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Gunzig, Leroy et Bofane font leur «Retour en Flandre»

La Foire du livre propose un « Flirt flamand » ? L’occasion de demander à trois auteurs francophones leur rapport avec la langue de Vondel et ces « autres Belges » qui vivent au nord du pays.

Temps de lecture: 2 min

Et si on leur demandait de raconter leur Flandre ? Et s’ils nous écrivaient leur « Retour en Flandre » ? C’est la proposition que Bozar Littérature, Le Soir et De Standaard ont faite à trois écrivains francophones belges, histoire d’incarner à leur façon le « Flirt flamand » proposé par cette édition 2019 de la Foire du livre de Bruxelles. L’objectif ? Une publication simultanée dans les deux journaux durant la Foire et une conversation au « Vlaams Paviljoen », le stand des Flamands à Tours et Taxi, ce dimanche dès 15 heures.

Thomas Gunzig, Myriam Leroy et Jean Bofane ont immédiatement accepté et nous livrent ici le résultat de leur introspection linguistique et communautaire. Ah, la langue ! Ah, parler le flamand ! Ah, les cours de néerlandais ! Cela reste, pour les francophones, même lorsqu’ils sont écrivains, un traumatisme, un manque, un souci, une honte, une impossibilité. Beaucoup de lecteurs francophones se reconnaîtront dans les récits de Thomas Gunzig et Myriam Leroy. Jean Bofane, lui, nous rappelle combien nous avons imposé de choses à la colonie qu’était alors le Congo, en ce compris nos particularités communautaires.

Lire des livres pour mieux se rencontrer, mieux se connaître et mieux se raconter ? C’est l’expérience que vont faire les francophones en découvrant sur papier et « en vrai » des auteurs flamands dont ils ne soupçonnent ni l’existence, ni le talent. Notre « Retour en Flandre » a la même vertu auprès des lecteurs du Standaard et les fidèles de Bozar, qui, s’ils connaissent un peu Thomas Gunzig, découvriront la plume et le ressenti de deux plumes francophones qui leur étaient jusque-là totalement inconnues.

Thomas Gunzig: «J’ai toujours eu peur des Flamands»

Il a toujours adoré la Flandre, sans jamais pouvoir en parler la langue – ni aucune autre d’ailleurs. Thomas Gunzig a été conforté dans son enthousiasme par un voyage vers la mer du Nord.

Temps de lecture: 7 min

C’était il y a quelques années, c’était un de ces jours autour du 15 août où la Belgique, vidée de ses habitants, a la même densité de population que la Tanzanie. C’était un jour chaud, sec, presque inflammable, et je devais rejoindre mes enfants qui étaient partis quelques jours à Saint-Idesbald avec leur maman. A l’époque (c’est un détail important pour la suite), je roulais dans une Toyota Corolla âgée de 22 ans et affichant plus de 350.000 kilomètres au compteur. J’étais assez fier d’avoir tenu si longtemps avec la même voiture et je me moquais d’ailleurs régulièrement de mes amis se pavanant dans des voitures flambant neuves dont ils devaient payer chaque mois le crédit.

Ce jour-là, je m’étais mis en route avec, à côté de moi, ma fille aînée, qui devait alors avoir dans les onze ou douze ans. Une petite fille adorable avec des cheveux qui ondulaient comme du lierre autour de son visage et avec des yeux d’un bleu complètement surnaturel. J’avais quitté Bruxelles et j’avais pris l’autoroute que tout le monde appelle « l’autoroute de la mer ». Une route que tout le monde aime bien parce qu’elle est synonyme de vacances et qu’elle est en bien meilleur état que les routes wallonnes qui semblent conçues, comme tout le monde le sait, pour tuer un maximum d’automobilistes. Si un étranger me lit, il doit comprendre quelque chose de très important sur la géographie de la Belgique : la mer du Nord est en Flandre et, si vous voulez aller à la mer en venant de Bruxelles ou de Wallonie, vous devez traverser la Flandre.

