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Urgence climatique et refroidissement politique

Le plus terrible dans la manière dont la classe politique, dans sa trop grande majorité, gère cette affaire, c’est le mépris, déclaré ou voilé, à l’encontre des jeunes. Et ce, tant du côté de ceux dont l’engagement en faveur de la loi n’est que tactique, que de celui des opposants.

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 7 min

Ceux qui étaient au rendez-vous, dimanche 24 mars après-midi, le confirment : l’opération a été très bien préparée. Une organisation efficace, une ambiance exaltée et bon enfant ; un public représentatif de toute la population, francophones et néerlandophones, jeunes et moins jeunes, militants syndicaux, artistes, citoyennes et citoyens de toutes les couches sociales. Et puis, une situation très belge : alors que le périmètre visé pour la première occupation est le plus sensible de la capitale, les manifestants y accèdent sans aucune difficulté. Ils s’installent. La police finit par arriver mais se montre bienveillante. Cela va durer quatre heures sans tension, et même avec quelques touches insolites, comme cet homme en long imperméable bleu et lunettes de soleil, qui tient un énorme micro raccordé à rien et qui se balade pendant quatre heures sans interviewer personne… Belgique, quand tu nous tiens ! Le musée Magritte n’est pas loin.

Pour quoi manifester ?

Comme le rappelait Béatrice Delvaux dans un récent éditorial, la question n’est pas tant de voter ou non cette loi ; il s’agit de mettre les responsables politiques face à leurs responsabilités et, surtout, face à leur hypocrisie et leur inaction coupable face aux défis écologiques. Le chemin est encore long avant une solution, et celle-ci ne sera pas simple. Par ailleurs, l’unanimité des partis francophones est aussi suspecte que les refus de certains partis néerlandophones.

Du côté francophone, même ceux qui continuent de penser – comme le développait récemment David Clarinval – que la croissance et la technologie restent les seules solutions possibles aux défis climatiques, se disent d’accord de voter pour la révision de la Constitution. Sont-ils sincères ? On peut en douter. D’abord, ils savent que la révision ne se fera pas, puisque la majorité des deux tiers ne sera pas atteinte. Il faut une majorité des deux tiers pour réviser la Constitution, ce qui est logique – ce qui ne l’est pas, c’est qu’il a suffi d’une micro-majorité pour plonger l’Europe et le Royaume-Uni dans la crise du Brexit, mais c’est une autre histoire. Mais les réformes successives de l’État qui ont conduit à l’aberration lasagnesque belge n’ont jamais été confirmées par un référendum quelconque ; elles se sont faites petit à petit, sans véritable vision d’ensemble, sinon à donner du pouvoir aux différents satrapes de province, aux régionalistes obtus qui préféraient être premiers dans leur village que deuxièmes à Rome. Au final, pour des questions qui exigent de la hauteur comme celles du climat, on se retrouve avec quatre ministres, représentant quatre niveaux de pouvoir, mais aussi et surtout quatre partis, toutes et tous englués dans des querelles minables, des querelles d’ego, incapables de se parler, de se concerter et de s’unir pour une politique ambitieuse.

Une loi climat pour sauver le monde ?

Certains partis francophones ralliés sans trop de conviction à la cause se disent in petto qu’une loi ne changera rien, mais que c’est bon pour leur campagne électorale ; les partis flamands qui s’y opposent affirment qu’une loi ne changera rien, et jugent que c’est bon pour leur campagne de s’y opposer. Question donc d’électorat, pas de vision politique. C’est possible qu’une loi ne change pas grand-chose ; mais il est choquant de voir aujourd’hui des partis comme la N-VA rejeter l’efficacité d’une loi quand ils ont poussé à l’adoption de lois d’urgence après les attentats terroristes. On peut même remonter plus loin dans le temps : face à des affaires de pédophilie ou de terrorisme, la plupart des partis s’entendent pour voter des lois dans l’émotion, alors que ces lois sont la plupart du temps inefficaces, redondantes ou impossibles à mettre en œuvre.

Peut-on dire que la menace climatique est autrement plus forte et dangereuse que le terrorisme ? Alors, l’argument qu’une loi ne servira à rien est indécent, à moins d’admettre que les lois antiterroristes ont elles aussi été inefficaces, coûteuses et liberticides. Bien sûr, il y a des lois qui ont été votées, des institutions qui ont été mises en place et qui n’ont pas rempli leurs objectifs ; mais si c’était une règle générale, la démocratie n’existerait pas. De quel droit peut-on affirmer, avant même qu’elle soit votée et mise en application, que la loi climat ne produira pas des effets positifs ? À commencer par le premier et le plus immédiat : obliger les responsables politiques à faire de ce sujet une priorité, et à la traduire de manière positive et dynamique dans tous les secteurs de la vie publique.

