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«Vulnérabilités, pouvoir et intérêt général: une possible conciliation?»

Mouvement des gilets jaunes, manifestations pour le climat, phénomènes migratoires : nos sociétés sont confrontées à différentes crises qui révèlent avant tout leur vulnérabilité et la difficulté de satisfaire les intérêts de tous.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

En regardant l’actualité de ces derniers mois, force est de constater que nos sociétés se révèlent de plus en plus vulnérables. Les manifestations des gilets jaunes ont mis en évidence les fragilités d’un système qui ne parvient plus à protéger les moins favorisés, ceux-là mêmes qui pourtant contribuent par leur travail au bon fonctionnement de la société. Les manifestations pour le climat ont mis en évidence la vulnérabilité de notre planète exposée aux conséquences de l’activité humaine, et elles ont permis de démontrer que cette vulnérabilité mobilise les citoyens à demander un cadre légal capable d’imposer un changement de comportements non seulement aux individus mais aussi aux Institutions et aux États. Les phénomènes migratoires ont ébranlé une société en passe de se refermer sur elle-même, en dévoilant dans leur ombre les vulnérabilités d’un système qui se réclame de l’accueil des migrants mais qui est en réalité dans l’impossibilité de l’organiser. Dans les trois cas le constat est le même : les crises révèlent des vulnérabilités individuelles, sociales, structurelles qu’on ne peut plus passer sous silence.

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Un pouvoir au service d’intérêts particuliers

Et pourtant, force est de constater que la reconnaissance de ces vulnérabilités reste encore difficile à de nombreux endroits. Il a fallu les gilets jaunes et les gilets verts pour qu’une ouverture à certaines de ces vulnérabilités devienne possible dans le monde politique. L’actualité récente des théories du complot avancées contre les manifestations pour le climat ou encore l’inaction des différents pouvoirs législatifs de notre pays à cause de leurs désaccords face aux urgences climatiques montrent bien que cette ouverture reste encore limitée. Pourquoi ? Parce que l’exercice du pouvoir se conçoit plus comme un acte d’affirmation des intérêts particuliers que comme un service en vue du bien commun. Certes, le fait de chercher dans le pouvoir une affirmation de ses propres intérêts est la tentation à laquelle nous sommes tous exposés. Il suffirait d’analyser les actes des enfants dans la cour de récréation d’une école primaire pour constater que cette tentation est constitutive de notre humanité. Mais justement, cette attitude nécessite d’être éduquée afin de dépasser ce stade.

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Un intérêt général difficile à définir

Depuis quelque temps, l’invitation à poursuivre l’intérêt général a pourtant refait surface dans certains discours et dans les médias. S’il convient de le saluer, il n’est toutefois pas certain que chacun comprenne la même chose quand on parle d’« intérêt général ». Est-ce le bien commun ? Est-ce la somme des intérêts particuliers ? Est-ce l’intérêt qui résulte de la somme des intérêts de la majorité ? Est-ce le consensus et la disparition des oppositions à l’intérieur de la société ? La réponse à ces questions n’est pas aisée, et d’ailleurs le plus souvent on n’en donne aucune. Les jeunes qui se mobilisent pour le climat semblent cependant en proposer une qui paraît important d’explorer. Par leurs manifestations pacifiques, joyeuses et déterminées, ils montrent qu’on peut se dépenser pour une cause qui n’est ni contre quelqu’un, ni pour soutenir les intérêts d’une partie, ni même pour créer un consensus général. Il s’agit d’une cause qui nous concerne tous et qui touche non seulement toutes les générations dans toute la planète, mais aussi et surtout ceux qui ne sont pas encore nés !

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Non sans une certaine prise de risque (rappelons qu’ils brossent les cours !), ces jeunes témoignent ainsi que le souci de l’intérêt général n’est pas une option mais une obligation découlant de l’appartenance à une commune humanité, qui implique que les hommes sont liés les uns aux autres et responsables de leurs actes non seulement dans l’immédiat mais aussi sur le long terme. Par leur « désobéissance civile » pacifique, ces jeunes attestent donc dans la pratique que l’« intérêt général » est ce lien qui nous unit tous et que nous ne pouvons ni ignorer ni abîmer. Et c’est là sans doute l’essentiel de leur message, rappeler la responsabilité que nous avons les uns envers les autres, et envers ce qui est commun, pour nous forcer – et forcer ceux qui nous gouvernent – à agir dans le respect – et l’intérêt – de ce lien.

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Une bataille constructive

Une conciliation impossible ? Si « l’intérêt général » est ce lien, alors il n’est ni la somme des intérêts particuliers, ni non plus le consensus et la disparition des différences dans la société. Le fait de le poursuivre implique donc le renoncement à l’exercice du pouvoir comme instrument d’affirmation de ses intérêts particuliers. Les jeunes témoignent de cela dans leurs actions. Nous constatons en effet qu’ils continuent à s’organiser et à manifester malgré les accusations de complotisme, malgré les sanctions qu’ils risquent, malgré le scepticisme de certains de leurs camarades. L’attention à la vulnérabilité de la planète leur a donné une force d’union – il s’agit de jeunes francophones et néerlandophones réunis ! – qu’il est difficile d’ébranler. Ils n’ont pas recours à la violence, leur « bataille » ne détruit rien, au contraire elle construit des ponts entre les gens et les générations. En reconnaissant les vulnérabilités de la société et en poursuivant « l’intérêt général », ces jeunes ont obtenu un pouvoir inimaginable, en obligeant même les plus sceptiques à les écouter. Plutôt que de pointer les incohérences dues à leur jeunesse, il me paraît plus judicieux de voir dans l’invitation qu’ils nous adressent à assumer notre devoir d’humanité envers notre « maison commune », une manière intéressante de concilier pouvoir et intérêt général. Les philosophes de l’antiquité utilisaient le mot « vertueux » pour qualifier cette attitude, et ils en faisaient l’un des piliers de l’éthique et de la politique.

Vers l’acquisition d’une attitude vertueuse

Comment permettre à cette attitude vertueuse de prendre le dessus, en nous et dans la société ? Si l’on considère l’action de ces jeunes, on remarque que le point de départ de leurs protestations a été la prise en compte sérieuse de la vulnérabilité de la planète et des êtres qui l’habitent. La poursuite de l’intérêt général et l’exercice du pouvoir comme service au bien commun ont découlé de cet accueil des vulnérabilités sociétales. Celui-ci, où qu’il se manifeste – la vulnérabilité est à accueillir avant tout en soi-même – est donc le premier pas pour l’acquisition d’une attitude vertueuse face à l’exercice du pouvoir et à la poursuite du bien commun. A contrario, nous devons en conclure qu’une société qui oublierait d’accueillir les vulnérables est destinée à se fragiliser, restant prisonnière de la nécessité de se protéger face à tous ceux qui, en son sein, finissent par confondre pouvoir et moyen d’affirmation de soi et de ses propres intérêts.

 

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