Un moule du nord

Même si je n’y vais pas souvent, j’ai toujours aimé la Flandre. Et quand je dis ça, ce n’est pas une de ces figures de style purement gratuites. Je dis ça sans la moindre ironie ! J’aime vraiment beaucoup la Flandre ! Mon goût pour la Flandre a deux origines. D’abord, premièrement, génétiquement, mon corps et mon esprit ont été conçus pour préférer le Nord au Sud. Ma mère vient des Pays-Bas et mon père est un mélange bizarre de Tchèque et de Polonais. Je n’ai jamais aimé l’exubérance, la nonchalance, le je-m’en-foutisme des pays du Sud. J’ai toujours préféré les personnalités réservées, voire austères, le vent, le goût du sel, la cuisine à base de chou, de pomme de terre et de poisson fumé.

Comme les gens du Nord, je suis sensible à une certaine idée de l’ordre et, dans tous les aspects de la vie, j’ai le goût des choses bien organisées. Deuxièmement, j’ai toujours nourri une puissante attirance sexuelle pour les Flamandes. Je ne sais d’ailleurs pas vraiment d’où ça me vient, mais je suis capable de tomber éperdument amoureux d’une fille juste parce qu’elle a ce magnifique accent flamand qui lui fait dire certains mots d’une voix grave, avec des et des g venus du fond de la gorge en s’accompagnant d’un peu trop de salive sur les côtés de la langue.

Je suis convaincu qu’une Flamande, plus que tout autre être humain, est si solide qu’elle pourrait résister à une catastrophe nucléaire, que ça ne lui ferait ni chaud ni froid, qu’elle continuerait sans sourciller à faire la comptabilité hebdomadaire de sa famille, à passer de la cire sur la carrosserie de sa voiture ou à tailler ses buis en forme de cubes parfaits.

Après trois quarts d’heure de route, quelque chose s’était allumé sur le tableau de bord de la voiture et son vieux moteur japonais avait commencé à faire des bruits bizarres. Il était évident que je devais m’arrêter pour essayer de faire le point. J’avais donc pris la première sortie et, après quelques minutes, la voiture vaincue par les années et la chaleur s’était arrêtée au milieu d’un petit village cent pour cent flamand.

« Pas en état intellectuel » d’apprendre le néerlandais

Il y a quelques années, Yves Leterme, un Premier ministre flamand, avait parlé, avec ironie et agacement, de ces francophones qui n’étaient « pas en état intellectuel » d’apprendre le néerlandais. A l’époque, ces paroles avaient fait scandale. Je ne parlerai pas pour les autres francophones, mais dans mon cas, il se fait que c’est parfaitement exact : je ne suis pas en état intellectuel d’apprendre le néerlandais. Ni le néerlandais, ni l’anglais, ni l’espagnol, ni n’importe quelle autre langue que le français, ma langue maternelle. J’ai de réels problèmes intellectuels : j’avais à peine cinq ans quand des psychologues m’ont jugé inapte à suivre un enseignement traditionnel et je fus alors orienté vers « l’enseignement spécial ». Là, avec mes camarades moins doués, comme il était déjà très compliqué de nous apprendre à lire ou calculer, nous n’avions pas de cours de néerlandais. Plus tard, en secondaire, j’ai bien eu des cours de néerlandais, mais j’avais trop de lacunes, trop de difficultés pour combler mon retard. Je passais des heures à essayer d’apprendre la logique de la grammaire ou les « temps primitifs ».

