Les insectes menacés par une extinction mondiale

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© D.R.
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A l’automne 1962, le livre de la biologiste américaine Rachel Carson, le « Printemps silencieux » secouait les Etats-Unis et le monde. La scientifique mettait en garde contre l’utilisation massive des pesticides et prédisait des printemps d’où seraient absents les chants d’oiseaux. Aujourd’hui, toutes les études confirment une baisse considérable des oiseaux des champs dans nos régions. L’étude qui vient de paraître dans la revue Biological Conservation est du même ordre. Après avoir cessé de chanter, le printemps risque de cesser de bourdonner, de striduler, de zonzonner... L’article relaie le constat que chacun peut faire depuis un moment : les pare-brise des voitures sont de plus en plus propres et exempts d’insectes morts.

Les chercheurs australiens et chinois ont passé en revue pas moins de 73 études relatives à l’évolution des insectes dans le monde. Leurs conclusions valident le terme d’effondrement : 10 % des espèces d’insectes ont déjà disparu au cours des 50 dernières années. Plus de 40 % sont purement et simplement menacées de disparition d’ici à la fin du siècle. Et 31 % sont menacées de déclin. « En l’espace d’un siècle, un espèce sur deux aura disparu. C’est un chiffre fou », s’alarme François Verheggen, entomologiste à Gembloux.

Le nombre total d’espèces a diminué de 2,5 % par an au cours des 30 dernières années, disent encore les chercheurs. C’est huit fois plus rapide que la baisse des mammifères, des reptiles et des oiseaux qui, eux aussi, ne se portent pas à merveille.

En Europe, une étude allemande publiée en octobre 2017 mettait en évidence une baisse de 75 % des espèces étudiées sur une durée de 27 ans. L’article de Biological Conservation montre que le phénomène est global. Les lépidoptères (papillons), les hyménoptères (fourmis, abeilles…) et les coléoptères (coccinelles, scarabées…) sont les plus affectés par cette évolution. Mais les populations de plusieurs espèces d’insectes aquatiques dont les libellules et les éphémères ont déjà dramatiquement chuté.

L’homme a besoin des insectes

Les insectes sont victimes de la destruction de leurs habitats causée par l’extension de l’agriculture intensive et de l’urbanisation mais aussi de l’utilisation des produits chimiques (pesticides et engrais de synthèse) dans l’agriculture. L’introduction d’espèces exotiques et le changement climatique aggravent encore la menace. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce ne sont pas seulement les insectes spécialisés, inféodés à un écosystème ou à un type spécifique d’alimentation, qui sont les plus atteints. Même des espèces généralistes sont affectées.

Les conséquences pour la vie sur Terre risquent d’être gravissimes, souligne l’étude qui évoque une nouvelle fois la sixième extinction des espèces qui est en cours. « Si nous ne modifions pas notre manière de produire notre nourriture, tous les insectes prendront le chemin de l’extinction. Les répercussions sur les écosystèmes seront catastrophiques », concluent les scientifiques. Si petits et étranges soient-ils, une bonne partie des insectes concernés sont des pollinisateurs, indispensables à la production de nourriture à destination humaine : en agriculture, 75 à 80 % des plantes cultivées dépendent de ces indispensables auxiliaires.

Les insectes figurent par ailleurs au menu d’une majorité des oiseaux (60 % sont insectivores), mais même les granivores ont à un moment ou à un autre, besoin d’insectes pour leur développement. En Wallonie, on constate que les espèces migratrices, toutes insectivores (martinet noir, fauvettes, pouillots) déclinent fortement depuis 1992. A Bruxelles, le groupe des insectivores a subi la baisse la plus prononcée (-62,4 %).

«Autant d’espèces que mes petits-enfants ne verront pas»

Par M.d.M.

Entomologiste à Gembloux (ULiège), François Verheggen est particulièrement informé des études concernant l’évolution des populations d’insectes.

Cela ne l’empêche pas de s’alarmer. « Rendons-nous compte : en l’espace d’un siècle, une espèce d’insecte sur deux aura disparu, c’est un chiffre fou ». On réalise moins d’études sur les insectes que sur les vertébrés et on attire moins l’attention sur eux, constate le chercheur, « mais il apparaît que les invertébrés sont bien plus touchés par les menaces : les espèces à risque d’extinction sont deux fois plus nombreuses que chez les vertébrés (mammifères, oiseaux…). Et on oublie que les services écosystémiques qu’ils rendent sont énormes. Les perturber, c’est perturber tous les autres maillons des chaînes alimentaires. ».

Irréversible ? « Si demain la terre entière se mobilise et change drastiquement de mode de vie, c’est réversible. Mais nous ne sommes pas dans cette logique, reconnaissons-le, on ne va pas changer de manière aussi radicale. Les changements que l’on constate actuellement sont trop lents, trop anecdotiques. Les 40 % d’espèces citées, ce sont des espèces que mes petits-enfants ne verront pas. Et il faut regarder ce qui est plus préoccupant encore : les 31 % d’espèces menacées de déclin si rien ne change ». Celles-là pourraient être les prochaines sur la liste.

Certes, quelques espèces parviennent à prospérer dans les espaces laissés vacants, comme c’est le cas des coccinelles asiatiques qui ont supplanté nos indigènes. « Mais on ne peut pas laisser tous les services écosystémiques sur les épaules de quelques espèces seulement, poursuit Verheggen. Il suffirait d’un événement accidentel pour que tout s’écroule. Par ailleurs, toutes les remplaçantes ne conviennent pas comme ressources, notamment pour les oiseaux ».

 
 
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