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Les joyeusetés du grand débat en France

Le grand débat national est-il vraiment l’expression de la démocratie ? On peut en douter.

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 5 min

La France va-t-elle devenir un grand bistrot ? Une grande salle des fêtes ? Une immense agora ?

Paradoxalement ce n’est pas l’opposition qui le souhaite, mais le pouvoir. Noyer une concertation dans la palabre ; la parole plutôt que la casse ; dire pour ne pas se contenter de médire : telle est la fonction du « grand débat », exutoire qui vise à aborder en salle les revendications qu’on criait dans la rue ; à faire rentrer les rages dans leur lit ; à civiliser les colères, à transformer les haines hurlées en désaccords exprimés.

Pour Emmanuel Macron l’opération « grand débat » a un autre avantage : elle permet de prendre les plus radicaux des contestataires à leur propre piège. Ils exigeaient de faire entendre leur voix ; ils voulaient arracher au pouvoir établi et aux élites le monopole de l’expression. Et le pouvoir, bousculé, acculé, pour se dégager, leur lance ce défi : chiche ! Allez-y, exprimez-vous, défoulez-vous.

Deux caricatures

Et les contestataires de s’aviser qu’une contestation permise cesse d’être subversive. Que même la révolte, une fois organisée, ritualisée, devient institutionnelle. Comme le défilé du 14 juillet. D’où leur réaction : nous refusons ce faux débat.

Mais qu’est-ce qu’un faux débat ? Des gilets jaunes, ainsi défiés, décident d’organiser les leurs. Mais en quoi un débat où tout le monde est habillé pareil, arborant des chasubles de la même couleur, est-il plus authentique, plus démocratique qu’une confrontation entre gens qui portent cravate, col roulé ou bleu de travail ? D’un côté un débat cadré par le pouvoir, de l’autre un débat entre soi. En vase clos. Deux caricatures. Peut-être, mais quelle est la pire ?

Ne pas parler de ce qui dérange…

Dans un premier temps, Emmanuel Macron a indiqué les thèmes dont il convenait de débattre. Scandale ! Insupportable prétention directive. Il faut pouvoir débattre de tout, sans restriction. Il cède. Finalement tous les sujets pourraient être abordés. Celui de l’immigration par exemple. Aussitôt, hurlements de la gauche et levée de boucliers de la presse progressiste : pas question de débattre de l’immigration ! Ce serait la porte ouverte à toutes les dérives démagogiques et populistes. Nous exigeons, certes, qu’on puisse débattre de tout, mais pas de l’immigration ou du « mariage pour tous ». Parler de tout, oui, sans restriction, c’est une exigence. Mais pas de ce qui nous dérange, surtout pas !

La droite, elle aussi, exige qu’on puisse parler de tout. Surtout de l’immigration. De la sécurité. Et même du « mariage pour tous ». Mais voilà, des citoyens ne s’en tiennent pas là. Ils demandent une forte augmentation du salaire minimum et l’alourdissement de la fiscalité qui frappe les plus riches. Et là, ce n’est plus le jeu. Parler de tout, d’accord, sans restriction bien sûr, mais pas de ça. Surtout pas de ça. C’est hors débat.

Les sénateurs, majoritairement d’opposition, ont mis les pieds dans le plat eux aussi : pas question de restreindre en quoi que ce soit le champ du débat démocratique. Aucune borne, aucune limite ! Parler de tout !

Une série de thèmes tabous

Or, surprise, les citoyens commencent à remettre en cause la représentativité et même l’existence du Sénat. Réaction immédiate du président du Sénat : c’est une honte ! Il ne devrait pas être permis d’aborder cette question-là. Parler de tout, mais évidemment pas de ça.

Donc, pas de tabou, sauf, évidemment, s’agissant des sujets tabous.

Pouvoir parler de tout c’est bien beau, mais encore convient-il que la parole du peuple soit entendue et donc prise en compte. Qu’elle débouche sur des décisions concrètes.

Est-ce bien sûr ?

Prétendre le contraire, exprimer le souhait que les exigences citoyennes ne soient surtout pas suivies d’effet est naturellement indicible. Et pourtant… Ce qui ressort, déjà, du « grand débat » c’est une demande de réformes radicales de nos institutions, de passage à une manière de VIe République qui impliquerait une réduction du pouvoir présidentiel et une instauration, au moins partielle de scrutin proportionnel pour l’élection de l’Assemblée nationale. Or, cette demande-là, la droite refuse absolument qu’on la prenne en compte. Une majorité de Français le souhaite peut-être, mais leur donner satisfaction serait dangereusement irresponsable.

60 % des électeurs potentiels se prononcent en faveur de la fixation de quotas stricts d’immigration. Le pouvoir devrait-il donc mettre cette exigence en œuvre ?

« Pas question ! » clame aussitôt la gauche. Cela serait scandaleux, de la démagogie populiste.

Démocratie versus démagogie

Autrement dit, le rétablissement de l’impôt sur la fortune s’impose puisque cette exigence ressort du « grand débat », mais les quotas d’immigration, il se serait honteux de les instaurer bien que cela ressorte également du « grand débat ». La droite soutient, elle, le point de vue exactement inverse : dans le second cas, il faut mettre en pratique ce que le peuple demande. Question de démocratie ! Dans le premier cas, ce serait une condamnable démagogie.

C’est ainsi que le « grand débat » (il aura au moins cet intérêt) dévoile une grande hypocrisie. Discuter de tout, sauf de ce qui nous dérange. Mettre en pratique ce qui découle de la discussion : à l’exception de ce qu’on désapprouve.

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7 Commentaires

  • Posté par Bricourt Noela, mercredi 30 janvier 2019, 9:32

    De toute manière, il n'y a pas d'autre choix compte tenu de ce qu'il n'y a personne d'autre pour remplacer l'actuel Président Macron.

  • Posté par Walter Brollo, mardi 29 janvier 2019, 16:10

    Quel talent ! Bon , oublions ce " simple troussage de domestique " errare humanum est....

  • Posté par GODFROID Thierry, mardi 29 janvier 2019, 13:08

    Cqfd, la démocratie participative n'est qu'un cirque. Ceux qui défendent cette idée ne sont pas des démocrates. Quant aux guignols qui marchent pour le climat, leur seule proposition est : "nous vous imposons de régler le problème du réchauffement climatique". Mais ils n'ont absolument aucune idée de comment le faire car ils sont pour la plupart incultes ...

  • Posté par Mine , mardi 29 janvier 2019, 10:09

    le grand débat c´est mieux que rien. Quelle maladie a piqué la France de tout critiquer, anéantir. Quelle négativité dans l´opposition , dans les médias et cette bêtise jaune qui se répand sous prétexte de démocratie. Faut-il passer par là pour mieux renaître ou est-ce une décadence sans fin.?

  • Posté par Dechamps Pascal , lundi 28 janvier 2019, 21:55

    Le romantisme de la gauche concernant les "fins de mois" :consternant de bêtises quant à la cause revendiquée des gérémiades en jaune. Ces gilets n'ont aucun projet, sauf bien réac. Bravo à monsieur Kahn qui remet les pendules à l'heure. Ce n'est pas le cas d'autre chroniqueur.

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