« C’est un manque de curiosité »

J’essayais de mémoriser d’interminables listes de vocabulaire ou des morceaux de dialogue : « Dag Wim ! Dag mevrouw, is Jan thuis ? Ja, Jan is thuis ! » A cause de ces difficultés, j’ai eu des cours particuliers, des examens de passage, on me faisait regarder des dessins animés en néerlandais (avec ou sans sous-titres), je passais des semaines de vacances à Kortrijk enfermé dans des stages de langue « en immersion » lors desquels l’usage du français était interdit. Ça n’a jamais rien changé, malgré mes efforts, malgré tous ces sacrifices, rien ne fonctionnait et, en six années d’études, je n’ai pas réussi la moindre interrogation de néerlandais. Et aujourd’hui, hormis quelques bribes, je ne parle pas le néerlandais. Un jour, lors d’une lecture au Théâtre national qui rassemblait des auteurs francophones et néerlandophones, je parlais (en français) à des auteurs flamands de ma méconnaissance de leur langue. Un auteur flamand (je tairai son nom) s’était énervé et avait dit (en quittant la table où nous nous trouvions) : « C’est un manque de curiosité ! » J’ai eu honte, évidemment. Comme j’ai eu honte toutes les fois où j’ai été amené à travailler avec des néerlandophones qui parlaient bien mieux ma langue que je ne parlais la leur. J’aurais tant aimé parler néerlandais. J’aurais tant aimé pouvoir donner des interviews à la VRT, y citer des poètes flamands, y faire des mots d’esprit. Ce n’est pas le cas : tout ce que j’ai en magasin c’est mon « Dag Wim, dag mevrouw ».

Cohabitation difficile

En Belgique, tout le monde le sait, la cohabitation entre les deux communautés, surtout à cause de l’instrumentalisation politique qui en est faite, n’est pas facile. Le mépris est entretenu, la haine est attisée, de vieilles humiliations sont cultivées avec soin, au point qu’aujourd’hui, dans certains coins de Flandre, vous risquez d’être mal accueilli si vous parlez le français.

Ma voiture était en panne avec deux roues sur le trottoir immaculé d’une rue de ce petit village de Flandre. C’était typiquement le genre de petit village où j’aurais aimé vivre : des villas si propres qu’on aurait dit des cliniques de soins esthétiques, du gazon coupé à 7,5 centimètres et désherbé au Roundup, un calme de cabinet de notaire. Ma voiture vieille, sale, fumante était arrêtée juste devant l’entrée d’une allée donnant sur un garage.

Et c’est ici que j’en arrive au moment que je n’ai jamais oublié !

Soudain, à quelques centaines de mètres de l’autoroute de la mer, dans mon pays, en plein mois d’août ensoleillé, avec ma fille si jolie et si sage à côté de moi, j’ai eu peur.

Vraiment peur.

C’était une peur aussi irrationnelle et profonde que celle que l’on connaît quand on marche seul, la nuit, dans la forêt. On a beau se dire que les loups n’existent plus, que les créatures monstrueuses qui dévorent les promeneurs sont des formations de l’imaginaire, ça ne change rien, la peur est là malgré tout.

J’ai eu peur que l’on me fasse une remarque en néerlandais et que je ne sache répondre qu’en français, j’ai eu peur qu’on appelle la police flamande, qu’on m’emmène, qu’on m’enferme à double tour dans un cachot minuscule, que je sois frappé, que ma fille soit donnée à un couple de Flamands stériles et qu’elle soit élevée comme une petite Flamande dans ce village tout propre et qu’elle finisse par m’oublier.

Un homme s’était approché. J’avais dit : « Dag. » Il avait compris que j’étais francophone. Il avait dit : « Ouvre un peu le capot. » J’avais obéi. Il avait regardé en disant quelque chose comme : « Olanondedjeugodverdomme », il avait touché un truc, il m’avait dit : « Essaie de démarrer. » J’avais essayé. Ça avait marché.

Quand j’étais parti, il m’avait dit : « Allez, bonnes vacances. »

Bon sang, ce que j’aime la Flandre.

Tango ya ba Flama’ ou «Le temps des Flamands»

Jean Bofane se dit « écrivain belge d’origine et de rationalité congolaises ». A l’occasion de la Foire du Livre, on lui a demandé ce que la Flandre évoquait pour lui.

