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Les débrouillards: «Pour vivre de sa passion, Stéphanie a barré le mot vacances du dictionnaire»

Pendant six semaines, « Le Soir » et la RTBF vont à la rencontre des Belges qui peinent à joindre les deux bouts. Stéphanie cumule deux boulots : un mi-temps dans une fromagerie et une activité d’éleveuse.

Reportage - Journaliste au service Société Temps de lecture: 10 min

Toute petite, elle était toujours fourrée dans la ferme à côté », se souvient le père de Stéphanie, un ancien commercial désormais retraité. « Elle a ça dans le sang. C’est vrai qu’elle a toujours aimé les animaux », reconnaît sa mère, qui ajoute : « elle est très sensible ». Stéphanie Parent donne tout à ses brebis qui le lui rendent bien, avec du bon lait. Tout : son temps, son amour, son argent. Le « virus du mouton », comme elle dit, la jeune femme l’a contracté en 1997, alors qu’elle avait à peine 8 ans. Voyant que leur brebis agnelait et que ça ne se passait pas bien, elle l’aida toute seule à mettre bas, avec l’assistance par téléphone de son père parti faire des courses. « C’était quitte ou double : soit ça me dégoûtait à vie, soit je tombais dedans. » Le désir d’élever ses propres bêtes ne l’a plus quittée.

C’est en dessinant un mouton cotonneux pour son logo que la fromagère a eu l’idée d’appeler son projet Bergerie des nuages : « C’est mignon et puis les gens retiennent le nom facilement ». Sur un nuage, la jeune femme de bientôt 30 ans l’est depuis qu’elle a réussi à réaliser son rêve d’enfant, il y a trois ans. Par la seule force de sa volonté – de fer – et avec les moyens du bord.

Comme son entourage s’accorde à le dire, rien n’arrête Stéphanie. Installer une fromagerie dans l’atelier attenant à la bergerie dans le jardin de ses parents, à Braives (en province de Liège), aurait été trop coûteux : il fallait refaire le toit et tout mettre aux normes. Qu’à cela ne tienne, c’est dans un container tout neuf de six mètres sur trois, équipé du matériel dernier cri pour un montant total de 20.000 euros, que Stéphanie fait depuis trois saisons ses yaourts et ses fromages au lait cru de brebis.

Traire et fabriquer ses produits avant de partir au travail

« Pas besoin de réveil ici ! » Il fait encore noir, mais les Parent sont levés. La force de l’habitude. Le sens du devoir, aussi. La passion du métier, en ce qui concerne Stéphanie. Les bêtes n’attendent pas : il faut traire à heure régulière Rebelle, Sakura, Scarmoza et Ricotta, les quatre brebis laitières belges qui portent toutes un nom de fromage. À 6h30 comme à 17 heures, leurs bêlements joints à ceux du bélier et de leurs dix-huit agneaux, dans la petite étable qui jouxte la maison hesbignonne sont sans appel : tout ce petit monde a faim.

Tous les matins, à 6 heures précises, Stéphanie se lève pour prendre soin de ses « copines » comme elle dit, puis faire ses fromages ou ses yaourts au lait de brebis dans le container posé dans le jardin de ses parents – quand elle n’est pas interrompue par une mise bas. Deux jours et demi par semaine, elle doit avoir trait, nourri, soigné ses bêtes, moulé ses fromages frais, affiné certains, aromatisé d’autres ou encore fabriqué ses yaourts avant d’aller travailler dans une fromagerie de la région, dès 9 heures du matin (et parfois même avant).

Marc, son père, qui est aussi son garçon de ferme le plus précieux, dévoué et bénévole, est debout depuis 5 heures. Sa mère Marianne, elle, « traîne » un peu au lit jusqu’à 6h20. Dès que le lait de brebis sera trait, la jeune retraitée du palais de justice de Huy entre en scène pour le filtrer et le mettre aussitôt au frais, en plus de placer les ustensiles au lave-vaisselle « parce qu’il y a des vibrations dans le container, ce qui est mauvais pour le fromage et les yaourts ». L’organisation de la petite PME familiale est bien rodée. Pour les Parent, aider leur fille est une évidence : « Vivre chez nous, c’est un souci en moins pour elle qui a dû partir de rien puisqu’aucun de nous n’est agriculteur à la base. »

Avant de prendre leur petit-déjeuner en famille – qui attendra 7h30 –, Stéphanie et Marc servent celui des vingt-trois bêtes, en plus de traire les mères à tour de rôle avec un chariot de traite électrique acheté neuf en France « parce que c’était moins cher ». Au menu : du foin choisi avec soin et des granulés pour les brebis (« là, par contre, je ne regarde pas au prix, je prends le meilleur ») et les aînés des agneaux (les « troisième maternelle » comme Stéphanie les appelle) ; des biberons pour les plus petits ou les plus faibles dès huit jours après leur naissance.