Le mépris des jeunes

Mais ce qui me semble le plus terrible dans la manière dont la classe politique, dans sa trop grande majorité, gère cette affaire, c’est le mépris, déclaré ou voilé, à l’encontre des jeunes. Et ce, tant du côté de ceux dont l’engagement en faveur de la loi n’est que tactique, que de celui des opposants.

Sur des modes différents, les uns et les autres disent la même chose : la politique n’appartient qu’à eux. Les citoyens et citoyennes n’ont pas à s’en mêler. S’ils font pression dans la rue pour obtenir quelque chose, soit, on les laisse gesticuler. On n’adopte pas l’attitude macronienne, on n’envoie pas les autopompes, on ne sort pas les matraques. On ne tire pas sur les manifestants, on ne leur arrache pas des yeux ou des mains. On est gentil, ou alors cynique. On sort l’arme de l’humour et de la dérision : c’est quoi, ces jeunes qui demandent à leurs parents de les conduire en SUV à la manifestation, à la suite de laquelle ils iront acheter leur nouveau GSM et réserver leur vol pour Ibiza ? Sous-entendu : dans quelques années, ces jeunes bobos énervés achèteront une voiture de société et construiront leur villa quatre façades. Il faut que jeunesse se fasse, puis que vieillesse se tasse.

Est-ce du mépris ou de l’aveuglement ? Les deux, mon capitaine. Dans son essai sur L’art de la révolte où il évoque les cas de Snowden, Assange, Manning et d’autres lanceurs d’alerte, Geoffroy de Lagasnerie souligne combien les responsables politiques jouissent en particulier d’un privilège : « On ne mesure sans doute pas à quel point découle, pour ces derniers, une sorte de jouissance du fait d’avoir accès à des informations dont le public, ainsi constitué en masse ignorante, est privé : c’est toute une image de soi comme être privilégié, lucide, qui a accès à ce qui est rare, à ce dont les citoyens ordinaires sont exclus, qui structure le rapport à eux-mêmes de celles et ceux qui sont intégrés dans l’appareil d’État. C’est l’une des rémunérations symboliques les plus fortes que l’État procure à celles et ceux qui le servent. Or l’action de WikiLeaks a pour conséquence de ruiner ce privilège de classe. »

En jouant la carte de la désobéissance civile et en reprenant certains outils des Anonymous (l’action collective, la confusion des noms comme dans la vidéo qui a annoncé l’occupation de la Rue de la Loi, le principe même de l’occupation, qui renvoie aux actions d’Occupy Wall Street…), les jeunes et les activistes pro-climat font beaucoup plus que de demander au gouvernement de prendre des mesures écologiques ; ils contestent les fondements de la société dans laquelle leurs aînés ont voulu (et cru) les inscrire, et au nom de laquelle ces aînés se croient permis de les critiquer aujourd’hui, comme si c’était les jeunes qui avaient demandé à leurs parents de leur offrir ce monde-là. Un monde fondé sur une croissance sans fin, sur une consommation dont le moteur est la frustration greffée à une quête artificielle d’un bonheur sur mesure. Mais ce n’est pas le monde que réclament les jeunes qui manifestent, et c’est leur faire injure que de leur prêter cette intention. Certes, ils ont aussi leurs contradictions. Mais pas plus que nous. Et même moins.

Leur mentir, se moquer d’eux, ne pas les entendre, au-delà du vote ou non de la révision de la Constitution, aura des conséquences que les responsables politiques feraient bien de prendre en compte avant de tweeter ou de voter, parce que ces jeunes seront aux commandes du pays demain. Et ce qui distingue une relève démocratique d’une révolution tient avant tout dans la qualité du processus de régénération des responsables politiques, dans la capacité des anciens de s’écarter à temps et d’assurer la transition. Eh oui, même en politique, il faut penser à une transition responsable. L’écologie est partout.