Temps de lecture: 7 min

Si l’on demande à des auteurs belges francophones d’écrire un texte évoquant la Flandre, j’imagine que ce doit être une sorte de défi destiné à résoudre des questionnements encore tapis dans l’ombre quant à la représentation de l’entité politique dans l’imaginaire de ceux s’exprimant en français dans le pays. Pour ma part, contrairement à mes collègues chargés de faire face à cette gageure, l’exercice s’avère plus facile, car j’ai connu avant l’indépendance du Congo en 1960, « Tango ya ba Flama’ » ou « Le temps des Flamands ». J’étais déjà dans le sujet.

Le mot « colonisation » n’existe pas au Congo et aucun de ses ressortissants n’a jamais eu le courage de créer un mot aussi abominable. Alors, pour couper court, on a qualifié cette époque de « Temps des Flamands ». Ce n’était pas une époque facile. Et pour les Flamands, et pour les Congolais. Car, les premiers étaient en contact permanent avec les colonisés. C’était eux qui devaient se les farcir à longueur de journée. Le seul mot flamand resté dans l’inconscient collectif de ceux, nés ces années-là, était, « Godverdomme ! », assené, à bout de nerfs, du matin au soir. On voyait bien qu’ils n’aimaient pas ce boulot de proximité. C’était leur lot, nous semblait-il, car les Flamands – on s’est toujours demandé pourquoi, d’ailleurs – n’étaient pas vraiment en haut de la pyramide alimentaire des Blancs, ils étaient les contremaîtres, les sergents, des cadres très moyens, en réalité. Pas vraiment des boss. Les grands patrons parlaient français pour la plupart. Le type qui vous gueulait dessus n’avait pas le droit de parler sa langue mais le faisait, entre compatriotes, quand il devait dissimuler ses paroles aux Congolais présents.

Franchir la frontière linguistique

Pour un écrivain venu tout droit de sa région de la Tshuapa, en République démocratique du Congo, cette histoire de langue étonne un peu. Dans mon pays d’origine, nous en possédons des centaines et toutes différentes les unes des autres. Pour supprimer toute incompréhension, des langues véhiculaires ont été instaurées ; le lingala au nord et à l’ouest, le swahili au sud et à l’est. Le lingala, néanmoins, se parle partout, c’est la langue de l’armée et il vaut mieux toujours comprendre ce qu’un militaire pourrait vous dire, ils peuvent être très dangereux, au Congo. En habitant Bruxelles, je m’efforce toujours de parler néerlandais sitôt la frontière linguistique franchie.

Tout petit, les dimanches, régulièrement, la famille au complet, papa, maman, mon frère, ma sœur et moi, nous allions visiter à travers le pays tout ce qui était à visiter, à savoir : musées, châteaux, demeures, sites touristiques et historiques ; du Zwin au château de Bouillon, en passant par Breendonk et le Musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Mais si on voulait voir Bosch, Rubens ou l’Agneau mystique, il fallait nécessairement passer par Gand, Bruges ou Anvers. C’est vrai, le pays nous semblait plat mais, en poussant jusqu’à son extrême nord, en se laissant envahir par la lumière, à un moment, on arrive à assimiler la grâce qui enveloppait les paysages d’un Pieter Bruegel.