« Au début, je laissais les agneaux un mois avec leur mère avant de les sevrer, mais je perdais en production. Maintenant, ils restent une semaine aux mamelles jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de colostrum dans le lait », explique la jeune femme de 29 ans qui a plus d’un tour dans son sac.

Astuces et bouts de ficelle

Les astuces pour accroître sa rentabilité, miss Bricolage en a plein. Si « une bonne mère » a du colostrum en abondance, elle le congèle pour les futurs agneaux qui en manqueraient. Economise certains frais de vétérinaire en empruntant à ses voisins et amis fermiers un tube intramammaire pour injecter un antibiotique local en cas d’inflammation. Se démultiplie pour pouvoir nourrir jusqu’à quatorze petits en même temps grâce à un porte-biberon qu’elle a construit avec deux planches. Imagine des mangeoires à partir de jardinières (« 2,50 euros, avec les crochets, au lieu d’environ 10 euros »). Répare l’abreuvoir automatique « avec les moyens du bord » quand le bélier l’a défoncé. Et pour surveiller son bétail quand elle travaille, elle a mis au point un système de vidéosurveillance grâce à deux vieux smartphones donnés par ses copines (humaines, celles-là), qu’elle a placés dans l’étable et reliés au sien.

« Elle n’est pas toute seule dans sa tête, assure son papa, le sourire en coin : ils sont plusieurs à réfléchir en permanence. » « Elle sait ce qu’elle veut et se donne les moyens pour y parvenir », abonde sa maman qui lui conseille parfois, en vain, de « souffler un peu » – mais « Stéphanie ne sait pas rester sans rien faire ». Son patron à la fromagerie A Table ! (Hannut et Waremme), Pascal Fauville, la décrit, lui, comme un « bulldozer introverti ». « Si j’ai une idée en tête, je ne l’ai pas ailleurs », reconnaît la principale intéressée.

Deux premiers prix les deux premières années

Pour réaliser son rêve et vivre (en partie) de sa passion, Stéphanie s’est donnée corps et âme, mais a aussi pu faire confiance à sa bonne étoile. L’entraide sur laquelle elle a pu compter et sa détermination ont complété l’alignement des planètes.

Après un graduat en agronomie, techniques et gestion agricoles à Ciney, la jeune femme a d’abord multiplié les formations et les stages. Grâce à la Fugea, elle rencontre à Bertrix un des rares éleveurs de laitiers belges comme elle (une espèce en voie de disparition avec environ mille têtes en Wallonie), Peter De Cock. C’est lui qui imagine de mettre sur pied en 2017 un concours du meilleur fromage au lait cru de Wallonie, en collaboration avec des chefs de Génération W. Il convainc Stéphanie, qui vient de se lancer, de participer. Surprise, elle remporte la première édition lors d’une dégustation à l’aveugle. Son fromage frais sera à la table de chefs étoilés, parmi lesquels Sang-Hoon Degeimbre ou Clément Petitjean. La deuxième année, rebelote, elle rafle à nouveau le prix avec son cumulus, un fromage de brebis affiné grâce à un système D : « Je mets des essuies humides à la cave, je l’emballe dedans et le retourne tous les jours dans la fromagerie. »

Au cours de sa formation de fromager-affineur à l’IFAPME, Stéphanie fait un stage à Hannut chez Maud et Pascal Fauville (élu meilleur fromager belge en 2010), qui ont fini par pouvoir lui offrir un contrat à mi-temps dans leur fromagerie et accepté de le réduire à 24 heures/semaine pour lui permettre de développer son activité. Ses patrons vendent ses fromages et ses yaourts quand elle en a suffisamment pour pouvoir aussi honorer les autres commandes. Mieux : grâce à eux, Stéphanie a rencontré Maggy Richelet, une cliente fidèle, qui est devenue sa « troisième mammie », mais aussi, surtout, celle des jeunes brebis laitières sélectionnées par Stéphanie et son papa, qu’elle accueille et bichonne jusqu’à leurs dix-huit mois dans sa prairie.

