A l’amour, à la mort

C’est une histoire d’amour comme on en voit peu, celle de Claude et Lilly. Quand Vincen Beeckman (Bruxelles, 1973) les découvre par hasard sur un banc de la gare centrale pour la première fois, il ne résiste pas, va à leur rencontre, demande à les photographier : le couple accepte, et ce qui n’était qu’un moment de grâce devient un projet en soi, malgré la difficulté de les retrouver, sans même un numéro de téléphone où les joindre. « Et la fois suivante, sans jamais en connaître la date, je rapportais la photo précédente. C’est aussi à partir de cela que débutait l’échange. Il s’est passé des choses simples comme suivre un match de foot ensemble. C’était entre le rituel et la routine. Parfois on oubliait presque de faire la photo. »

Cette série de 29 portraits, l’artiste l’expose pour la première fois en Belgique, chez Jacques Cerami, après en avoir montré certains au Château d’Eau à Toulouse. Peu de contexte, dans ces images : ce qui importe, c’est avant tout l’histoire d’amour entre Claude Van Halen et Liliane Maes. Ils se rencontrent pour la première fois en 1995. Claude vendait des croustillons sur la Foire du Midi. Le patron d’un bar lui demande s’il peut prendre soin de Lilly car elle est battue par son conjoint. Claude accepte. S’ensuit une romance de vingt-deux ans, qui s’achève l’an dernier par le décès de Lilly.

Vincen Beeckman, Claude et Lilly, tirage argentique à 3 exemplaires, 2.000 euros.
Vincen Beeckman, Claude et Lilly, tirage argentique à 3 exemplaires, 2.000 euros. - D.R.

Une romance que Vincen Beeckman a suivie les quatre dernières années, allant jusqu’à prévenir les secours quand Lilly doit être hospitalisée, accompagnant Claude le jour même de son décès, et au-delà de l’enterrement. « Je n’avais pas envie de travailler comme un reporter qui donnerait des détails sur ce qu’ils mangent, comment ils dorment dans la rue ou dans des petits studios à la débrouille qu’ils ne gardaient jamais longtemps. Le décor importe peu, on ne voit presque pas qu’ils sont sans-abri, ils sont plutôt les Roméo et Juliette des temps modernes ! La répétition fait que tu es proche d’eux et que tu les vois évoluer dans le temps. Et puis tu vois que c’est difficile. Tu vois un peu leurs vêtements qui ne sont pas toujours nickels. Tu sens quelque chose mais, si tu ne dis rien, tu peux dire que c’est juste l’amour. Le point de départ, c’est l’amour. Dans la rue, il n’y a pas d’intimité possible, c’est le monde de la drogue, de l’alcool, de la violence nocturne, ils sont confrontés à des problèmes que les autres couples ne connaissent pas, d’ailleurs rester en couple quand on vit dehors, c’est incroyable, j’en connais peu qui aient tenu si longtemps ! »

L’art pour tous, par tous

Montrer cet amour exceptionnel sans ambition de faire œuvre sociale, de choquer ou de rendre ça « attrayant », telle était l’intention de l’artiste. Rien de spectaculaire dans ces images hormis la façon dont les amoureux se tiennent et s’embrassent ; ce qui émane de la photo – leurs mains, leur humour, la couleur vive d’un vêtement ou d’un maillot de foot. Une éthique de la photographie qui tient à cœur à Beeckman, qui travaille ainsi depuis quinze ans, multipliant les projets de quartier à Bruxelles depuis Casting (2006) dans la station de métro Anneessens : une mosaïque de 700 photos sur les 12 piliers souterrains : des portraits des usagers du métro et des habitants du quartier.

Un désir que Beeckman a également mis en œuvre à de nombreuses reprises au sein du centre d’art Recyclart, entre 2002 et 2018 : « Le but était que les projets participatifs y soient aussi importants que la programmation elle-même, que ce ne soit pas exposé en tout petit mais dans une salle normale. Que ce soit montré sur le même plan que le reste, et pas simplement dans une visée pédagogique ou périphérique. Que ça crée des œuvres qui aient autant, voire plus de valeur et d’émotion que celles des artistes professionnels. Je voulais réfuter cette hiérarchie, que ça puisse être à la fois collectif et beau, réalisé par plein de gens qui donnaient toute leur énergie, même s’ils ne connaissent pas les codes. »

Pari réussi. Humainement aussi. Dans une boîte en métal où il gardait son tabac, Claude avait noté sur un vieux papier le numéro de téléphone de Vincen, son « photographe privé » comme il l’appelait, pour l’avoir toujours sur lui…

« Vincen Beeckman, Claude et Lilly », Galerie Jacques Cerami, du 30 mars au 4 mai, vernissage 29 mars de 19 à 22 heures, du mercredi au vendredi de 15 à 19 heures, samedi de 11 à 18 heures, 346 route de Philippeville, 6010 Charleroi, 071-36.00.65, www.galeriecerami.be

 
 
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