Harley Forever

Johan Muyle «
Burnout machine
» 2008-2017. Les prix varient entre 100.000 et 160.000 euros.
Johan Muyle « Burnout machine » 2008-2017. Les prix varient entre 100.000 et 160.000 euros. - photographie Pascal Schyns.

Figure incontournable de la scène artistique contemporaine, Johan Muyle est avant tout connu pour ses sculptures multimédia, motorisées ainsi que pour ses fresques colossales, à la croisée de l’imagerie religieuse, de la culture populaire et d’une atmosphère baroquisante qui confère parfois à l’absurdité. Ceux qui connaissent bien l’homme savent qu’il customise aussi des Harley Davidson depuis les années 1990, dans un souci du détail qui laisse pantois ! Muyle expose à présent quatre de ces colossales réalisations au Garage Cosmos, à Uccle : des sculptures destinées à devenir performatives lorsque l’artiste pratique le « moto surfing » (quand la moto devient une planche de surf) ou laisse visibles les traces de gomme du « burnout » réalisé le soir du vernissage.

Johan Muyle «
Memento Mori
» 2010 (détail)
Johan Muyle « Memento Mori » 2010 (détail) - photographie Pascal Schyns.

Un ouvrage documente visuellement ces actions, réalisées (avec ou sans trucage ?) par Muyle lui-même, qui met en garde son public, comme aux Etats-Unis : « Ce livre contient des photographies de figures acrobatiques réalisées en milieu sécurisé. Il est recommandé de ne pas les reproduire (…). Do not try this at home. » Réalisées par Pascal Schyns, les photographies interpellent : finalement, ce que Muyle propose serait une forme originale et décalée de street art, infiltré dans le cube blanc d’un ancien garage transformé en galerie d’art contemporain. Ces réalisations « custom » qui véhiculent l’image d’une certaine Amérique adolescente – celle de la route à tout prix, de la culture égotiste du motard, de la soif de liberté, de la vitesse et du danger – sont accompagnées d’aphorismes personnels qui placent en porte à faux la culture traditionnelle des « bikers » : « Plus d’opium pour le peuple » ou « Un monde où avoir c’est être » . Muyle les a apposés avec intelligence et humour, certains n’étant lisibles qu’en miroir, dans le reflet d’un élément de carrosserie ou entre les rayons des roues. Rien n’est ici laissé au hasard, on l’aura compris ! « La moto est devenue le véhicule des pensées qu’on se dit à soi-même, tandis que la route file, que l’horizon se rapproche et s’éloigne, et que le ciel s’ouvre au-dessus de la tête. Rien ne saurait arrêter leur fil sinon, justement, deux ou trois mots sonores qui viennent percuter l’instant, se fixer définitivement dans la mémoire, un nom de ville, une pensée fugace », commente Eric Fabre dans le texte qui accompagne la publication.

Rutilantes sculptures

Au Garage Cosmos, on retrouve le « chopper custom » exposé au Mac’s pour « Rebel rebel » en 2016 et le « bobber custom » montré à la Maison des arts de Schaerbeek en 2017. Deux autres réalisations sont dévoilées pour la première fois, chacune ayant nécessité une longue transformation, d’une à plusieurs années. « Si l’apparence et la fonctionnalité d’une moto ont été conservées, chaque élément a fait l’objet d’une modification, voire de réalisation artisanale unique », explique l’artiste. La majorité du travail a été effectuée au sein du garage « American Fever » à Angleur, sur la base de plans et de dessins de Muyle tandis que certains éléments spécifiques ont bénéficié de la compétence d’autres artisans en Belgique, France, Italie, Suisse et aux USA. Une mise en avant de l’artisanat, tout comme dans ses collaborations avec des artistes indiens ou africains. « Le monde des Harley n’est pas celui de l’industrie à grande échelle : les bikebuilders sont avant tout des artisans, des connaisseurs pointus », raconte Muyle, qui a tenu, dans le livre qui accompagne l’exposition, à immortaliser l’une de ses précieuses Harley au pied d’un bronze de Constantin Meunier, « le Rodin du monde industriel wallon », comme le qualifie Eric Fabre.

Adepte des westerns hollywoodiens – en particulier de John Ford –, Johan Muyle se voit davantage comme un cow-boy solitaire enfourchant son fidèle destrier motorisé que comme le membre d’un clan de violents motards dont la culture lui correspond finalement assez peu. « La moto est mon seul moyen d’échapper à l’art. Quand je roule, je suis très conscient de la dangerosité de la chose et toute mon attention est requise par la route, l’environnement, l’anticipation du mouvement des autres. Je n’ai pas le temps de penser à autre chose. Je suis tout entier happé par l’instant. » Quant au culte de la vitesse, Muyle y répond avec humour : « Quand on conduit une Harley, on a plutôt intérêt à ce qu’on vous voie passer. Pas la peine de rouler trop vite, donc. Et puis paradoxalement, un engin pareil, on passe davantage de temps à l’astiquer qu’à le conduire… »

Sculpture Surfing, jusqu’au 20 janvier, du vendredi au dimanche de 11 à 17 h et sur rendez-vous, Garage Cosmos, 43 avenue des Sept Bonniers, 1180 Uccle. www.garagecosmos.be

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