménagement le partenaire nationaliste flamand, déplorant son revirement ces dernières semaines, son hostilité soudaine vis-à-vis d’un Pacte des migrations qu’il n’avait pas critiqué auparavant, lorsque les négociations étaient en cours à l’ONU, et impliquaient alors tout naturellement les cabinets ministériels de la suédoise.

Le chef de groupe libéral flamand comme le chrétien-démocrate se sont exprimés avec netteté à la tribune de la Chambre : à Marrakech, à New York, Charles Michel représentera le gouvernement belge, ont-ils soutenu. Dans l’opposition, mais aussi au sein de la majorité (les commentaires dans les couloirs étaient éloquents), au VLD et au CD&V, le message du chef du gouvernement avait été jugé trop tendre. Francis Delpérée (CDH), constitutionnaliste, expliquait : « Un Premier ministre n’est pas une personne privée, il n’agit jamais à titre personnel mais au nom de son gouvernement ».

Tous s’interrogeaient jeudi soir à la Chambre sur la réaction de la N-VA… Un membre de la majorité croyait savoir que les nationalistes flamands n’avaient pas l’intention de quitter de gouvernement, qu’ils pourraient se satisfaire de leur baroud au parlement fédéral, leur message anti-Pacte… Ce n’est pas acquis. En séance en fin de soirée, Peter de Roover, chef de groupe N-VA, s’est… félicité du travail parlementaire, a souhaité que le Premier ministre apporte « les clarifications » nécessaires en conseil des ministres, et, pour le reste, a appelé à poursuivre le travail gouvernemental…

Dans l’opposition, Ahmed Laaouej et Elio Di Rupo (PS), Georges Gilkinet et Kristof Calvo (Ecolo-Groen), Catherine Fonck et Georges Dallemagne (CDH), Olivier Maingain (Défi), Raoul Hedebouw (PTB), Dirk Vandermaelen (SP.A) ont quant à eux déploré l’attitude du chef du gouvernement, et se sont réjouis d’avoir pu, jugent-ils, durcir le texte de la résolution : « M. le Premier ministre, vous avez maintenant une obligation de résultat », ont-ils soutenu.

3 Que va-t-il se passer ?

Après le vote de cette résolution, le dossier explosif devrait revenir au Conseil des ministres ce vendredi. La N-VA maintiendra son refus d’approuver le pacte. Lundi, Charles Michel ira donc à Marrakech. Lors de cette réunion, la date de l’approbation effective du Pacte aux Nations unies, à New York sera fixée. On parle du 19 décembre. Le problème politique se reposera alors. A cette assemblée les diplomates belges ne pourront donner l’accord de la Belgique sans consensus (inexistant) au gouvernement.

Le Premier ministre utilisera toutes les ficelles juridiques pour forcer le pacte. Certains le voient même exclure les ministres N-VA du gouvernement, comme le permet la Constitution, mais cette option paraît peu probable. Il est possible que Charles Michel tente à New York ce qu’il fera à Marrakech : dire que le parlement approuve le pacte, ce qui serait suffisant, selon les dirigeants de l’ONU pour engager la Belgique. À moins que la Belgique n’aille pas à New York et se donne le temps d’approuver le pacte, ce qui est également possible. Bref, le bras de fer surréaliste de cette semaine connaîtra nécessairement des prolongations.

Pacte migratoire: et voici le Premier ministre à titre personnel

Par Béatrice Delvaux

Edition numérique des abonnés

M ais qu’est-ce qu’il a dit ? » C’était la seule question qui émergeait, ce jeudi, après l’intervention de Charles Michel à la Chambre. Hier, si on a bien compris, le Premier ministre ira à Marrakech comme Premier ministre pour défendre « à titre personnel » la position du Parlement et des Régions. De quoi plaire à la N-VA.

Voilà donc un nouveau concept que le N-VA Peter De Roover, qui sait, lui, parler au « peuple », avait résumé la veille de façon très insultante pour Charles Michel : « Je ne m’intéresse pas aux projets de vacances du Premier ministre. Il fait beau à cette période à Marrakech, c’est idéal pour un city trip. »

Lundi, l’intervention du Premier ministre belge sur le pacte migratoire aura donc le goût de la Belgique, l’apparence de la Belgique, mais ne sera pas la Belgique.