Je possède un autre atout par rapport à mes collègues écrivains, je suis Belge tout court. Ni Wallon, ni Flamand, je suis l’écrivain belge par excellence, le plus pur, sans aucune nuance. Des mauvaises langues prétendront que je navigue entre deux eaux, je leur répondrai : « Parfaitement ! » Tant que je ne trahis personne. Là-bas, en Flandre, en faisant abstraction de ma francophonie et en m’exprimant dans la langue de Theo Francken[1], j’échappai à la peine de mort (vu le visage du policier s’approchant pour me verbaliser) en parlant simplement flamand ; j’étais à Mechelen[2]. « Het spijt me ! » « Je suis désolé », plaidai-je, « Ik zou het niet gedaan hebben », « Je n’aurais pas dû », « Meneer, ik moet om precies vijf uur aan het werk zijn, anders word ik ontslagen ! » « Monsieur, si je ne suis pas au travail à cinq heures précises, je suis viré ! » conclus-je. Devant ces capacités étonnantes de la part d’un type qui venait de débouler de la rampe de l’autoroute, en direct de Bruxelles, et traverser le terre-plein central, arrachant le gazon pour faire un demi-tour, devant mon application, la fureur du policier retomba d’un coup et le PV qui s’annonçait exorbitant se métamorphosa en simples menaces. Il finit par me chasser comme un malpropre, désarmé de tant de notions de citoyenneté de la part d’un incivique en cours de repentance.

Un déficit pour les langues

Une autre fois, juste en face de ce monument à Dixmude où des gens accomplissent annuellement des saluts nazis, ma camionnette de livraison s’était ensablée jusqu’aux essieux. « Ik heb een probleem, dames en heren », dis-je, comme on lance une bouteille à la mer. Aussitôt, une douzaine de passants s’agglutinèrent autour de mon véhicule et, les portables collés à l’oreille, ils se mirent à appeler leur dépanneur personnel. «  Ja, hij heeft een probleem », dirent-ils. En deux mouvements, la dépanneuse me sortit de l’ornière. Au vu de la facture dérisoire de l’opération, je m’étonnai auprès du garagiste. Il me pointa un de mes sauveurs, me confiant : « Hij vertelde me dat het voor een vriend is[3] ». Tout ça parce que j’avais tout dit dans la langue de Vondel. Quel Liégeois aurait fait cela ? Et même s’il l’avait fait, ç’aurait été avec des atermoiements, des réflexions sur l’identité régionale, des remises en question. Pas moi. Je n’avais pas le type sous-brachycéphale brun d’origine celtique des Wallons[4]. Que ce soit le policier, les passants de type sous-dolichocéphale blonds d’origine germanique qui m’étaient venus en aide, aucun ne pouvait se tromper, ils voyaient bien que je n’étais pas un congénère, que je venais au moins de la lointaine Afrique.

Malgré ce paradoxe, grâce à la langue, je devenais « un ami », un frère, en quelque sorte. Juste, parce que je m’étais exprimé dans l’idiome de leur maman. L’opération mathématique posait la question : « Si ce type venu d’on ne sait où est capable de baragouiner notre vocable avec enthousiasme, pourquoi ces francophones ne s’en donnent-ils pas la peine ? Alors qu’ils mangent notre pain ! » L’équation était fâcheuse en termes de cohésion nationale. La Belgique est un pays de compromis, dit-on. Il y existe, sur toutes sortes de sujets, même là où il ne devrait pas y en avoir. En ce qui concerne les langues nationales, il y a comme un déficit. Il faudrait des immersions dans les écoles, comme nous l’avions fait, enfants, à travers les émotions que procure la vue des arbres s’inclinant et indiquant par leur position que la mer du Nord était proche, ou, en flânant près des quais de Zeebrugge, le nez au vent, observant les ballets d’oiseaux ressemblant à des goélands, ou encore, en s’offrant la contemplation de toiles, dont certaines semblaient baignées dans le clair-obscur depuis l’éternité.

« Retour en Flandre »

« Retour en Flandre » n’est pas qu’un titre un peu fourre-tout, vaguement évocateur, c’est une réalité implacable lorsque l’on débarque par avion, venant de Kinshasa, comme moi en juin 1993. L’aéroport est situé à Zaventem, c’est-à-dire en territoire néerlandophone dans le sens le plus strict du terme, d’après le gendarme chargé d’exiger mon passeport. Par courtoisie, il aurait pu parler français mais, croyant me mettre en difficulté, le regard sévère, il articula : « Waarom komt u in België, meneer ? ». Sans ciller, je répondis : « Ik kom in België voor mijn familie te bezoeken. Maar ik spreek niet zo goed Vlaams. Kunnen we Frans spreken, alsjeblieft ? ». « Bienvenue en Belgique, Monsieur ![5] », ne put-il que répondre, la main figée de respect, exécutant le salut réglementaire. L’air martial avait fait place à un sourire de soulagement. Les autres passagers et leurs passeports furent auscultés minutieusement, comme il est de coutume lorsqu’il s’agit d’un vol venu du Congo.

