Les mensonges du portrait

Q uel beau mensonge que le portrait. Ces petites taches de couleurs, ces points et ces lignes mis côte à côte et qui, finalement, suggèrent au spectateur les traits d’un homme, d’une femme. Et si ces points s’organisaient pour devenir un grand point, un unique point, un monochrome ? Et si ces points étaient si petits qu’ils en devenaient de l’impression, de la photographie ? »

Gaston Bertrand, «
Grande figure dans un rectangle étroit
», 1991, huile sur toile, 195 x 97 cm, 40.000 euros.
Gaston Bertrand, « Grande figure dans un rectangle étroit », 1991, huile sur toile, 195 x 97 cm, 40.000 euros. - D.R.

Jouant avec les codes d’un genre si ancien qu’on croirait en avoir mille fois fait le tour, Antonio Nardone débute l’année nouvelle par une exposition collective qui tisse des liens et ébouriffe le regard par de réjouissantes confrontations. En collaboration avec la Fondation Gaston Bertrand, l’expo ouvre sur un grand tableau très coloré de l’artiste – sa plus grande huile sur toile –, qui sonne comme la remise en cause de l’art du portrait : aplats de couleurs vives, formes géométriques, visage réduit à sa plus simple expression. Un sublime clin d’œil visuel auquel répondent, un rien plus loin, deux bustes en terre cuite des XVIIIe et XIXe siècles, ainsi qu’un buste de Walter Scott en marbre de Carrare du XIXe siècle.

Illusions maîtrisées

Pour le plaisir des yeux – et pour consacrer sa collaboration avec l’antiquaire Frédéric Dulyère –, Nardone étoffe l’espace épuré de sa galerie d’une cheminée en marbre bleu turquin et bronze doré du Second Empire et d’un lustre en verre de Murano des années 1940. Rien à dire : ça pose le cadre !

Phil Van Duynen, «
Humanimal, femme noire
», photographie sur Rag, mat contrecollé alu et Box usa, éd. 5, 110 x 110 cm, 5.800 euros.
Phil Van Duynen, « Humanimal, femme noire », photographie sur Rag, mat contrecollé alu et Box usa, éd. 5, 110 x 110 cm, 5.800 euros. - D.R.

Mais ce n’est qu’un début car ce qui intéresse le marchand, c’est de mettre en relation – en harmonie ou en tension – le portrait d’hier et d’aujourd’hui. De multiplier les couches de sens et les degrés d’illusion. Roberto Kusterle, Bruno Metra, Véronique Boissacq, Olivia Droeshaut ou encore Phil Van Duynen sont de la partie : mises ensemble, leurs œuvres esquissent les contours d’une possible représentation contemporaine de l’humain. De ce qui se révèle au regard ou de ce que celui-ci fabrique de toutes pièces !

Ainsi, Kusterle évolue en artisan, enjolivant ses modèles de pigments, de fibres, de coquilles d’escargot ou d’épines de rose tandis que Phil Van Duynen travaille à rebours, partant d’un dessin original pour élaborer, couche après couche, calque après calque, de somptueux mensonges visuels qui ne sont ni de la photo ni de la peinture !

Carlo Galfione, «
Mnemosis Mash-up
», 2016, huile et acrylique sur tissu imprimé, 50 x 40 cm, 2.500 euros.
Carlo Galfione, « Mnemosis Mash-up », 2016, huile et acrylique sur tissu imprimé, 50 x 40 cm, 2.500 euros. - D.R.

Bruno Metra, quant à lui, offre à ses modèles de se recomposer à leur guise en modifiant certains détails de leur visage par de simples collages issus de magazines sur papier glacé. Sublimation de nos insatisfactions. Photoshop bon marché. Tyrannie surimprimée de la beauté. Carlo Galfione, lui, réinvente le mythe d’Adam et Eve par un hyperréalisme des corps qui trouble le regard. Toujours ces mensonges de la peinture !

« Même mon autoportrait, surtout mon autoportrait ne sera qu’une pâle référence au Moi, ajoute Nardone. Ces images sont bien plus qu’une trace de notre vie. Les taches de couleurs deviennent quelque chose d’unique, d’autre, qui se rattache au portrait mais qui parle en définitive d’un ailleurs. Plus profond, plus vrai sans doute que l’apparence. Le portrait nous convie à une aventure qui commence en terrain connu pour finir dans l’univers de l’artiste, quelquefois par des chemins de traverse. » Et comme le dit Jan Fabre, « Un autoportrait n’est rien d’autre qu’un masque ».

« Une certaine idée du portrait. Du 18e siècle à nos jours », jusqu’au 16 février, du jeudi au samedi de 14 à 18 heures, Galerie Nardone, 27-29 rue Saint-Georges, 1050 Bruxelles, 0487-64.50.60, galerienardone.be

 
 
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