Matériaux du réel

Se nourrir du réel : tenter de le cerner pour mieux le comprendre, le digérer, même dans ce qu’il a d’intolérable, de violent, d’insensé. Nombreux sont les artistes – et les écrivains – contemporains qui puisent dans l’actualité les matériaux de la création. Léa Belooussovitch en fait partie. Née à Paris en 1989, elle vit et travaille à Bruxelles, où elle a étudié le dessin à La Cambre. En quelques années, elle est parvenue à attirer le regard du public, de la presse, des galeristes et des institutions : à travers la photo, l’installation, le dessin et la vidéo, elle s’empare du réel avec pudeur, part de sources existantes – bases de données, photos amateur, images familiales – qu’elle retravaille ou livre intactes en modifiant le point de vue qu’on peut avoir sur le flot d’images dans lequel nous noient les médias. En 2017, elle exposait les grandes photos de sa série Facepalm , imprimées sur satin, ainsi que ses spectaculaires dessins aux crayons de couleur sur feutre, suite à une résidence à la MAAC – Maison d’Art Actuel des Chartreux. L’automne dernier, elle était lauréate du Prix Jeunes Artistes du Parlement de la FWB, élue parmi cinq finalistes. Une reconnaissance et un soutien financier importants à ses yeux.

Du fait au feutre

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Barcelone, Espagne, 17 août 2017
», dessin aux crayons de couleur sur feutre, 80 × 100 cm, 2018, 4.000 euros.
« Barcelone, Espagne, 17 août 2017 », dessin aux crayons de couleur sur feutre, 80 × 100 cm, 2018, 4.000 euros. - Léa Belooussovitch – Jasmine Van Hevel

Représentée par la Galerie Paris-Beijing, c’est chez Esther Verhaeghe qu’elle expose en ce moment des œuvres tirées de trois séries différentes. La plus connue est celle des dessins réalisés aux crayons de couleur sur feutre, composés à partir de recadrages d’images de presse glanées çà et là, sur les sites des médias, dans les journaux… Seul le titre renseigne clairement sur le lieu et la date d’événements qu’on imagine sanglants mais dont toute trace de violence est bannie par le médium et la démarche de l’artiste. Léa Belooussovitch a sciemment flouté la photo initiale, dont elle conserve seulement les teintes souvent joyeuses. Ce sont les couleurs de la joie mais aussi du drame – le jaune incendiaire, le rouge sang, la lumière crue du fait divers… La douceur du crayon de couleur se répandant dans la mollesse du textile confère un statut tout à fait autre à ces images qui n’ont plus rien de documentaire, dans une sensibilité assez proche de Martin Streit, photographe allemand exposé précédemment chez Verhaeghe. « Le temps de la photo et du dessin n’est pas le même », rappelle Léa Belooussovitch, qui désire avant tout « bâtir du sens, produire de bonnes œuvres » . En choisissant de fixer ces images, elle les extrait du flux incessant des médias et offre une résistance face à la violence.

« Kaboul, Afghanistan, 27 janvier 2018 », dessin aux crayons de couleur sur feutre, 80 × 100 cm, 2018, 4.000 euros.
« Kaboul, Afghanistan, 27 janvier 2018 », dessin aux crayons de couleur sur feutre, 80 × 100 cm, 2018, 4.000 euros. - Léa Belooussovitch – Jasmine Van Hevel

La distance physique entre le sujet et le photographe fait aussi partie de ses critères de sélection : elle détecte assez facilement avec quelle focale a été pris le cliché, à quelle distance de son sujet se trouvait le reporter. « On ne voit plus le sang, la victime, la détresse, la tragédie. Elle rend une intimité aux personnes qui ont été photographiées dans des circonstances terribles, pour créer une autre réalité », explique Esther Verhaeghe au sujet de ces œuvres qui convoquent aussi l’absence, la question du secret, du non-dit, de nos émotions face à l’image. Seul le titre est indiciel de l’événement.

« Manchester, Royaume-Uni, 22 mai 2017 », dessin aux crayons de couleur sur feutre, 80 × 100 cm, 2018, 4.000 euros.
« Manchester, Royaume-Uni, 22 mai 2017 », dessin aux crayons de couleur sur feutre, 80 × 100 cm, 2018, 4.000 euros. - Léa Belooussovitch – Jasmine Van Hevel

L’autre série présentée se base sur des captures d’écran extraites de vidéos amateurs disponibles sur YouTube : entamée en 2019, Blue wall of silence – anonymous witnesses est une installation photographique en cours, où l’artiste gomme les victimes de débordements policiers pour ne garder que les silhouettes des forces de l’ordre en action. « C’est un travail minutieux qui crée des images frôlant l’absurde, extrêmement actuel dans ce qu’il dit du monde, si l’on pense aux gilets jaunes, par exemple », commente Esther Verhaeghe. Dans une autre recherche en cours, Léa Belooussovitch recopie manuellement les dernières déclarations de condamnés à mort, issues des bases de données du U.S. Department of Justice . Le dessin au stylo-bille se fait ici parole, hésitation, silence : ainsi naît la beauté.

Léa Belooussovitch. Percepts – Solo Show, Galerie Esther Verhaeghe, jusqu’au 16 février, place du Châtelain 37, 1050 Bruxelles, du lundi au dimanche ou sur rendez-vous, horaires sur www.estherverhaeghe.com

 
 
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