En lisière de l’intime

Exploratrice des failles et du flou, la photographe France Dubois déploie de nouveaux territoires, déplie de nouvelles cartes de l’intériorité, avec une série du corps et du paysage qu’elle expose chez Krista Autio. Sur fond noir, un corps féminin à la peau diaphane, aux os saillants – fragilité, frugalité, pudeur d’une certaine nudité –, répond en écho aux paysages humides d’une forêt inconnue arpentée au cœur du clair-obscur de soirées d’été.

Avec cette série intitulée Norwegian Wood , l’artiste nous convie en territoire inconnu comme elle l’a fait précédemment lors d’une résidence au Japon ( Homesick ) ou en Californie ( How to become invisible ). Imprimés sur papier coton, encollés sur aluminium, ces douze clichés inédits sont à la fois minimalistes et redoutablement esthétiques – pictorialistes, par le velouté des encres demeurées à l’état pur, et la matité des noirs profonds. Livrés sans frontière au regard, sans vitre, les corps et les paysages révèlent toute la mélancolie et la fragilité humaines, mais aussi nos faiblesses physiques.

France Dubois.

Une série très émotionnelle pour l’artiste, réalisée entre Bruxelles et la Scandinavie : « J’ai entamé ce travail à un moment de ma vie où j’étais partiellement immobilisée par la maladie, et j’ai voulu me représenter dans des autoportraits sur fond noir pour ne pas demeurer passive et agir à ma façon. Ensuite, quand je suis arrivée en Norvège, la rencontre avec la forêt a été un lieu de ressourcement, un point de reconstruction, et j’ai voulu saisir ces paysages flottants, indécis, à la tombée du jour, entre chien et loup. »

Jouant sans cesse sur le visible et l’invisible, le rêve et la réalité, ce qui se donne à voir ou non, France Dubois explore les frontières de l’intime, la pénombre et l’épure, mais aussi la mise en espace de ces images choisies avec soin dans un grand souci d’économie. Chaque photographie de la série est à la fois intuitive, minimaliste et très formelle. En mettant en images les fluctuations de nos vies, celles qui éprouvent notre capacité à passer d’un état à un autre, qu’il s’agisse de l’adolescence, des relations avec l’autre, de l’absence, de l’Histoire ou de la maladie, l’artiste explore notre capacité à transcender nos fêlures pour en sortir grandis, comme un éternel recommencement. La disparition y est plus douce, entourée de lumière, la maladie devient œuvre d’art, la mélancolie se transforme en pure énergie, moteur de la créativité. « Le spectateur chemine à travers ces paysages nordiques à la manière d’un voyageur égaré. Sous ses pas, des branchages crissent, dans l’air dansent des lumières pâles, fantômes ou bien esprits, écrit Marie Lagarde pour l’exposition. En capturant ces instants durant lesquels s’effacent les limites entre monde physique et spirituel, France Dubois invite le spectateur à une cérémonie mystérieuse et régénératrice. Elle suggère, à travers la vulnérabilité de nos corps, l’immense force de l’introspection et de la création artistique. »

France Dubois.

En quête du nord

« K41. NordiKeye Project », le lieu d’exposition, est à la fois galerie et atelier d’artiste, créé et géré par une plasticienne finlandaise installée en Belgique depuis le début des années 2000. Krista Autio fédère autour d’elle avec énergie une constellation d’artistes nordiques gravitant à Bruxelles : « Il n’existait pas de point de ralliement pour la communauté finlandaise et scandinave, de lieu convivial où se rencontrer, exposer, échanger, même sur des projets en cours d’achèvement. » En deux ans d’existence, le projet a pris de l’ampleur : « On s’est trouvés facilement, les artistes du nord, mais aussi le public belge intéressé par ce que nous faisons. Ixelles est un cadre idéal pour un projet de ce genre. »

C’est la première fois qu’une artiste belge expose ici : en découvrant le travail de France Dubois, Krista Autio a été immédiatement séduite par son minimalisme plus doux, selon elle, que la sensibilité nordique. Cette interrogation sur la chair et la nature, végétale ou minérale, annonce une autre exposition prévue à l’automne à la Chapelle de Boondael, en collaboration avec Tamar Kasparian, sous le titre « Anatomia ». Photographies et dessins s’y rencontreront en une proposition plastique inédite, qui donnera à voir la texture du vivant.

« France Dubois. Norwegian Wood », K41. NordiKeye Project, jusqu’au 30 mars, du jeudi au samedi de 13 à 17h, 41 rue Keyenveld, 1050 Bruxelles. www.k41.gallery

Poursuivez votre lecture sur ce(s) sujet(s) :Forêts|Japon|Norvège|Californie|Belgique
 
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