Être l’écrivain belge d’origine et de rationalité congolaises peut s’avérer utile parce que, justement, cela donne la capacité de naviguer entre deux eaux. Là où les lois de la gravitation universelle diffèrent – même la science reconnaît cela. Donc, mettant à profit cet état de fait, je peux facilement proclamer ; nous autres, les Mongos[6], natifs de la forêt équatoriale, considérons le verbe comme élément essentiel de notre cosmogonie. On pourrait même dire qu’il est sacré. Sans le verbe, le Mongo ne va nulle part. Sans cet attribut majeur, il n’est pas lui dans sa globalité. En arrivant avec mes bagages, à ce tournant, juste après la pancarte « Rien à déclarer », la réflexion que je me fis fut que les Mongos, une fois de plus, avaient raison. Conquérir la Belgique, ce n’était pas plus compliqué que cela ; il suffisait d’user du verbe en parlant flamand et l’affaire était pliée.

Bozar Littérature

[1] Homme politique belge, né le 7 février 1978 à Lubbeek (Brabant flamand)

[2] Malines

[3] « Il m’a dit que c’est pour un ami »

[4] Classification Larousse à la fin du 19e siècle

[5] En français dans le texte

[6] Peuple du Congo (RDC)

Myriam Leroy: «Ce qu’on ne m’a jamais dit sur les Flamands»

Myriam Leroy est l’auteure d’« Ariane ». La Flandre, pour elle, c’est presque un rendez-vous manqué. Contrainte d’apprendre le néerlandais pendant 17 ans, sans succès, elle a failli passer à côté de ce qu’est la Flandre… tellement plus qu’une langue.

Temps de lecture: 6 min

On ne m’a pas dit que Gand était plus belle que Paris. On n’a pas cru utile de m’informer du sex-appeal des musiciens flamands. On n’a pas insisté sur l’avant-garde artistique qui se jouait au nord du pays. Sur la gastronomie. Sur les canaux et ces bâtiments fantasmagoriques qui les bordaient. Sur la mode, le raffinement. On ne m’a pas incitée à écouter StuBru. On n’a jamais mentionné qu’à peu près tout ce qui avait de l’allure, du chien, de la classe dans ce pays, on le devait aux Flamands. On n’a rien fait de tout ça. On m’a juste affirmé que le flamand c’était moche, mais qu’il fallait l’apprendre.

Et dès le berceau, encore bien, car c’était ça ou le chômage assuré. On ne m’a pas dit qu’il existait des métiers manuels ou artistiques, on m’a seulement montré un horizon professionnel d’« open space » dans lequel, il est vrai, il fallait parler néerlandais.

La Flandre, un pays de bettraves sucrières

Pour me permettre d’y accéder un jour, très tôt, on m’a immergée dans la langue. Je me rappelle de séjours chez mes grands-parents paternels à Neder-over-Heembeek, dans une maison aux meubles couverts de housses en plastique sur lesquels on trouvait des dentiers baignant dans un liquide trouble. Mes grands-parents ne me parlaient que néerlandais sur demande de mes parents. Je n’y comprenais rien, mais on m’assurait qu’à un moment donné, ça rentrerait.

Ça n’est pas rentré.

Pour moi, la Flandre était un pays de betteraves sucrières et de personnes âgées qui faisaient du bruit en mangeant.

Y aller était une punition.

