Flandriser la Wallonie?

Flandriser la Wallonie?
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Dans une carte blanche qu’il publiait le 18 janvier dernier, l’économiste Geert Noels posait la question suivante : « Faut-il “flandriser” la Wallonie ? » Vaste débat, que ce billet réduit à sa seule dimension linguistique : le néologisme flandriser et son dérivé flandrisation sont-ils pertinents d’un point de vue morphologique ?

La réponse est positive, même si d’autres créations auraient pu être imaginées : flandriciser, flandrianiser auraient aussi des arguments à faire valoir pour désigner une mutation que certains estiment bénéfique pour la Wallonie. Un flandriser qui, en outre, présente l’avantage de ne pas charrier les connotations négatives de son homologue flamandiser. Pas de carton rouge (linguistique) pour cette carte blanche, donc.

Flandriser : un choix justifiable

Une carte blanche publiée dans le quotidien L’Écho du 18 janvier dernier a fait quelque bruit dans le Landerneau politique belge. Son auteur, Geert Noels, économiste peu conformiste, y posait la question suivante : « Faut-il “flandriser” la Wallonie ? » Dans la même veine, il titrait : « La flandrisation de la Wallonie ». Vaste programme !

Le plaidoyer de Geert Noels a été abondamment commenté. Cette chronique pourra donc faire l’économie d’une analyse de contenu et, en adéquation avec son core business, se concentrer sur le volet linguistique de la question. Que penser du néologisme flandriser (et de son dérivé flandrisation) ? Est-il morphologiquement bien formé ? Est-il nécessaire de l’introduire dans le lexique politique de la Belgique fédérale ?

De nombreux dérivés en -iser se construisent au départ d’adjectifs (européaniser, laïciser) ou de substantifs (étatiser, islamiser). Ils expriment une transformation en un état donné (exprimé par l’adjectif) ou la soumission à l’action d’un agent (exprimé par le substantif). Quelques-uns peuvent aussi dériver d’un nom propre : que l’on songe à mithridatiser « immuniser en accoutumant à un poison », selon une méthode que Mithridate aurait éprouvée ; ou encore pasteuriser « stériliser en détruisant les germes de fermentation », suivant une technique inspirée des travaux de Pasteur.

C’est aussi le cas de flandriser, issu de Flandre. L’action exprimée par ce verbe peut être une évolution ou une transformation « à la manière de la Flandre », selon le degré de coercition du processus. Brisons net tout élan d’indignation communautariste : ce que souhaite Geert Noels à la Wallonie, c’est de connaître une évolution politique et économique semblable à celle de la Flandre. Sans en copier les faiblesses : ainsi, dans le domaine environnemental, la Wallonie ne doit pas s’aligner sur la Flandre, moins en pointe. En d’autres termes : « il serait particulièrement dommage qu’elle se “flandérise” sur ce plan. » (dixit Geert Noels).

Qu’elle se flandérise  ? Holà ! L’infinitif est flandriser, et non flandériser. La forme attendue est plutôt : (qu’elle se) flandrise. Certes, ce résultat n’est pas des plus euphoniques. Mais il y a pire : imaginez ce jour où la Wallonie se flandriserait  ; ou celui où l’on dirait, avec un sanglot digne de Rostand, qu’il faudrait sur le champ qu’elle se flandrisât.

Flandriser : un choix parmi d’autres

Ce flandriser est-il le seul néologisme susceptible de qualifier une évolution de la Wallonie à la mode de Flandre ? Cherchons du côté des dérivés attestés de ce nom propre d’origine incertaine. Gageons qu’il y en a parmi vous qui auraient proposé flandriciser. En pensant notamment à ces flandricismes (plutôt que flandrismes) qui ont la fâcheuse réputation d’abâtardir le français des Belges francophones.

Le dérivé flandricisme est forgé sur le modèle d’autres dénominations de particularités linguistiques : anglicisme, gallicisme et belgicisme. D’où angliciser, qui est attesté ; et pourquoi pas galliciser, belgiciser et… flandriciser  ? Sans doute est-il plus agréable (à l’oreille !) d’entendre dire que la Wallonie se flandricise  ; mais l’éventualité qu’elle se flandricisât s’avère tout aussi cacophonique.

Resterait une dérivation au départ de l’adjectif flandrien qui, à proprement parler, ne désigne qu’une partie de la Flandre (les provinces de Flandre-Orientale et de Flandre-Occidentale), mais qui se substitue parfois à l’adjectif flamand, plus connoté communautairement. Cela pourrait donner flandrianisme (comme indianisme, italianisme) et, dans la foulée, flandrianiser (comme indianiser, italianiser). Une Wallonie qui se flandrianise  ? Les oreilles m’en saignent un peu, mais ce n’est pas un critère objectif pour disqualifier cette création.

Et pourquoi pas flamandiser, flamandisation, qui existent déjà ? L’usage de ces mots les associe aujourd’hui à des situations où la mainmise de la Flandre est déplorée ou redoutée, que ce soit à l’échelle de l’État fédéral (la flamandisation de l’armée) ou à celle d’une autre Région du pays (flamandiser Bruxelles). Geert Noels a certainement voulu éviter les connotations négatives charriées par ces mots : flamandiser la Wallonie, c’était le carton rouge assuré.

Le choix de flandriser, avec une conjugaison régulière et une prononciation dissonante, est peut-être celui du moindre mal. Au plan linguistique, répétons-le. Alors que, du même point de vue, walloniser la Flandre serait du plus bel effet…

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