Brosser ou sécher pour le climat?

Brosser ou sécher pour le climat?
D.R.

« Brossen voor de bossen » (« brosser pour les bois ») affichaient plusieurs pancartes brandies par de jeunes néerlandophones faisant l’école buissonnière pour participer aux récentes marches pour le climat. La rime est riche, et belge de surcroît. Car à ce brossen du néerlandais de Belgique correspond le verbe brosser en français de Belgique : brosser un cours, une réunion, un rendez-vous. Ce qui se dit sécher en France. Pas plus que l’emploi de sécher avec la signification « manquer volontairement (une activité) », celui de brosser ne s’explique aisément. Se rattache-t-il au verbe brosser (un vêtement, par exemple) ? Ou à ce même verbe, lorsqu’il est question de veneurs qui passent à travers les taillis ? J’avoue que, sur ce point, je sèche un peu…

De l’école buissonnière…

Ils sont nombreux, chaque jeudi depuis le 10 janvier dernier, à manifester sous la pluie ou dans le froid, à Bruxelles et ailleurs, pour réclamer des mesures efficaces en matière de politique climatique. Ils sont plus nombreux de semaine en semaine, la première marche pour le climat ayant surtout rassemblé des élèves de l’enseignement secondaire néerlandophone.

Le jour choisi pour ces manifestations est un jeudi : les élèves manquent donc l’école pour une bonne cause, avec ou sans l’aval de la direction de leur établissement. Plus poétiquement, ces jeunes font l’école buissonnière. Ou, dans une version crûment belge, ils brossent les cours. Ce qui devient, outre-Quiévrain, ils sèchent les cours.

Sécher un cours, le manquer volontairement : quelle curieuse idée, mais aussi quelle curieuse expression ! Diverses sources l’associent à l’argot en vigueur dès le XIXe siècle dans les grandes écoles françaises. Selon le Trésor de la langue française, il a d’abord été question de sécher un élève, c’est-à-dire de le refuser à l’examen de sortie. Autrement dit, de le recaler aussi sec – et d’un œil sec, on le jurerait.

Puis, par un juste retour des choses, c’est le séché qui s’est mis à sécher (les cours). Bientôt imité par tout quidam qui ne se rend pas à son travail, manque une réunion ou oublie volontairement un rendez-vous. De quoi faire sécher sur pied enseignant, patron, employeur et tutti quanti. Lesquels ne manqueront pas de l’avoir sec, face à une telle désinvolture.

… à l’école des buissons

En Belgique francophone, si d’aucuns sèchent les cours, la plupart préfèrent les brosser. Curieuse idée, certes, et tout aussi curieuse expression. Depuis des siècles, le verbe brosser recouvre deux significations assez distinctes : l’une, issue du vocabulaire de la vénerie, signifie « passer à travers les taillis, les broussailles » ; l’autre, qui appartient au vocabulaire général, s’applique aux divers usages d’une brosse : nettoyer, frotter, peindre. Laquelle de ces deux acceptions pourrait expliquer l’expression brosser un cours ?

Certains, dont le Trésor de la langue française, privilégient le rapprochement avec l’emploi cynégétique (et intransitif) de brosser. Aucune justification n’est formulée, mais on peut imaginer que l’expression faire l’école buissonnière a pesé dans ce choix. Une autre explication fait intervenir l’usage courant (et transitif) du verbe brosser, souvent associé à l’idée d’une élimination : il s’agit de faire disparaître des saletés, des poussières… ou d’évacuer une obligation scolaire.

Les slogans des marches pour le climat nous invitent à jeter un coup d’œil de l’autre côté de la frontière linguistique. Là, l’équivalent de brosser (un cours) est le verbe brossen, lequel n’est pas en usage aux Pays-Bas où l’on emploie plutôt spijbelen. Reste à savoir qui a emprunté à qui l’acception « faire l’école buissonnière » pour brosser/brossen. La seule indication figurant dans ma documentation est ce qu’écrit Jacques Pohl (Témoignages sur le lexique des parlers français de Belgique, 1950, vol. 4, p. 163) : « Brosser les cours […] paraît plus ancien dans les Flandres qu’à Bruxelles ou dans la Wallonie ».

Le commentaire de Jacques Pohl soulève une interrogation : s’agit-il de la forme française brosser les cours ou de son équivalent en néerlandais de Belgique ? Quoi qu’il en soit, cette glose suggère que l’acception belge de brosser (un cours) est d’origine flamande. Dans ce cas, elle n’aurait pas grand-chose à voir avec le vocabulaire cynégétique. Même si le slogan « Brossen voor de bossen », inscrit sur les pancartes des jeunes manifestants néerlandophones, nous invite à faire l’école… forestière.

 
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