Le Néerlandais contre vents et marées

Lors de quelques hivers difficiles à situer sur la ligne du temps, tant j’ai souhaité les oublier, nous partions en vacances à la mer du Nord. Je suppliais mes parents de me laisser à la maison, de ne plus m’emmener à Heist. La mer était grise, le sable était gris, le temps était gris. Nous marchions le long de la digue jusqu’à Knokke (dans mon souvenir, ça prenait environ 8 ans) et, ensuite, nous rentrions nous sécher, les joues gercées, avec un début d’otite. Mais sans la moindre notion de néerlandais.

Et puis mes parents m’inscrivirent à des stages.

Il y eut ce module néerlandais-solfège dont la monitrice, une vieille dame bourrue à moustache, avait crié en roulant le r et en avalant le g  : « Les gamines Leroy, vot’ mère est là ! » quand maman était venue nous rechercher le premier soir, familiarité dont nous fûmes ma sœur et moi extrêmement choquées. Était-ce le mot gamines pour nous désigner, le vot’ mère pour annoncer maman, allez savoir : il me reste peu de souvenirs de mon enfance mais cette scène-là, que j’ai vécue comme un comble de brutalité, je ne l’ai jamais oubliée.

« Das Experiment » pour ados

Et puis il y eut les stages résidentiels.

Comme cette villégiature à Koksijde organisée pour les enfants du personnel de la SNCB, séjour durant lequel j’avais embrassé Raphaël qui, le lendemain, avait embrassé Els alors que j’étais déjà amoureuse de lui à m’en arracher les ongles. Cette trahison avait été douloureuse mais compréhensible : j’avais vu cette diablesse d’Els chanter « Sensualité » d’Axelle Red et, durant sa prestation, sa minceur athlétique flamande associée à une frange courte flamande qui dansait sur son front conférait à sa performance un érotisme flamand à peine soutenable.

Il y eut aussi cet autre stage à Loppem, dans un internat aussi spartiate que prestigieux (les princes Philippe et Laurent y avaient fait une partie de leur scolarité, ce qui nous était rappelé à intervalles réguliers).

La particularité de cette session qui, je pense, coûtait très cher à mes parents, était qu’elle proposait une immersion totale, 24 h sur 24, de gré ou de force, dans la langue de Vondel. Il y avait les cours, bien sûr, mais aussi les conversations « in het nederlands alstublieft ».

Des pions traquaient le moindre mot de français et distribuaient des « strafjes » aux coupables, punitions consistant à recopier sans fin : «  Ik moet Nederlands spreken, Ik moet Nederlands spreken… » Après deux strafjes, tu devais appeler tes parents pour leur révéler, en présence de la direction, que tu jetais leur argent par les fenêtres. Après trois, tu étais viré, excommunié, et tes camarades te regardaient tirer, penaud, ta valise dans les graviers, hors de l’enceinte de l’école, loin de l’élite, à l’écart du prestige conféré aux lieux par les princes Philippe et Laurent.

Nos matons étaient vicieux, ils laissaient traîner leurs oreilles jusque dans les sanitaires. Nous l’étions aussi et avions développé des stratégies de survie assez sophistiquées : entre nous, nous parlions français avec un fort accent néerlandais tout en noyant nos phrases de ge, de je, de en et de quelques pronoms qui nous venaient facilement pour compléter l’illusion. Nos conversations allaient donc comme ceci : « Ik en heb gemarre van ce putijn de stage de merdje. » Les moniteurs n’y entendaient que du feu. Et nous, on oubliait deux minutes qu’on participait à une sorte de Das Experiment pour ados.

De mes 5 à mes 22 ans, âge où j’ai quitté l’université, j’ai suivi des cours de flamand. De mes 5 à mes 22 ans on m’a envoyée en Flandre pour m’assurer un avenir décent dans le monde de l’entreprise et de l’administration. Cet investissement ne serait jamais rentabilisé : mon métier n’impliquera que de m’exprimer en français.

