«Vous avez de ces mots»: maligne ou maline?

«Vous avez de ces mots»: maligne ou maline?

Les grammairiens s’accordent généralement sur ce point : une tumeur est maligne, et peu maligne est la personne qui l’ignore. Sauf que votre fille est peut-être plus maline que maligne. Si maligne s’applique à une maladie, pour en qualifier les conséquences néfastes, maline n’est pas rare lorsqu’il s’agit d’êtres animés intelligents ou ingénieux.

Dans l’ancienne langue, la forme maligne, jusque-là valable pour les deux genres, a été refaite sur le modèle des adjectifs en -in , -ine. D’où le masculin malin et le féminin maline, ce dernier étant progressivement évincé dans la langue classique par la forme maligne. Faut-il se priver de la distinction maligne-maline alors qu’elle peut être exploitée à des fins sémantiques ? Ce ne serait pas bien malin…

Un malin peut en cacher un autre

« Elle avait évité la perfide machine, / Lorsque se rencontrant sous la main de l’Oiseau / Elle sent son ongle maline. » trouve-t-on dans la fable L’oiseleur, l’autour et l’alouette de Jean de La Fontaine. L’alouette, qui a évité le piège de l’oiseleur (« la perfide machine »), est capturée par l’autour (« l’Oiseau ») dont elle sent les serres (« son ongle maline »). On remarque que le nom ongle est de genre féminin et que l’adjectif qui le qualifie est maline, au sens de “malfaisant”.

Maline, et non maligne  ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît. L’adjectif malin recouvre deux acceptions principales. La première désigne les conséquences néfastes que peut causer une maladie (un mélanome malin ; un ulcère malin), une personne ou un être surnaturel (un esprit malin  ; un génie malin  ; d’où le malin, Satan). Elle est proche de l’étymon latin malignus qui signifie “de nature mauvaise ; perfide ; méchant ».

La seconde est en rapport avec des êtres animés qui se révèlent rusés, astucieux (malin comme un singe, jouer au plus malin) ou, dans un sens plus positif, intelligents, ingénieux (bien malin qui trouvera la solution  ; ce n’est pas malin d’agir ainsi). D’où le substantif malin, dans faire le malin  ; c’est un malin, il va s’en sortir ; à malin malin et demi ; gros malin (par antiphrase).

Dans l’usage moderne, la première acception de malin ne connaît que la forme féminine maligne  : une tumeur maligne  ; une influence maligne. Par contre, pour la seconde acception, on rencontre à la fois maligne et maline. Maligne est la prononciation unanimement recommandée par les grammairiens. Maline est considéré comme une variante populaire ou régionale. Sans être un belgicisme à proprement parler, cette forme n’est pas rare en Belgique, tant dans l’emploi adjectival que dans l’emploi nominal : elle n’est pas très maline, pour son âge ; ne te fais pas plus maline que tu l’es ; c’est une petite maline.

Ne fais pas ta maligne

Cette variation maligne – maline résulte d’une intéressante particularité morphologique. L’adjectif malin apparaît, dans ses premières attestations écrites, sous la forme maligne pour les deux genres. On peut donc lire li malignes esperiz “l’esprit malin, le diable” dans un texte du 12e siècle. Sous l’influence des adjectifs en -in , -ine (enclin, fin, voisin), maligne a été refait en malin au masculin et maline au féminin. La citation de La Fontaine montre que la prononciation maline était admise dans la langue classique, y compris dans l’acception qui “entraîne des conséquences néfastes”.

Toutefois, à partir du 17e siècle la forme maligne a progressivement évincé la graphie maline  : elle est seule à figurer dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie. Il est néanmoins possible que la graphie maligne ait continué pendant quelque temps à se prononcer <maline>. C’est le cas dans le Dictionaire critique de la langue française (1787) de Féraud, où maligne figure en entrée, mais est réalisé sans mouillure du n. Pierre Larousse ne reprend que la forme maligne, tandis qu’Émile Littré, en plus de maligne (en entrée), mentionne maline, avec ce commentaire : « En Normandie et dans d’autres provinces, le peuple prononce maline. »

Aujourd’hui, la prononciation maline est ignorée ou marginalisée par certains grammairiens, pourtant réputés tolérants. Le bon usage (16e édition, 2016, § 545 e) l’associe à « la langue populaire ou négligée ». Mais lePetit Robert, sans reprendre la variante maline en entrée, la mentionne dans les prononciations possibles du féminin de malin, en la qualifiant de familière. LePetit Larousse précise qu’en parlant des personnes, maline « tend à se substituer à maligne ». L’Académire française elle-même concède que « la forme maline se rencontre de plus en plus. »

L’usage actuel tend donc à exploiter la différence de prononciation et de graphie entre les deux formes féminines de malin à des fins sémantiques : maligne est préférentiellement associé à des maladies ou à des êtres néfastes, maline qualifie plutôt des personnes ingénieuses, intelligentes. La distinction stylistique fait place à une différenciation de sens. Bien malin qui pourrait se prononcer sur le caractère pérenne de cette évolution, mais ne voyons pas dans celle-ci une maligne pathologie du français d’aujourd’hui…

Une écœurante tuerie

Réagissant au billet de la semaine dernière consacré à l’emploi antiphrastique − et hyperbolique − de tuerie, l’Oreille tendue de Benoît Melançon nous rappelle qu’en français du Québec l’adjectif écœurant connaît une évolution sémantique similaire : du sens “qui soulève le cœur ; qui provoque la nausée”, on passe par antiphrase au sens “très bon ; magnifique”.

Dans la Belle Province, un gâteau écœurant peut être, selon le contexte, un étouffe-chrétien ou une tuerie. Vous pouvez détester ou adorer un show écœurant. Le dictionnaire en ligne USITO ajoute un emploi adverbial, qu’il qualifie de « très fam[ilier] » : la locution en écœurant “très, beaucoup”.

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