Brafa: Gilbert & George, so british

Gilbert & George, Hide, 2008. Mixed media, 226 × 254 cm.
Gilbert & George, Hide, 2008. Mixed media, 226 × 254 cm. - Courtesy Gilbert & George

Employant le ton pince-sans-rire qui les caractérise, le couple d’artistes affiche sur YouTube son rapport privilégié à la Belgique, « dont les collectionneurs sont les meilleurs », déclarent-ils très sérieusement avant d’entonner a cappella un hymne au plat pays. Par l’intermédiaire d’Albert Baronian, leur galeriste à Bruxelles, les organisateurs de la Foire ont invité les deux artistes à présenter cinq œuvres de grand format à différents endroits du parcours. La plus récente, Beard Pictures, est issue d’une série consacrée à la barbe comme signe des temps, réalisée à partir de toile métallique, de mousse de bière, de fleurs et d’animaux composites.

Gilbert & George, Beard Mad, 2016, 317 × 452 cm.
Gilbert & George, Beard Mad, 2016, 317 × 452 cm. - Image courtesy Gilbert & George, White Cube and Albert Baronian

Les barbes colorées calquées sur le visage en noir et blanc des deux comparses évoquent autant l’emblème rétro branché de la génération millénium qu’un signe de croyance religieuse. Caractéristique des temps modernes, la barbe sert de masque mais aussi d’intention, à la croisée de la science-fiction et de la caricature victorienne : « C’est un symbole et une préoccupation qu’on retrouve dans toute l’histoire humaine, de la Rome antique à aujourd’hui », rappellent Gilbert & George. Sur fond de grillage ou de fil barbelé, ils se transforment en explorateurs mutants au regard vide ou en sentinelles à tête de mort, dans des œuvres à la fois grotesques, lugubres et démentes, qui illustrent le chaos esthétique, aux valeurs inversées, d’un monde devenu fou.

Un art pour tous

L’un est originaire du Devon, l’autre des Dolomites, mais leur longue carrière et leur vie siamoise les ont rendus presque jumeaux, si ce n’est quelques traits distinctifs et une paire de lunettes…

Gilbert & George, Beard raids, 2016. Mixed media, 302 × 380 cm.
Gilbert & George, Beard raids, 2016. Mixed media, 302 × 380 cm. - Image courtesy Gilbert & George, White Cube and Albert Baronian

50 ans après leur rencontre à la Saint Martin’s School of Art de Londres (à l’époque, l’école d’art la plus radicale au monde) et 20 après leur rétrospective au Musée d’art moderne de Paris, voici le duo mythique de l’East End à Bruxelles. Devenus célèbres avec leurs Singing Sculptures à la toute fin des années 60, les deux artistes ont développé une exploration visionnaire, s’acharnant à créer un anti-art poétique, primal et émotionnel qui leur est propre. « Leur vision décalée et singulière devrait trouver un formidable écho au pays du surréalisme ! », déclare Bruno Nelis, porte-parole de la Brafa.

Fidèles à leur légende, ces inséparables dissertent très sérieusement du rôle civilisateur et libertaire que l’art doit jouer. Ils arborent comme toujours des costumes semblables, leur élégance très british étant une marque d’appartenance sociale autant qu’une nécessité de se distinguer face à la nonchalance cradingue héritée des années 70 : « Dans nos milieux sociaux d’origine, pour trouver du travail, pour aller à l’école ou à l’église, on mettait un costume. Quand on est pauvre, on veut toujours avoir l’air bien », explique George. « Et puis, à la différence de nombreux artistes, nous ne voulions pas choquer les gens. Si vous aviez emmené votre mère à une soirée Fluxus, elle aurait pesté contre leurs pantalons dégueulasses. Nous, nous ne voulions pas aliéner le public, nous voulions être propres, élégants. Au début des années 70, tous les artistes étaient vêtus de couvertures. Ils sont très embarrassés aujourd’hui lorsqu’on leur montre des photos. Au milieu d’eux, nous paraissons totalement normaux ! », déclare Gilbert.

« Early morning. The Artists set out for breakfast at Jeff’s Café in nearby Brune Street ».
« Early morning. The Artists set out for breakfast at Jeff’s Café in nearby Brune Street ». - Courtesy Gilbert & George and White Cube.

Evoquant leurs racines formalistes (ils ont tous deux été élèves d’Anthony Caro, en même temps que Richard Long, Barry Flanaghan, Amish Fulton et Bruce McLean), Gilbert & George rappellent à quel point la création d’avant-garde était destinée à un public minoritaire initié, tendance contre laquelle ils ont choisi de se construire dès le départ : « On a toujours voulu faire un art émotionnel, qui n’exclue pas 90 % de la population. On n’est pas différents des autres gens, on essaie simplement d’exprimer nos problèmes de façon visuelle, avec un langage que tout le monde peut comprendre. On est de vrais optimistes, on pense toujours que les choses vont s’améliorer. On travaille par séries parce qu’on estime que ça permet de raconter une histoire, d’approfondir ce qu’on veut dire. Aujourd’hui l’art est surtout une façon d’amuser la classe moyenne, même si ce n’est pas comme ça que nous nous voyons. »

Gilbert & George en conversation avec Michael Bracewell, jeudi 24 janvier de 12 à 13 h, Tour & Taxis,

Auditorium de Bruxelles Environnement, programme et inscriptions via www.brafa.art/guestofhonour-fr

 
 
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