Faire danser les arbres

Crâne d’allosaure en provenance du Wyoming (Harlem Ranch, Kaycee, USA, 300.000 euros).
Crâne d’allosaure en provenance du Wyoming (Harlem Ranch, Kaycee, USA, 300.000 euros). - DR

On l’annonçait voici quelques semaines : au Sablon, les galeriste et antiquaire Jonathan Kugel et Nathan Uzal se sont associés à Iacopo Briano et Alessandro Ferrada, deux experts italiens en curiosités naturelles, pour élargir le spectre de leurs activités. A l’approche du solstice, ils inaugurent l’agrandissement de leur galerie par un éblouissant solo show de la Bruxelloise Tamar Kasparian. Une exposition qui exprime avec finesse et talent la mutation organique, et qui résonne parfaitement avec les objets d’histoire naturelle présentés par la même occasion, dont une rareté unique en Belgique : un crâne d’allosaure en provenance du Wyoming (Harlem Ranch, Kaycee, USA, 300.000 euros), découvert en 2016 lors d’une fouille ciblée pour la vente.

«
Végétal Chaos
» de Tamar Kasparian (prix entre 300 et 5.000 euros).
« Végétal Chaos » de Tamar Kasparian (prix entre 300 et 5.000 euros). - DR

«  Tout est très surveillé dans ce domaine et nous documentons tout ce que nous présentons. Les pièces d’histoire naturelle, les squelettes, les fossiles : tout est importé dans les règles de l’art », précise Kugel. Le travail de reconstruction du crâne de dinosaure a été documenté, indiquant précisément quels os sont d’origine et quelles parties ont été moulées, modelées et sculptées pour reconstruire le crâne entier en trois dimensions.

Amoureux du Sablon, installé dans un hôtel de maître fraîchement rénové, Kugel entend bien dépoussiérer l’image du vieil antiquaire entouré d’objets pour combiner les genres et proposer des pièces de grande qualité. Sa devise : être en quête perpétuelle d’objets uniques d’où naissent les émotions, et qui offrent l’opportunité de se perdre dans la contemplation. Lui et ses associés défendent une vision humaniste de l’art en présentant aussi bien des œuvres d’art contemporain que des pièces anciennes et des objets d’histoire naturelle.

Des fossiles et des calques

«
L’Infini Turbulent
» de Tamar Kasparian (prix entre 300 et 5.000 euros).
« L’Infini Turbulent » de Tamar Kasparian (prix entre 300 et 5.000 euros). - D.R.

Autre splendeur naturelle : un fossile de lys de mer remontant au jurassique, si époustouflant que la première réaction du public est de demander « Oui, c’est naturel, mais qui l’a fait ? » Malgré son nom et sa forme fleurie, cette pièce est loin d’être une plante. Il s’agit plutôt d’un animal marin « tentaculaire », qui se développe en forme de couronne afin de se nourrir à travers un organe filtrant qui capture le plancton. Les lys de mer vivaient attachés à un morceau de bois à la dérive, comme ce magnifique spécimen. On remarque encore au bas du lys le morceau de bois auquel il était attaché, qui s’est fossilisé en même temps que lui.

Très décorative elle aussi, et scientifiquement irréprochable, une troisième pièce présente plusieurs spécimens de poissons d’eau douce en provenance de la même région (Kemmerer, Wyoming, USA, Green River Formation). Des pièces proches de la sensibilité de Tamar Kasparian, chez qui la quête artistique se résume inlassablement – mais avec quel talent ! – à saisir les traces de la nature et de ses innombrables transformations pour transcender celles-ci.

Née en 1975, l’artiste belgo-arménienne dessine, peint, saisit sans fin les vagues, les branches et les racines d’un lieu qu’elle connaît depuis l’enfance – Tarifa, dans le sud de l’Espagne : un coin de nature aride, en bord de mer, où souffle sans cesse le « Levante » qui rend fou. Au moyen d’une technique de dessin classique mêlée à un travail d’empreintes de la nature et à une superposition de photographies qui floute les contours, Kasparian capte les forces de la nature sur papier japonais traditionnel, très fin, « dans une démarche presque archéologique, qui relève d’une esthétique de la trace, de l’empreinte », note Kugel.

La plasticienne révèle aussi son point de vue d’enfant sur les cailloux, les rochers, la plage, joue avec les détails des plantes et des graines, pour rendre quelque chose de ces images subliminales, archétypales – toujours identiques, jamais pareilles – des lieux qu’on a côtoyés dans le passé. Dans une sublime évocation des tréfonds, maritime et féminin, Kasparian a également réalisé une série inédite de sculptures tentaculaires in situ , créées pour l’exposition, qui conjuguent le chaos intime, vaginal, et les fonds sous-marins. L’imaginaire d’Henri Michaux n’est pas loin, présent dans le titre même de l’exposition !

« Tamar Kasparian. L’Infini Turbulent », jusqu’au 7 février, du mardi au samedi de 10 h 30 à 18 h, Galerie Art Sablon, 16 rue Watteu, 1000 Bruxelles, www.artsablon.com

 
 
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