Mon beau pochoir

Actif dans le monde du street art depuis une douzaine d’années, Christian Guémy, alias C215, expose en solo à Bruxelles dans l’un des deux espaces de la Mazel Galerie, derrière la place Louise. Seul artiste français invité par Banksy à exposer à Londres en 2008 lors du « Cans Festival », cet événement l’a propulsé sur le devant de la scène, qu’il occupe avec modestie et engagement. S’il multiplie les expositions muséales – avec, parmi ses récents succès, le Musée de la Légion d’honneur et le Panthéon (tous deux en 2018) –, l’homme s’est avant tout fait connaître pour sa maîtrise du pochoir, technique qu’il a évidemment empruntée aux maîtres de la rue mais qu’il est parvenu à pousser un cran plus loin que Banksy par la couleur et le nombre de couches employées. Passionné d’Histoire, amateur de poésie et d’histoire de l’art, engagé politiquement sans se revendiquer d’un quelconque parti, C215 a débuté sa carrière d’artiste en 2006 lorsqu’il a commencé à peindre sa fille Nina sur le chemin de l’école. Avec le temps, il a pris l’habitude de peindre sur des supports spécifiques, et notamment d’anciennes cartes scolaires – c’était déjà le cas lors de l’exposition Douce France en 2014. L’idée de systématiser ce procédé est venue de la galerie elle-même, qui s’est chargée de récolter un bel ensemble de cartes Vidal-Lablache pour les proposer à l’artiste : « Nous avons chiné ces cartes pendant plus d’un an », raconte Edouard Mazel. « Quand on a la possibilité d’échanger avec les artistes et d’intervenir en cours de création, on fonce. C’est là qu’on fait notre travail de galeriste et pas seulement de marchand. »

En France, les cartes Vidal-Lablache sont lourdement empreintes de nostalgie : des générations entières d’écoliers ont appris la géographie sur ces supports désormais très prisés des amateurs de vintage. « Il est fréquent que nos visiteurs aient une anecdote à ce sujet. Ce sont des supports qui possèdent une lourde charge émotionnelle et fonctionnelle et C215 a pris soin de chaque fois lier le sujet au support », ajoute Edouard Mazel.

Magritte et la « Méduse »

Dévoilée pour la première fois en Belgique, la série présente bien évidemment un portrait de René Magritte siégeant entre les hauts-fourneaux et les autres sites emblématiques du riche passé industriel flamand et wallon. Mais aussi des références puisées dans l’inconscient collectif (Paris, la ville des amoureux, immortalisée par Doisneau), les grandes figures de l’histoire de l’art (la Méduse du Caravage), celles de l’histoire du cinéma (Indiana Jones) ou de sa mythologie personnelle (Simone Veil et Saint-Exupéry), ou encore l’histoire géopolitique (un enfant des favelas de São Paulo où Guémy a travaillé au début de sa carrière). Seront montrés prochainement, dans une foire américaine spécialisée en street art, un portrait d’Obama et un pygargue sur une carte du territoire américain. « De nouveaux sujets permettront sans doute à la série d’évoluer en fonction des cartes qui s’ajoutent et que l’artiste doit encore réaliser en veillant à ce que sa palette de couleurs se rapproche le plus possible des teintes présentes sur la carte de départ », précise Edouard Mazel.

«
Simone Veil
», pochoir et aérosol sur carte scolaire ancienne, 55 x 64 cm, 2018.
« Simone Veil », pochoir et aérosol sur carte scolaire ancienne, 55 x 64 cm, 2018. - D.R.

Déployer les territoires

Les cartes cristallisent aussi pour C215 l’importance de la diffusion des connaissances et de la transmission du savoir. C’est une invitation au voyage qui rappelle son obsession pour les boîtes aux lettres et les cartes postales – rappelons qu’il est l’auteur du fameux portrait de Simone Veil souillé de croix gammées en février dernier, peint sur une double boîte aux lettres face au Panthéon – il avait alors reçu commande de tous les portraits des panthéonisés. D’où le portrait de Veil présenté ici sur une ancienne carte d’un atlas européen pour symboliser l’importance qu’elle a eue dans la construction européenne et le parcours personnel de l’artiste. C’est également Guémy qui, suite à l’attentat de Charlie-Hebdo, a été le premier à proposer de réaliser une grande fresque à côté des locaux où avait eu lieu le massacre. Un geste qui n’est évidemment pas passé inaperçu, de la même façon que le portrait qu’il avait réalisé de Christiane Taubira pour le lui offrir. C’était en 2014 et nul doute que, depuis lors, le beau parcours du graffeur n’a fait que se renforcer. Pour l’exposition bruxelloise, une édition multiple d’une des cartes a spécialement été réalisée « pour diffuser son travail à un prix démocratique, accessible à tous » , mais il n’en reste déjà que 3 sur les 50 exemplaires proposés à la vente au modeste prix de 300 euros. Et la moitié des œuvres originales a déjà été vendue !

Le monde de C215, Mazel Galerie, jusqu’au 1er juin, du mercredi au samedi de 11 à 18 h ou sur rendez-vous, 422 rue Capitaine Crespel, 1050 Bruxelles, 02-850.29.28. www.mazelgalerie.com

Le prix des œuvres est de 8.000 euros.

 
 
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