«Vous avez de ces mots»: médiéval ou moyenâgeux?

Médiévale ou moyenâgeuse, la gargouille
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Médiévale ou moyenâgeuse, la gargouille ? - D.R.

En réaction à l’annonce récente de la lourde condamnation d’une avocate des droits humains en Iran, certains ont fustigé le caractère médiéval du régime en place à Téhéran. Il s’agit ici de dénoncer des pratiques jugées dignes du Moyen Âge – tel que nous le percevons. Mais, dans ce contexte, faut-il préférer médiéval à moyenâgeux  ?

Ces deux adjectifs sont attestés en français depuis le XIXe siècle. Initialement, ils n’étaient pas clairement distingués d’un point de vue sémantique. Mais les médiévistes français à la charnière des XIXe et XXe siècles ont clarifié la terminologie : à médiéval est associée l’objectivité savante ; à moyenâgeux correspond l’imaginaire, voire l’obscurantisme. La répression de la liberté d’expression ne peut être que moyenâgeuse…

Y a-t-il de parfaits synonymes ?

Les synonymes sont, d’après le Petit Robert, « des mots ou expressions qui ont une signification très voisine et, à la limite, le même sens. » Cette formulation prudente invite à conclure qu’il n’y a pas de « parfaits synonymes », comme peut le constater toute personne soucieuse de soigner son style en évitant les répétitions trop rapprochées des mêmes termes. Remplacer intelligent par malin ou par ingénieux peut modifier le sens de votre phrase ; lui substituer brillant ou surdoué entraîne une différence d’intensité.

Le plus souvent, la synonymie fonctionne, non avec un mot (de même catégorie grammaticale), mais avec une ou plusieurs acceptions de ce mot. Un nom polysémique comme naïveté est synonyme de candeur dans le sens de « grâce naturelle empreinte de confiance et de sincérité », mais équivaut à crédulité lorsqu’il signifie « excès de confiance, résultant souvent de l’ignorance, de l’inexpérience ou de l’irréflexion ». L’adjectif honnête est synonyme de intègre dans un honnête homme et de passable dans un honnête résultat.

Les contextes d’emploi limitent la synonymie. Remplacer courage par bravoure peut sembler anodin ; mais votre connaissance du français vous fera préférer avoir le courage de ses opinions, perdre courage et… un morceau de bravoure. Il en va de même au plan stylistique : le verbe manger appartient à un registre neutre, à la différence de bouffer qui relève du vocabulaire familier. Votre voiture flambant neuve est rarement une bagnole. Votre quotidien favori est-il un journal, une gazette ou un canard  ?

Médiéval, moyenâgeux : une progressive différenciation

La synonymie est un processus dynamique : lorsqu’une évolution de sens se produit pour un mot, ceux qui lui sont apparentés sémantiquement changent également. Une belle illustration nous est fournie par les adjectifs moyenâgeux et médiéval. Tous deux ont une base sémantique commune : ils qualifient ce qui est en lien avec le Moyen Âge. Mais leur synonymie s’arrête là : ils sont le fruit d’une histoire qui leur associe des connotations à distinguer soigneusement.

Ces deux adjectifs sont récents en français : ils datent du XIXe siècle. Médiéval n’est pas repris par Pierre Larousse, mais il apparaît dans le Supplément du Littré, au détour d’une citation de 1874 où il est question d’une inscription latine « en lettres médiévales » : le Moyen Âge est ici un moment de l’histoire dont on étudie les caractéristiques. La 8e édition (1932) du Dictionnaire de l’Académie, la première à mentionner cet adjectif, le glose comme suit : « Qui appartient à la période historique désignée par le nom de moyen âge. »

L’adjectif moyenâgeux est attesté quelques années plus tôt, dans le Journal des Goncourt (1863), avec le sens de « qui aime le Moyen Âge ». Pourtant, ni Littré, ni Larousse n’en font mention au XIXe siècle. Il se retrouve dans la 8e édition (1932) du Dictionnaire de l’Académie, avec la définition suivante : « Qui se rapporte au moyen âge. » L’Académie ajoute qu’il s’agit d’un mot familier, ce qui suggère une distinction entre un emploi courant (moyenâgeux) et un usage de clerc (médiéval).

De nos jours, les deux adjectifs se sont clairement différenciés. Les dictionnaires usuels s’accordent à qualifier de médiéval ce qui est factuellement associé au Moyen Âge : l’époque médiévale, l’art médiéval, le latin médiéval, les études médiévales. Médiéval a donc reçu l’acception donnée initialement par l’Académie à moyenâgeux. Ce dernier est plutôt réservé aujourd’hui, non à ce qui se rapporte au Moyen Âge, mais à ce qui évoque cette période de l’histoire telle que nous nous la représentons, avec son pittoresque (des ruelles moyenâgeuses), son caractère suranné (un folklore moyenâgeux), voire ses conceptions rétrogrades (des procédés moyenâgeux).

Médiéval, moyenâgeux : une distinction idéologique

À quoi est due cette évolution sémantique ? Sans doute, comme le propose Marc Kurde dans une contribution où il analyse l’évolution de la réception du Moyen Âge, à une préoccupation qui animait les médiévistes de la génération des Gaston Paris (1839-1903) et Paul Meyer (1840-1917) : se distancier des connotations négatives qui étaient associées, depuis les Lumières, au Moyen Âge et à son présumé obscurantisme. Il convenait de distinguer les idées moyenâgeuses et la pensée médiévale.

Une seconde préoccupation a rejoint la première : celle d’opposer l’authenticité du médiéval, soutenue par une connaissance historique et philologique approfondie, à la facticité de certaines « reconstructions » moyenâgeuses, fantaisies peu respectueuses des faits avérés. D’un côté, des romans de cape et d’épée issus d’un imaginaire moyenâgeux ; de l’autre, des textes authentiques produits par des philologues spécialistes en littérature médiévale.

À un Moyen Âge restitué par des études scientifiques « objectives » s’oppose un Moyen Âge ressenti et fantasmé : deux visions d’une même réalité qu’il convient de distinguer dans la terminologie. Le premier sera médiéval, le second moyenâgeux. En français, il vous faut donc choisir entre ces deux adjectifs, à la différence des anglophones qui se contentent du seul medieval ou des néerlandophones qui n’emploient que middeleeuws. Abondance de biens ne nuit pas, dit un adage… du Moyen Âge !

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