Thomas Gunzig: «J’ai toujours eu peur des Flamands»

«
Tout ce que j’ai en magasin c’est mon
: Dag Wim, dag mevrouw
», déplore Thomas Gunzig.
« Tout ce que j’ai en magasin c’est mon : Dag Wim, dag mevrouw », déplore Thomas Gunzig. - Bruno Dalimonte.

C’était il y a quelques années, c’était un de ces jours autour du 15 août où la Belgique, vidée de ses habitants, a la même densité de population que la Tanzanie. C’était un jour chaud, sec, presque inflammable, et je devais rejoindre mes enfants qui étaient partis quelques jours à Saint-Idesbald avec leur maman. A l’époque (c’est un détail important pour la suite), je roulais dans une Toyota Corolla âgée de 22 ans et affichant plus de 350.000 kilomètres au compteur. J’étais assez fier d’avoir tenu si longtemps avec la même voiture et je me moquais d’ailleurs régulièrement de mes amis se pavanant dans des voitures flambant neuves dont ils devaient payer chaque mois le crédit.

Ce jour-là, je m’étais mis en route avec, à côté de moi, ma fille aînée, qui devait alors avoir dans les onze ou douze ans. Une petite fille adorable avec des cheveux qui ondulaient comme du lierre autour de son visage et avec des yeux d’un bleu complètement surnaturel. J’avais quitté Bruxelles et j’avais pris l’autoroute que tout le monde appelle « l’autoroute de la mer ». Une route que tout le monde aime bien parce qu’elle est synonyme de vacances et qu’elle est en bien meilleur état que les routes wallonnes qui semblent conçues, comme tout le monde le sait, pour tuer un maximum d’automobilistes. Si un étranger me lit, il doit comprendre quelque chose de très important sur la géographie de la Belgique : la mer du Nord est en Flandre et, si vous voulez aller à la mer en venant de Bruxelles ou de Wallonie, vous devez traverser la Flandre.

Un moule du nord

Même si je n’y vais pas souvent, j’ai toujours aimé la Flandre. Et quand je dis ça, ce n’est pas une de ces figures de style purement gratuites. Je dis ça sans la moindre ironie ! J’aime vraiment beaucoup la Flandre ! Mon goût pour la Flandre a deux origines. D’abord, premièrement, génétiquement, mon corps et mon esprit ont été conçus pour préférer le Nord au Sud. Ma mère vient des Pays-Bas et mon père est un mélange bizarre de Tchèque et de Polonais. Je n’ai jamais aimé l’exubérance, la nonchalance, le je-m’en-foutisme des pays du Sud. J’ai toujours préféré les personnalités réservées, voire austères, le vent, le goût du sel, la cuisine à base de chou, de pomme de terre et de poisson fumé.

Comme les gens du Nord, je suis sensible à une certaine idée de l’ordre et, dans tous les aspects de la vie, j’ai le goût des choses bien organisées. Deuxièmement, j’ai toujours nourri une puissante attirance sexuelle pour les Flamandes. Je ne sais d’ailleurs pas vraiment d’où ça me vient, mais je suis capable de tomber éperdument amoureux d’une fille juste parce qu’elle a ce magnifique accent flamand qui lui fait dire certains mots d’une voix grave, avec des et des g venus du fond de la gorge en s’accompagnant d’un peu trop de salive sur les côtés de la langue.

Je suis convaincu qu’une Flamande, plus que tout autre être humain, est si solide qu’elle pourrait résister à une catastrophe nucléaire, que ça ne lui ferait ni chaud ni froid, qu’elle continuerait sans sourciller à faire la comptabilité hebdomadaire de sa famille, à passer de la cire sur la carrosserie de sa voiture ou à tailler ses buis en forme de cubes parfaits.

Après trois quarts d’heure de route, quelque chose s’était allumé sur le tableau de bord de la voiture et son vieux moteur japonais avait commencé à faire des bruits bizarres. Il était évident que je devais m’arrêter pour essayer de faire le point. J’avais donc pris la première sortie et, après quelques minutes, la voiture vaincue par les années et la chaleur s’était arrêtée au milieu d’un petit village cent pour cent flamand.

