«Politicien» est-il devenu un gros mot?

«Politicien» est-il devenu un gros mot?
REUTERS.

Une colère majuscule

La classe politique n’a pas bonne presse, par les temps qui courent. Et pas seulement dans les médias : les réseaux sociaux, modernes cafés du commerce, participent volontiers à la curée. Bon nombre de femmes et d’hommes actifs en politique ne méritent sans doute ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. Mais le mot politicien est régulièrement associé à des situations qui n’ont rien de flatteur : intrigues, malversations et tutti quanti. Sa signification en serait-elle modifiée, pour véhiculer une charge négative ?

Certains se souviennent sans doute d’un incident largement médiatisé à l’époque, lors d’une interview d’Albert Parisis par le journaliste Frédéric François. L’homme politique verviétois était alors – en 1968 – président du Parti social-chrétien, ce qui l’exposait aux turbulences qui allaient causer la chute du gouvernement Vanden Boeynants. À une question qui commençait par « les politiciens », A. Parisis avait aussitôt réagi en faisant une moue dégoûtée, puis en lançant à son interlocuteur : « Aah ! les politiciens ! Dites au moins les hommes politiques, de grâce ! »

L’anecdote est révélatrice : à ce moment, politicien était ressenti comme négatif, voire injurieux. Et pas seulement par un homme politique quelque peu à cran, vu les circonstances de l’interview : nombreuses furent les personnes à prendre fait et cause pour lui – même s’il y en eut d’autres qui s’étonnèrent de cette sortie et prirent le parti du journaliste. Il y avait donc des perceptions différentes des connotations associées au mot politicien, dont l’histoire mérite d’être rappelée.

Une peu joyeuse entrée

La première attestation écrite du nom politicien remonte à 1779, dans un texte de Beaumarchais. Toutefois, cette forme ne se diffusera dans l’usage général qu’à partir de la seconde moitié du 19e siècle. Émile Littré est le premier à l’intégrer dans le Supplément (1877) au Dictionnaire de la langue française, en donnant son origine (de l’anglais politician) et en précisant : « Ce mot, d’abord exclusivement employé en parlant des États-Unis, commence à entrer chez nous dans la langue commune. » D’où la définition proposée : « Nom, aux États-Unis, de ceux qui s’occupent de diriger les affaires politiques […] ».

Il n’est pas anodin de constater que les citations proposées par Littré à l’entrée politicien associent ce mot à des pratiques douteuses. Et lorsqu’il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française (8e édition, 1932), le nom politicien reçoit la définition suivante : « Celui qui fait métier de la politique et se complaît en intrigues. Il se prend en mauvaise part. » L’emploi adjectival est également mentionné, dans un contexte peu élogieux, puisqu’il est question de manœuvres politiciennes. Il est des mots qui ont connu une plus joyeuse entrée dans les dictionnaires.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Les définitions actuelles de politicien renvoient, hors contexte, à des acceptions neutres ; tel est le cas de celle donnée par le Petit Robert (2019) : « Personne qui exerce une action politique dans le gouvernement ou dans l’opposition. » La colère majuscule du père Parisis serait peu probable de nos jours. Pourtant, à y regarder de près, politicien garde une part de son passé sulfureux dans les dictionnaires contemporains.

En effet, le nom politicien, politicienne continue de faire l’objet de prudentes mises en garde des lexicographes. « S’emploie parfois péjorativement » écrit l’Académie dans la 9e édition (2011) de son Dictionnaire  ; « Souvent péjoratif » trouve-t-on dans le Petit Robert 2019 qui le rapproche de politicard. Quant à l’adjectif, il est systématiquement marqué comme péjoratif. Les exemples donnés pour ces deux types d’emploi enfoncent le clou : un politicien retors  ; un politicien véreux  ; une manœuvre politicienne  ; sans oublier la locution politique politicienne, qui n’a rien de redondant.

Un effet de halo

On pourrait penser que la charge péjorative associée à politicien au moment de son introduction en français a persisté jusqu’à aujourd’hui. Mais la situation est plus complexe, du moins pour les emplois nominaux. Certains de ceux-ci ne véhiculent plus de connotations dépréciatives : les politiciens réagissent à la démission du gouvernement  ; les politiciens francophones sont plus présents sur Twitter  ; nous avons testé la confiance des Wallons en leurs politiciens. D’autres sont ressentis négativement en raison du contexte dans lequel ils apparaissent : les errements des politiciens dans le débat climatique  ; la démission des politiciens wallons face aux scandales  ; les petits jeux partisans des politiciens.

Si le nom politicien n’est plus déprécié hors contexte, il n’en va pas de même pour l’adjectif correspondant. Ce dernier reste exclusivement associé à des réalités négatives : intrigue politicienne  ; dérive politicienne  ; calculs politiciens. On organise un débat politique, non un débat politicien  ; un accord politique est recevable, ce que n’est pas un accord politicien. Par un effet de halo, ces emplois adjectivaux péjoratifs peuvent contaminer les emplois nominaux.

Si le premier vœu à formuler est que les personnes responsables de la Cité méritent le respect par les bonnes pratiques mises à leur crédit, il est aussi souhaitable de choisir adéquatement les mots qui les désignent. Par exemple en préférant politique à politicien, souvent associé à des contextes péjoratifs : femme politique, homme politique, la classe politique, les politiques. Non pour verser dans le « politiquement correct », mais parce que les mots façonnent la réalité, tout autant qu’ils la décrivent…

 
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