Jeu de poker menteur

Ce jeu de poker menteur sous couvert du respect de la Constitution et du souci d’assumer ses responsabilités vu les enjeux sur la table, vise surtout à sauver le Premier ministre et le gouvernement que le tandem Charles Michel/MR et N-VA s’époumonent de concert à ne pas faire tomber. Les deux « camps », opposés sur la signature du pacte, s’accrochent à l’idée d’un win-win qui ne vaut, hélas, que pour eux, tant il met la crédibilité de la politique en échec.

Au final, ce n’est pas tant l’objectif visé par le Premier ministre qui est en cause. Le pays a en effet besoin d’un gouvernement pour finaliser nombre de dossiers en rade et s’attaquer à tant de problèmes cruciaux. Ce qui est inadmissible, c’est primo, qu’on soit surtout dans la tactique partisane et secundo, que le Premier ministre noie le poisson.

Le citoyen, vu ce qu’il subit depuis des jours, serait en droit de demander à son Premier ministre qu’il lui expose franchement, sans toutes ces contorsions, ce qu’il fait, ne fait pas, et pourquoi, en s’adressant non plus aux votes mais à l’intelligence des « gens ».

Une ambiguïté voulue

Cette ambiguïté voulue et même ciselée est inaudible par des citoyens qui ont eu droit hier à un nouvel acte d’un mauvais théâtre. La défense des principes clairement en jeu mérite mieux et, à tout prendre, on préférait le débat en séance plénière à la Chambre : il fut extrêmement dur, mais au moins nombre de partis ont été cash.

Le Premier ministre et la N-VA ont intérêt à ce que le temps qu’ils octroient à leur participation au gouvernement serve à quelque chose. Le Premier a ainsi évoqué l’enjeu climatique dans son discours et le geste fort de ce dimanche sans un mot sur la trahison que les différents niveaux de pouvoir ont infligée dès le lendemain à ces 75.000 marcheurs. Il faudra plus que des convictions « à titre personnel » pour résoudre ce fossé.

Charles Michel et Bart De Wever doivent aussi faire très attention. La colère et l’agacement des « gens » sont à fleur de peau. Il suffit de regarder par le hublot ministériel vers le sol belge et surtout – à ce stade – français pour se rendre compte à quel point les peuples sont inflammables désormais.

À la Une du Soir.be
À découvrir sur Le Soir +
 
 
 

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous

Le choix de la rédaction
  1. © Photo News.

    En vingt ans, la connaissance du néerlandais a chuté à Bruxelles

  2. Les dirigeants européens ont observé une minute de silence en mémoire des victimes de la fusillade de Strasbourg, ce jeudi à l’ouverture du sommet de Bruxelles.

    Pour Charles Michel, Brexit et crise belge, même combat!

  3. Assita Kanko assure se sentir comme un poisson dans l’eau au sein de sa «
nouvelle famille politique
». © Sylvain Piraux.

    Assita Kanko: «Je serai candidate sur une liste N-VA»

Chroniques
  • Lettre du Brexit: un processus digne d’un sketch des Monty Python

    Par Marc Roche

    Dans un sketch des Monthy Python, Michael Palin déclare : «  le monde est un endroit absurde et ridicule  ». Quel rapport y a-t-il entre ce gag et le vote de défiance interne au parti conservateur, remporté avec une majorité plus courte que prévu, par la Première ministre, Theresa May ?

    A priori, aucun. Quoique, comme l’indique l’hebdomadaire The Economist, «  depuis le référendum, la nation sage, pragmatique, terre à terre et fondamentalement sensible ressemble à un membre de la famille devenu dingue  ».

    Jugez plutôt. Même si elle est sortie indemne du scrutin de tous les dangers, qu’elle ne peut pas être renversée pendant un an, l’autorité de Theresa May est plus que jamais fragile. Le Parlement ressemble à une serre portée à haute température où s’exacerbent les rancœurs, les jalousies et les...

    Lire la suite

  • Theresa May sauvée, rien n’est réglé

    Theresa May a donc sauvé sa place de Première ministre, dans cet exercice démocratique si particulier aux Britanniques d’un vote de défiance interne au parti Tory, déclenché par ses propres députés.

    Theresa May sauvée, rien n’est réglé pour autant dans cet enjeu presque existentiel pour son pays qu’est le Brexit. Pour convaincre une majorité de ses députés – plutôt faible car privée d’un tiers des troupes – la dirigeante conservatrice a dû promettre qu’elle s’effacerait une fois le Brexit réalisé et...

    Lire la suite