« Pas en état intellectuel » d’apprendre le néerlandais

Il y a quelques années, Yves Leterme, un Premier ministre flamand, avait parlé, avec ironie et agacement, de ces francophones qui n’étaient « pas en état intellectuel » d’apprendre le néerlandais. A l’époque, ces paroles avaient fait scandale. Je ne parlerai pas pour les autres francophones, mais dans mon cas, il se fait que c’est parfaitement exact : je ne suis pas en état intellectuel d’apprendre le néerlandais. Ni le néerlandais, ni l’anglais, ni l’espagnol, ni n’importe quelle autre langue que le français, ma langue maternelle. J’ai de réels problèmes intellectuels : j’avais à peine cinq ans quand des psychologues m’ont jugé inapte à suivre un enseignement traditionnel et je fus alors orienté vers « l’enseignement spécial ». Là, avec mes camarades moins doués, comme il était déjà très compliqué de nous apprendre à lire ou calculer, nous n’avions pas de cours de néerlandais. Plus tard, en secondaire, j’ai bien eu des cours de néerlandais, mais j’avais trop de lacunes, trop de difficultés pour combler mon retard. Je passais des heures à essayer d’apprendre la logique de la grammaire ou les « temps primitifs ».

« C’est un manque de curiosité »

J’essayais de mémoriser d’interminables listes de vocabulaire ou des morceaux de dialogue : « Dag Wim ! Dag mevrouw, is Jan thuis ? Ja, Jan is thuis ! » A cause de ces difficultés, j’ai eu des cours particuliers, des examens de passage, on me faisait regarder des dessins animés en néerlandais (avec ou sans sous-titres), je passais des semaines de vacances à Kortrijk enfermé dans des stages de langue « en immersion » lors desquels l’usage du français était interdit. Ça n’a jamais rien changé, malgré mes efforts, malgré tous ces sacrifices, rien ne fonctionnait et, en six années d’études, je n’ai pas réussi la moindre interrogation de néerlandais. Et aujourd’hui, hormis quelques bribes, je ne parle pas le néerlandais. Un jour, lors d’une lecture au Théâtre national qui rassemblait des auteurs francophones et néerlandophones, je parlais (en français) à des auteurs flamands de ma méconnaissance de leur langue. Un auteur flamand (je tairai son nom) s’était énervé et avait dit (en quittant la table où nous nous trouvions) : « C’est un manque de curiosité ! » J’ai eu honte, évidemment. Comme j’ai eu honte toutes les fois où j’ai été amené à travailler avec des néerlandophones qui parlaient bien mieux ma langue que je ne parlais la leur. J’aurais tant aimé parler néerlandais. J’aurais tant aimé pouvoir donner des interviews à la VRT, y citer des poètes flamands, y faire des mots d’esprit. Ce n’est pas le cas : tout ce que j’ai en magasin c’est mon « Dag Wim, dag mevrouw ».

Cohabitation difficile

En Belgique, tout le monde le sait, la cohabitation entre les deux communautés, surtout à cause de l’instrumentalisation politique qui en est faite, n’est pas facile. Le mépris est entretenu, la haine est attisée, de vieilles humiliations sont cultivées avec soin, au point qu’aujourd’hui, dans certains coins de Flandre, vous risquez d’être mal accueilli si vous parlez le français.

Ma voiture était en panne avec deux roues sur le trottoir immaculé d’une rue de ce petit village de Flandre. C’était typiquement le genre de petit village où j’aurais aimé vivre : des villas si propres qu’on aurait dit des cliniques de soins esthétiques, du gazon coupé à 7,5 centimètres et désherbé au Roundup, un calme de cabinet de notaire. Ma voiture vieille, sale, fumante était arrêtée juste devant l’entrée d’une allée donnant sur un garage.

Et c’est ici que j’en arrive au moment que je n’ai jamais oublié !

Soudain, à quelques centaines de mètres de l’autoroute de la mer, dans mon pays, en plein mois d’août ensoleillé, avec ma fille si jolie et si sage à côté de moi, j’ai eu peur.

Vraiment peur.

C’était une peur aussi irrationnelle et profonde que celle que l’on connaît quand on marche seul, la nuit, dans la forêt. On a beau se dire que les loups n’existent plus, que les créatures monstrueuses qui dévorent les promeneurs sont des formations de l’imaginaire, ça ne change rien, la peur est là malgré tout.

J’ai eu peur que l’on me fasse une remarque en néerlandais et que je ne sache répondre qu’en français, j’ai eu peur qu’on appelle la police flamande, qu’on m’emmène, qu’on m’enferme à double tour dans un cachot minuscule, que je sois frappé, que ma fille soit donnée à un couple de Flamands stériles et qu’elle soit élevée comme une petite Flamande dans ce village tout propre et qu’elle finisse par m’oublier.

Un homme s’était approché. J’avais dit : « Dag. » Il avait compris que j’étais francophone. Il avait dit : « Ouvre un peu le capot. » J’avais obéi. Il avait regardé en disant quelque chose comme : « Olanondedjeugodverdomme », il avait touché un truc, il m’avait dit : « Essaie de démarrer. » J’avais essayé. Ça avait marché.

Quand j’étais parti, il m’avait dit : « Allez, bonnes vacances. »

Bon sang, ce que j’aime la Flandre.

 
 
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