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Par contre, malgré Voltaire…

Depuis Voltaire, par contre n’est pas en odeur de sainteté. Mais en revanche est en pleine lumière.

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 8 min

Voilà près de trois siècles que le plus célèbre philosophe des Lumières a exclu le plébéien par contre, auquel en revanche devrait être préféré. Le sujet a fait les délices de maints chroniqueurs ; par contre, il continue de diviser les francophones. L’anathème voltairien, avalisé par Littré et par l’Académie, n’a pas empêché les meilleures plumes d’user de par contre, avec la bénédiction de grammairiens qui n’avaient rien d’obscurantistes.

Mais les réticences que suscite encore ce tour montrent le poids de certaines personnalités des lettres françaises en matière de norme, en dépit parfois de la logique grammaticale et des usages attestés. Le français est partagé par des millions de francophones ; par contre, il est toujours la langue de Voltaire…

Par contre a-t-il des relents obscurantistes ?

Vous faites peut-être partie de ces francophones qui ont découvert, un beau matin, qu’on ne peut pas dire par contre et qu’il faut employer en revanche. Au lieu de Zoé déteste les haricots ; par contre, elle aime les brocolis, dites Zoé déteste les haricots ; en revanche, elle aime les brocolis. Plutôt que d’écrire Ce mot n’est pas employé en France ; par contre, il est d’usage courant en Belgique, écrivez Ce mot n’est pas employé en France ; en revanche, il est d’usage courant en Belgique. Comme bien d’autres anathèmes langagiers, celui-ci est des plus contestables, mais il est explicable. Je vais tenter d’en éclairer quelques facettes, à l’aimable instigation et avec le concours de Zapf Dingbats, chroniqueur au journal L’Avenir (édition du Luxembourg), que je remercie.

Toutes les sources consultées s’accordent pour dire que c’est la faute à Voltaire si on en est arrivé là. Avant d’être rangé des voitures, le futur patriarche de Ferney dénonce, dans ses Conseils à un journaliste du 10 mai 1737, la « barbarie » suivante  : « La plupart des gens de lettres qui travaillent en Hollande, où se fait le plus grand commerce de livres, s’infectent d’une autre espèce de barbarie, qui vient du langage des marchands : ils commencent à écrire par contre pour au contraire […]. » La vérité historique est que cette « barbarie » est attestée depuis le 16e siècle, chez Jean Calvin et chez Michel de L’Hospital entre autres ( Le bon usage, 16e édition, 2016, § 965 H5).

L’affaire aurait pu en rester là si la charge du philosophe des Lumières n’avait trouvé une caisse de résonance dans le Dictionnaire de la langue française (1863) de Littré, qui écrit : « il convient de suivre l’avis de Voltaire et de ne transporter cette locution hors du langage commercial dans aucun style. » La messe était dite, surtout que, sur ce point, Littré rejoignait la position de l’Académie française qui avait admis par contre en style commercial dans les sixième (1835) et septième (1878) éditions de son Dictionnaire .

Après un silence significatif dans la huitième édition (1932), l’Académie réintroduit par contre dans la neuvième édition (1992), avec ce commentaire chèvrechoutiste : « Elle [= la locution par contre ] ne peut donc être considérée comme fautive, mais l’usage s’est établi de la déconseiller, chaque fois que l’emploi d’un autre adverbe est possible. » Entre l’usage du plus grand nombre et celui des puristes, le cœur de la vieille Dame du quai Conti balance…

Avant Littré, un autre lexicographe avait mis par contre à l’index. Il s’agit de Jean-François Féraud, qui écrit dans son Dictionaire critique de la langue française (1787) : «  Par contre, adv. pour, au contraire , est un vrai barbarisme. Un Auteur très moderne l’a employé. On le dit aussi communément en Provence. » Qui est cet « Auteur très moderne » évoqué par l’abbé Féraud ? Peut-être Jean Calvin. L’avis du savant ecclésiastique a-t-il été influencé par celui de Voltaire ? On ne peut l’exclure. Mais on constate qu’une autre critique point sous le barbarisme : il s’agit d’un régionalisme de Provence – et d’ailleurs.

Par contre est-il inévitable ?

Les contempteurs de la locution par contre peinent quelque peu à étayer leur jugement. Lorsque Littré tente l’exercice, il commence par concéder que par contre peut se justifier grammaticalement, car il ne s’agit pas d’un cas isolé de double préposition : on trouve également d’après, de contre, etc. Mais il estime que cet emploi ne se justifie guère « logiquement » : fidèle à sa préoccupation étymologisante, il considère que par contre , issu du latin contra , devrait signifier « contrairement » plutôt que « en revanche, en compensation ». D’autres, comme Pierre Larousse, arguent que contre ne peut être qu’un nom ou un adverbe, deux classes grammaticales qui s’accommodent d’une préposition : il n’y aurait donc rien à redire à cette locution du point de vue de sa composition.

À date plus récente, par contre a reçu l’aval de plusieurs grammairiens et écrivains − dont André Gide – qui justifient la pertinence de son emploi dans certains contextes. Leur argumentation repose sur le constat suivant : les quasi-synonymes par contre et en revanche marquent tous deux une opposition, mais le second ne peut qu’introduire l’énoncé d’un avantage. D’une personne très susceptible, on pourra écrire qu’elle est, par contre – ou en revanche  –, très serviable. D’une personne très efficace, on pourra dire qu’elle est, par contre , peu sociable : en revanche est moins indiqué dans ce contexte. En d’autres termes, en revanche serait cantonné à la signification « en compensation », ce qui rendrait nécessaire l’emploi de par contre dans le sens de « au contraire ».

