Myriam Leroy: «Ce qu’on ne m’a jamais dit sur les Flamands»

Myriam Leroy a appris le flamand, mais n’en a rien gardé. Elle déplore que l’apprentissage de cette langue ne passe pas par la découverte de son peuple.
Myriam Leroy a appris le flamand, mais n’en a rien gardé. Elle déplore que l’apprentissage de cette langue ne passe pas par la découverte de son peuple. - VIRGINIE LEFOUR/ Belga.

On ne m’a pas dit que Gand était plus belle que Paris. On n’a pas cru utile de m’informer du sex-appeal des musiciens flamands. On n’a pas insisté sur l’avant-garde artistique qui se jouait au nord du pays. Sur la gastronomie. Sur les canaux et ces bâtiments fantasmagoriques qui les bordaient. Sur la mode, le raffinement. On ne m’a pas incitée à écouter StuBru. On n’a jamais mentionné qu’à peu près tout ce qui avait de l’allure, du chien, de la classe dans ce pays, on le devait aux Flamands. On n’a rien fait de tout ça. On m’a juste affirmé que le flamand c’était moche, mais qu’il fallait l’apprendre.

Et dès le berceau, encore bien, car c’était ça ou le chômage assuré. On ne m’a pas dit qu’il existait des métiers manuels ou artistiques, on m’a seulement montré un horizon professionnel d’« open space » dans lequel, il est vrai, il fallait parler néerlandais.

La Flandre, un pays de bettraves sucrières

Pour me permettre d’y accéder un jour, très tôt, on m’a immergée dans la langue. Je me rappelle de séjours chez mes grands-parents paternels à Neder-over-Heembeek, dans une maison aux meubles couverts de housses en plastique sur lesquels on trouvait des dentiers baignant dans un liquide trouble. Mes grands-parents ne me parlaient que néerlandais sur demande de mes parents. Je n’y comprenais rien, mais on m’assurait qu’à un moment donné, ça rentrerait.

Ça n’est pas rentré.

Pour moi, la Flandre était un pays de betteraves sucrières et de personnes âgées qui faisaient du bruit en mangeant.

Y aller était une punition.

Le Néerlandais contre vents et marées

Lors de quelques hivers difficiles à situer sur la ligne du temps, tant j’ai souhaité les oublier, nous partions en vacances à la mer du Nord. Je suppliais mes parents de me laisser à la maison, de ne plus m’emmener à Heist. La mer était grise, le sable était gris, le temps était gris. Nous marchions le long de la digue jusqu’à Knokke (dans mon souvenir, ça prenait environ 8 ans) et, ensuite, nous rentrions nous sécher, les joues gercées, avec un début d’otite. Mais sans la moindre notion de néerlandais.

Et puis mes parents m’inscrivirent à des stages.

Il y eut ce module néerlandais-solfège dont la monitrice, une vieille dame bourrue à moustache, avait crié en roulant le r et en avalant le g  : « Les gamines Leroy, vot’ mère est là ! » quand maman était venue nous rechercher le premier soir, familiarité dont nous fûmes ma sœur et moi extrêmement choquées. Était-ce le mot gamines pour nous désigner, le vot’ mère pour annoncer maman, allez savoir : il me reste peu de souvenirs de mon enfance mais cette scène-là, que j’ai vécue comme un comble de brutalité, je ne l’ai jamais oubliée.

« Das Experiment » pour ados

Et puis il y eut les stages résidentiels.

Comme cette villégiature à Koksijde organisée pour les enfants du personnel de la SNCB, séjour durant lequel j’avais embrassé Raphaël qui, le lendemain, avait embrassé Els alors que j’étais déjà amoureuse de lui à m’en arracher les ongles. Cette trahison avait été douloureuse mais compréhensible : j’avais vu cette diablesse d’Els chanter « Sensualité » d’Axelle Red et, durant sa prestation, sa minceur athlétique flamande associée à une frange courte flamande qui dansait sur son front conférait à sa performance un érotisme flamand à peine soutenable.

Il y eut aussi cet autre stage à Loppem, dans un internat aussi spartiate que prestigieux (les princes Philippe et Laurent y avaient fait une partie de leur scolarité, ce qui nous était rappelé à intervalles réguliers).

La particularité de cette session qui, je pense, coûtait très cher à mes parents, était qu’elle proposait une immersion totale, 24 h sur 24, de gré ou de force, dans la langue de Vondel. Il y avait les cours, bien sûr, mais aussi les conversations « in het nederlands alstublieft ».

Des pions traquaient le moindre mot de français et distribuaient des « strafjes » aux coupables, punitions consistant à recopier sans fin : «  Ik moet Nederlands spreken, Ik moet Nederlands spreken… » Après deux strafjes, tu devais appeler tes parents pour leur révéler, en présence de la direction, que tu jetais leur argent par les fenêtres. Après trois, tu étais viré, excommunié, et tes camarades te regardaient tirer, penaud, ta valise dans les graviers, hors de l’enceinte de l’école, loin de l’élite, à l’écart du prestige conféré aux lieux par les princes Philippe et Laurent.

Nos matons étaient vicieux, ils laissaient traîner leurs oreilles jusque dans les sanitaires. Nous l’étions aussi et avions développé des stratégies de survie assez sophistiquées : entre nous, nous parlions français avec un fort accent néerlandais tout en noyant nos phrases de ge, de je, de en et de quelques pronoms qui nous venaient facilement pour compléter l’illusion. Nos conversations allaient donc comme ceci : « Ik en heb gemarre van ce putijn de stage de merdje. » Les moniteurs n’y entendaient que du feu. Et nous, on oubliait deux minutes qu’on participait à une sorte de Das Experiment pour ados.

De mes 5 à mes 22 ans, âge où j’ai quitté l’université, j’ai suivi des cours de flamand. De mes 5 à mes 22 ans on m’a envoyée en Flandre pour m’assurer un avenir décent dans le monde de l’entreprise et de l’administration. Cet investissement ne serait jamais rentabilisé : mon métier n’impliquera que de m’exprimer en français.

Mais il y a quelques semaines, je suis allée interviewer une Anversoise dans un café : nous dûmes, pour nous comprendre, nous parler en anglais et, quand j’ai commandé mon coca, le serveur m’a demandé de répéter.

Dix-sept ans de tribulations de la famille Piper, de chansons de Clouseau, de « Ik ben François, ik ben dertien en ik kom uit Ecaussines », 17 ans de rejet du verbe, de temps primitifs…

Pour ça.

Pour craindre de croiser un Flamand, pour m’excuser, la honte aux joues, de mon peu d’aptitude dans sa langue alors qu’il se décarcasse pour s’adresser à moi dans la mienne.

Au-delà de la langue

A ma décharge, on ne m’avait jamais dit que Malines était sublime à la nuit tombée, qu’il y avait des bars à Anvers où on passait le meilleur RnB de la planète et que peu de choses étaient aussi sexy que l’élocution un brin fragile d’un Flamand s’essayant au français. On prétendait que le flamand c’était laid mais qu’on devait l’apprendre. On l’assénait comme si nous, Wallons, étions supérieurs, très chics, comme si les autres étaient des bouseux et que leur idiome n’était fait que de grognements, en toute logique. Alors j’ai certes étudié le flamand mais il n’a pas pris, il n’est pas resté, il m’a quittée comme il quitte hélas tous ceux à qui l’on tente d’enseigner une langue sans d’abord les éduquer à en aimer les gens.

Bozar Littérature

 
 
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