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13 Commentaires

  • Posté par Deckers Björn, lundi 1 avril 2019, 13:33

    C'est en effet bien préocupant de voir la classe politique infantiliser la jeunesse et leur renvoyer brutalement ce message à ces futurs électeurs : "la démocratie, c'est cause toujours". Ils passent leur vie à se désoler de voir les cohortes de citoyens quitter le bac à sable de la démocratie, mais quand ils tiennent une occasion de faire le lien entre la politique et les citoyens, la classe politique n'en tire qu'une occasion de plus de se positionner sur le "marché électoral". Il ne faudra pas s'étonner si cette jeunesse qui arrive demain sur le "marché électoral" opte pour la décroissance électorale!!! Par ailleurs, je lis régulièrement des commentaires assommants refusant de voir l'enjeu climatique de notre époque. LE SOIR n'est pas un organe de propagande écologiste, du reste, à part les animaux et les plantes, je me demande bien qui financerait une telle opération de propagande à si grande échelle (posez vous la question, et vous verrez que c'est y répondre) dont on peine à trouver les "bénéficiaires". Si vous voulez trouver un organe qui nie encore à ce point l'évidence, il va bien falloir vous rabattre sur les sites de complotisme car tous les organes de presse dignes de ce nom ont évidemment intégré l'urgence écologique. Heureusement pour vous, le complotisme est à la mode. J'imagine qu'entre autres le torchon de Modrikamen devrait pleinement assouvir votre aveuglement.

  • Posté par Philippe Pasman, mardi 2 avril 2019, 8:45

    J’ignore qui seront les bénéficiaires mais il est certain qu’il y a beaucoup d’argent en jeu. L’Europe parle de débloquer 100 milliards d’euros par an. Reconnaissez que cela peut attirer la convoitise. Personne nie le changement climatique, ma crainte c'est qu'en final ce seront à nouveau les pauvres qui vont payer

  • Posté par Nasse Colette, dimanche 31 mars 2019, 19:06

    Faut-il être parfait (et qui le décrétera : un plus que parfait?) pour avoir le droit d’écrire une chronique ? Faut-il être parfait pour se sentir autorisé à manifester ? Si la réponse était affirmative, cela équivaudrait à interdire toute expression puisque, par définition, nous sommes, pauvres animaux humains, ontologiquement imparfaits. C’est donc du fond de cette coupable imperfection que j’ai l’audace d’avoir apprécié la chronique de M. Engel car les idées exprimées m’en paraissent toutes très judicieuses. Et je pousse même l’outrecuidance jusqu’à y ajouter une ou deux remarques : 1. Le sentiment grisant d’être « dans le secret » alors que le reste de la population est manipulé est également ce qui fait le délice des complotistes : eux « savent » et sont donc « supérieurs ». Le fait que les fake news nous empoisonnent est peut-être à mettre en lien avec ce sentiment que, globalement, nous (vulgum pecus) avons la sensation -fondée à mon avis - d’être tenus à l’écart et dans l’ignorance des « vrais » mécanismes politiques. 2. Vieille et cruelle plaisanterie : Quelle est la différence entre la dictature et la démocratie ? La dictature, c’est « Ferme ta gueule » et la démocratie « Cause toujours ». Caricatural mais avec un fond de vérité... 3. Les jeunes font hélas l’amère expérience qu’en Belgique, les manifestations ne servent à rien (les grèves de 60, celles des années 90 ) et c’est très grave à mon sens. Détruire l’espoir et l’énergie, couper un élan, ne pas voir qu’une autre vision du monde était possible. Lamentable. Bonne fin de week-end à tous !

  • Posté par PAEME FREDERIC, dimanche 31 mars 2019, 17:09

    M. Engel, mettre les politiques face à leurs responsabilités et leur hypocrisie ? Fort bien... MAIS les manifestants sont-ils eux tous parfaits ? Et vous-même : rythmez-vous vos vie privée et professionnelle sur le climat ? Toujours d'abord balayer devant sa porte avant de vouloir donner des leçons aux autres...

  • Posté par Poullet Albert, dimanche 31 mars 2019, 9:49

    Il n'y a pas deux modèles de démocratie qui se ressemble, le nôtre semble avoir atteint ses limites, les politiciens ne sont plus en phase avec ceux qui ont voté pour eux, qui les représentent et pourtant c'est cela qui est important , porter la voix de la population et décider en fonction de cela. le fossé s'agrandit encore plus. la prise en compte sérieuse de l'urgence climatique est traité comme une sorte de caprice bobo. ils se permettent d'infantiliser les manifestants, et pourtant, la cause n'est pas fantaisiste, études, les scientifiques, le gièc, des pétitions, des films, les accords de paris ....tous nous disent la même chose. l'urgence climatique est La priorité N°1. mais nous sommes en face d'un monde politique autiste, corrompu, sans vision, représentant plus les industries, la Voka, la Feb, le monde patronal avec lesquels ils sont en "affaire" que leur population.

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