Entraide : « donnant donnant »

Maggy et Stéphanie définissent leur deal comme du « donnant donnant ». La jeune entrepreneuse n’a pas dû investir le moindre sou dans l’opération. À Moxhe où elle vit seule, la dynamique septuagénaire peinait à entretenir sa prairie, dans le fond de son jardin – « Je payais quelqu’un pour la débroussailler, mais c’était cher et je n’étais pas contente du résultat ». Désormais, grâce aux agnelles de Stéphanie, Maggy dispose d’« une tondeuse écologique » et gratuite, en plus d’une compagnie qu’elle chérit : « Tous les matins et tous les soirs, on se retrouve dans la bergerie. C’est tellement agréable ! Vous savez, mon médecin me dit de continuer les moutons parce qu’une fois qu’on est assis devant sa télévision, c’est fini. »

Chaque jour, pour compléter leur repas composé d’herbe tendre, les jeunes brebis ont droit à une pomme coupée en morceaux par « Mamie ». « C’est vraiment le Club Med ici, résume Stéphanie qui vient chaque semaine livrer ses produits pour Maggy et deux de ses voisins. Madame Richelet s’y attache tellement que je dois faire des pieds et des mains pour les récupérer en août pour la mise à la lutte avec le bélier. Et chaque fois que l’une d’elles met bas, je dois sonner pour l’avertir : Félicitations, Mamie, vous êtes encore grand-mère ! »

Autofinancement à 100 %

Stéphanie reconnaît humblement qu’elle vit de sa passion avec rien, sinon des bouts de ficelle et de l’autofinancement à 100 %. Elle n’a en effet droit à aucune aide à l’agriculture de la Région wallonne puisqu’elle exerce à titre complémentaire. Mais avant de se lancer en activité principale et de lâcher son mi-temps à la fromagerie des Fauville, elle doit y réfléchir à deux fois : « Pour pouvoir grandir, il me faudrait mes propres pâtures, parce que le foin coûte cher. Mon comptable m’a fait remarquer que le poste alimentation pour animaux faisait baisser mon chiffre. Mais avec le prix des terres agricoles qui flambe, ce n’est pas possible d’acheter à l’heure actuelle. C’est un investissement qui reviendrait à des centaines de milliers d’euros, en comptant le bâtiment pour les brebis et mon propre logement », estime Stéphanie.

Pour l’instant, l’entièreté de son salaire (environ 1.000 euros, contre 1.300 euros quand elle travaillait encore 30 heures par semaine) et des revenus de sa production saisonnière (maximum 1.200 euros), de février à septembre, sont essentiellement réinjectés dans ses frais et son projet. À terme, Stéphanie envisage de faire de la tomme ou du fromage de raclette pour tenir l’hiver.

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Dominique Duchesnes

Dans son bureau installé dans son ancienne chambre d’enfant, des moutons en porcelaine ou en peluche (sa seule « folie ») surplombent sur leurs étagères l’ordinateur et les deux tableaux blancs où l’entrepreneuse inscrit chaque échéance de paiement pour ses frais personnels et professionnels : le remboursement du container sur cinq ans, acheté il y a trois ans, dans lequel elle a installé tout le matériel nécessaire pour être aux normes (pompe à chaleur pour réguler la température, frigos, évier, évacuation pour pouvoir laver à grande eau.), le prêt de sa voiture, les factures de téléphone, les cotisations, les frais de vétérinaire, les aliments, les ferments…

Si aucun mois ne ressemble à un autre, d’autant que son activité saisonnière s’étale sur six mois seulement, il y a parfois de mauvaises surprises, comme l’an dernier où l’hiver fut si rude que les tuyauteries gelaient dans la bergerie où les brebis mettaient bas. Pour réchauffer les agneaux, Stéphanie avait placé des lampes à infrarouge allumées 24 heures sur 24. Conséquence : « Un jour, je suis rentrée du travail et mes parents m’ont conseillé de m’asseoir : leur facture d’électricité avait explosé. Il fallait débourser 1.300 euros. Il était hors de question que ce soit eux qui paient, j’ai tout remboursé en demandant un étalement. » Il faut être pris pour être appris. En chipotant sur internet comme à son habitude dès qu’elle a deux minutes, Stéphanie a trouvé des petits manteaux pour agnelets qui seront désormais à l’abri en cas de grand froid. De la même manière, elle envisage à terme de placer des panneaux solaires pour économiser l’électricité.