Force est pourtant de constater que l’emploi de par contre ne se démarque pas toujours nettement de celui de en revanche . Le bon usage (16e édition, 2016, § 965 R5) relève plusieurs citations où l’idée d’avantage ou de compensation n’est pas présente, dont celles-ci : «  Je crois n’avoir rien perdu de cette belle voix qui me caractérise. En revanche , j’ai bougrement perdu de cheveux  » (Flaubert) ; «  Nous étions incapables de la renseigner. En revanche nous ajoutions à son trouble en lui disant qu’un peintre travaillait dans l’église  » (Proust).

Par contre est-il recommandable ?

La liste des auteurs employant par contre sans vergogne est impressionnante : les plus belles plumes en usent depuis le XIX siècle, dont celles citées par l’Académie elle-même : Stendhal, France, Régnier, Gide, Proust, Giraudoux, Duhamel, Bernanos, Morand, Saint-Exupéry, Montherlant. On peut y ajouter Maupassant, Apollinaire, Giono, Malraux et bien d’autres : Le bon usage en a recensé plus d’une centaine. Au vu de telles cautions et sachant que par contre ne suscite ni objection grammaticale, ni objection sémantique, pourquoi certains continuent-ils à recommander sa mise au ban du bon usage ? Il s’agit, à n’en pas douter, d’une allégeance aux avis « autorisés » qui ont suivi celui de Voltaire, en dépit de l’observation des faits linguistiques.

Une fois l’argument grammatical démonté (dès Littré), la stigmatisation a porté sur d’autres plans. D’aucuns recommandent d’éviter par contre dans la « langue surveillée », en particulier à l’écrit, ce qui nous place sur le terrain stylistique. D’où l’emploi tous azimuts de en revanche , y compris dans des contextes où un par contre pourrait mieux faire l’affaire. C’est l’argument de Gide : « Trouveriez-vous décent qu’une femme vous dise : Oui, mon frère et mon mari sont revenus saufs de la guerre ; en revanche j’y ai perdu mes deux fils”  ? »

Mais la stigmatisation stylistique est elle-même la conséquence d’une stigmatisation sociale. L’académicien – et grammairien puriste – Abel Hermant, pourfendeur du par contre , tance l’utilisateur de ce barbarisme en ces termes choisis : « j’aurai sujet de soupçonner que vous êtes né dans une arrière-boutique et que vous avez appris votre langue maternelle derrière un comptoir. » ( Remarques de Monsieur Lancelot pour la défense de la langue française , 1929). Ce qui ne l’empêche pas, comme le fait malicieusement remarquer Le bon usage (16e édition, 2016, § 965 b4), d’employer par contre au moins neuf fois dans ses écrits…

On le voit, certains jugements de grammaticalité ne sont pas dissociables d’appréciations d’une tout autre nature. Il est des usages qui déclassent, socialement parlant, et privent l’usager de cette « distinction » qui est l’apanage des élites en matière de langage. Par contre est du nombre, comme aller au coiffeur ou si j’aurais su . Souvent, il s’agit de jugements à l’emporte-pièce émanant d’une personnalité « qui compte », mais qui méconnaît tant la logique grammaticale que la diversité des usages de la langue française.

Il est préférable d’éviter tout dogmatisme en matière linguistique. Par contre, rien ne dispense d’une vision éclairée de la langue…

Un appendice bénin

Plusieurs lecteurs n’ont pas manqué d’établir un parallèle entre l’adjectif malin , traité dans le billet du week-end dernier, et son antonyme bénin . Tous deux ont en effet connu une réfection au XVe siècle, sur le modèle des adjectifs en -in, -ine (enclin, fin, voisin ) : la forme unique (pour les deux genres) maligne a été refaite en malin au masculin et maline (devenue maligne ) au féminin ; la forme unique bénigne a donné bénin au masculin et bénigne (mais non bénine ) au féminin.

On entend et on lit parfois le féminin bénine (comme dans ce «  grippe bénine  » relevé par Bruno Dewaele sur le site France-Santé. S’agit-il d’une réduction de la finale à la simple consonne nasale (sans mouillure) ? J’incline plutôt à privilégier l’hypothèse d’une analogie avec maline , forme historique conservée dans une large aire de la francophonie.

 

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2 Commentaires

  • Posté par Flament Armand, vendredi 28 décembre 2018, 9:19

    Je me souviens d'un passage de joseph Hanse chez Bernard Pivot, au début des années 80 (je ne sais plus s'il s'agissait encore d'Apostrophe ou déjà de Bouillon de Culture), où Joseph Hanse avait expliqué, avec beaucoup de malice dans le regard, la (les?) nuance(s) entre "par contre" et "en revanche". Je buvais du petit lait en l'écoutant, mais tous les invités et Bernard Pivot également.

  • Posté par Rahier Pierre, vendredi 21 décembre 2018, 15:15

    Certains préceptes d'un de mes professeurs de français sont encore très ancrés en moi : "On n'écrit pas "par contre", mais bien "en revanche." Mais j'accepte que vous disiez "par contre." Écrire ou parler, la nuance est importante, ou était... C'est selon. On était alors en 1965, une époque où le français de Belgique ne jonglait pas avec des d'anglicismes et des néerlandismes de mauvais aloi, une époque complètement révolue dont il m'arrive aujourd'hui encore d'avoir la nostalgie.

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