Mais il y a quelques semaines, je suis allée interviewer une Anversoise dans un café : nous dûmes, pour nous comprendre, nous parler en anglais et, quand j’ai commandé mon coca, le serveur m’a demandé de répéter.

Dix-sept ans de tribulations de la famille Piper, de chansons de Clouseau, de « Ik ben François, ik ben dertien en ik kom uit Ecaussines », 17 ans de rejet du verbe, de temps primitifs…

Pour ça.

Pour craindre de croiser un Flamand, pour m’excuser, la honte aux joues, de mon peu d’aptitude dans sa langue alors qu’il se décarcasse pour s’adresser à moi dans la mienne.

Au-delà de la langue

A ma décharge, on ne m’avait jamais dit que Malines était sublime à la nuit tombée, qu’il y avait des bars à Anvers où on passait le meilleur RnB de la planète et que peu de choses étaient aussi sexy que l’élocution un brin fragile d’un Flamand s’essayant au français. On prétendait que le flamand c’était laid mais qu’on devait l’apprendre. On l’assénait comme si nous, Wallons, étions supérieurs, très chics, comme si les autres étaient des bouseux et que leur idiome n’était fait que de grognements, en toute logique. Alors j’ai certes étudié le flamand mais il n’a pas pris, il n’est pas resté, il m’a quittée comme il quitte hélas tous ceux à qui l’on tente d’enseigner une langue sans d’abord les éduquer à en aimer les gens.

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5 Commentaires

  • Posté par BRASSIENE Jean-Louis, dimanche 17 février 2019, 13:25

    Ce texte explique parfaitement l'abîme séparant le Flamand du belge francophone. Il s'est creusé au fil des années sur l'ignorance mutuelle de ces deux communautés. Des choix politiques malheureux ont fait le reste pour arriver au point où l'on s'observe aujourd'hui avec curiosité voire méfiance dans le pire des cas, style Pierre Vassiliu quand il chantait "Qui c'est celui-là". J'ai habité à Anvers pendant plus de dix ans sur l'Italiëlei et n'ai jamais rencontré une quelconque animosité dans le cercle professionnel ou dans la vie en société. Cette forme d'animosité est toutefois apparue plus tard à l'état larvé à la fin des années 80. Bob Cools quittait son poste de bourgmestre. Ensuite, de manière plus affirmée quand je commençai à sentir le vent nationaliste souffler sur la cité d'Hendrik Conscience et Pierre P. Rubens. Les différences culturelles et les images véhiculées en Belgique francophone du Flamand ne peuvent justifier à elles seules le fossé qui nous sépare. Ce serait trop facile. Il y a surtout les mentalités à changer. Autant dire que le route sera longue avant d'y parvenir.

  • Posté par Bricourt Noela, samedi 16 février 2019, 14:50

    Que de clichés à propos des nordistes et des sudistes . Le je-m'en-foutisme du sud et la rigueur du nord...Les routes bien entretenues dans le nord ...Mais ce sont des questions de budget , l'entretien des routes. Pas de la paresse. Personne n'apprécie les routes en mauvais état. Ce n'est pas un choix francophone hi hi hi. C'est un problème d'argent. On entend aussi fréquemment dire ou écrire que les francophones sont des méditerranéens pour exprimer de manière globale mais entendue que les francophones auraient à la limite un côté presque mafieux; mais en tout cas à tout le moins un côté fraudeur, paresseux , le tout dissimulé sous une forme de bonhommie. En clair, incurables.

  • Posté par Bernard Philippe, dimanche 17 février 2019, 11:36

    Comme c'est cliché et réducteur. Pffffff c'est pas encore fini le complexe ?

  • Posté par Nolet Guy, dimanche 17 février 2019, 10:11

    Je crois plutôt que les décideurs du sud n'ont aucune vision d'avenir, p.ex. construire des gares somptueuses pour y accueillir des trains en retard et inconfortables et être à cours de budget pour le RER.

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