Son père se dit tellement fier de sa fille qu’il « grandit de dix centimètres chaque fois qu’(il) en parle ». Et résume sa confiance avec une formule de bon sens empruntée aux anciens : « Ce qu’on a vite s’en va aussi vite. » Petit à petit, Stéphanie fait son nid. Chez ses parents, dans un premier temps. Mais de son propre aveu, elle ne se voit « pas partir d’ici de sitôt ». Quant aux vacances, « elle a barré le mot dans le dictionnaire ».

Moi Première ministre

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Et si Stéphanie était Première ministre, que ferait-elle ? « Je donnerais une aide, même petite, aux agriculteurs qui veulent se lancer à titre complémentaire comme moi parce que les charges sont beaucoup trop élevées aujourd’hui et que c’est compliqué d’en faire son activité principale. Même pour des enfants nés de parents agriculteurs, ce sont des investissements très lourds. »

L’objet indispensable

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« Mon téléphone ! Il me permet de gérer mes commandes, mais aussi d’animer ma page Facebook. C’est vraiment un super outil de communication. Il y a des clients qui ont entendu parler de moi et ont pu me contacter grâce à Facebook. J’essaie de répondre le plus rapidement possible. Mais ça dépend où je suis. Au travail, le téléphone est normalement interdit. Mais comme mes patrons sont sympas, si je les préviens que mes brebis sont en train d’agneler, je peux le garder avec moi. »

Le micro-crédit, une solution pour les entrepreneurs

Quand les banques le refusent, un crédit peut être octroyé par des organismes de micro-crédit. Mais il faut que le projet soit solide et même durable.

Journaliste au service Société Temps de lecture: 3 min

Pour obtenir un prêt de 20.000 euros pour le container et l’équipement, Stéphanie a dû pousser la porte de plusieurs banques, frileuses à financer son activité naissante. Même si son logement ne lui coûte rien, elle a dû démontrer que ses revenus étaient suffisants et que son emprunt n’allait pas excéder le tiers de ceux-ci. « Avec l’aide d’un cousin comptable, on a fait un bon plan financier. J’ai reboosté un peu mes ventes et c’est passé », raconte-t-elle.

« Que ce soit pour un prêt hypothécaire ou à la consommation, la banque va examiner quelle est la capacité de remboursement en fonction des revenus et des dépenses, rappelle Rodolphe de Pierpont, porte-parole de la Fédération belge du secteur financier (Febelfin). En ce qui concerne les crédits professionnels, que ce soit pour des entreprises ou des indépendants, c’est la même chose. Le tiers maximum des revenus pour un crédit n’est pas une règle absolue. C’est du cas par cas. »

Même son de cloche chez le bancassureur Belfius : « L’octroi d’un financement requiert une approche spécifique pour les starters, expose sa porte-parole Ulrike Pommee. Le plus souvent, ils ne disposent pas de beaucoup de liquidités ou de garantie au début. Chaque dossier est apprécié à la lumière de ses propres atouts, notamment la qualité du projet, la qualité du management (expérience, capacité à passer du concept à une commercialisation réussie) et la qualité des actionnaires (expérience, capacité à bien s’entourer, solidité financière). »

Quand les banques refusent de prêter de l’argent – c’est d’ailleurs la condition sine qua non –, le « starter » peut se tourner vers des organismes de micro-crédit, comme Crédal. « Le crédit sera plafonné à 15.000 euros (ou 20.000 si le projet est durable), détaille la chargée de communication de Crédal, Anne-Catherine de Nève. On va analyser dans les comités de crédit à la fois les possibilités de remboursement, mais sans demander de garantie contrairement aux banques classiques, et le projet entrepreunarial. S’il est vecteur de développement social et professionnel, alors on va prêter. »

Signalons enfin la possibilité de faire appel à Funds For Good, un distributeur de fonds lancé par trois jeunes Belges auquel plusieurs banques sont associées, qui octroie notamment des prêts d’honneur (sans intérêts) à des entrepreneurs qui ont des difficultés à se financer auprès des banques traditionnelles. Pour les personnes éligibles à un prêt d’honneur via un prêt chez Crédal, un tiers du montant total du microcrédit sera financé par Funds For Good avec un taux de 0 %.

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1 Commentaire

  • Posté par Van Obberghen Paul, samedi 13 avril 2019, 14:19

    On ne peut qu'espérer que cette jeune femme réussisse son pari. C'est épatant et récomfortant de voir que des jeunes d'aujourd'hui aient encore le soucis du sacrifice de soi, du travail et du bel ouvrage, comme on disait. Bon courage à elle.

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