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« Skin » , 2019. Thread on canvas. 3 times 140 × 80 × 4 cm ; 551/8 × 311/2 × 15/8 in.
« Skin » , 2019. Thread on canvas. 3 times 140 × 80 × 4 cm ; 551/8 × 311/2 × 15/8 in. - D.R.

En 2015, elle enflammait la 56e Biennale de Venise au moyen d’une installation rouge sang, formée de plus de cent mille clés suspendues à des fils, tissant une grotte arachnéenne au milieu duquel flottaient deux barques, faisant du pavillon japonais le lieu le plus photographié de la célébrissime manifestation. Ce printemps, elle montre une œuvre tout aussi saisissante à Berlin, où elle vit depuis plus de vingt ans : Beyond Memory investit le Gropius Bau au moyen de 780 km de laine blanche tissant un spectaculaire ciel de pensées emprisonnées qui flotte au-dessus du public. Au même moment, Chiharu Shiota est à nouveau présente en Belgique, avec son troisième solo show bruxellois chez Daniel Templon. Elle y présente une installation inédite, créée spécialement pour l’espace de la galerie : Black Rain déploie une forêt de parapluies noirs pétrifiés par une pluie de latex et de fils de laine – métaphore criante du cancer qui a rongé l’artiste voici 14 ans, au moment même où sa carrière internationale démarrait. Une expérience qui s’est inscrite en elle d’autant plus violemment qu’une récidive est venue compléter le drame quelques années plus tard, comme le rappel à l’ordre de l’extrême imbrication entre la vie et la mort : « Un orage se profile à l’horizon. Les nuages s’assombrissent. Ce n’est pas une pluie fine, rafraîchissante qui nettoierait l’atmosphère pour rendre la vie à la terre, c’est une catastrophe naturelle, sur le point de menacer mon existence. Le ciel noir absorbe toute lumière, toute vie. Sous le parapluie, le bruit de l’averse devient plus fort, assourdissant. La pluie est devenue noire, mes émotions ternes, mon existence incertaine. » Masse suspendue, l’œuvre enveloppe le visiteur sous une chape obscure, à la fois menaçante et rassurante, inquiétante et onirique. Cette pluie noire comme le goudron, rendue tangible par le latex et l’aquarelle, l’artiste l’a complétée de boules de coton gangrénées évoquant la prolifération des cellules cancéreuses : une mise à nu de la peur et de l’épée de Damoclès permanente qui nous rassemble, nous, humains : « Depuis ma maladie, j’ai travaillé constamment, créant de nouvelles installations et voyageant pour de nouvelles expositions. J’étais si préoccupée par la vie que j’avais oublié à quel point elle était limitée. La vie et la mort sont bien plus étroitement liées qu’on ne le pense. Je ne peux pas échapper à la mort mais je me suis rendu compte que ma force venait de cette confrontation. Vivre c’est endurer la souffrance. C’est notre histoire. J’ai choisi de transformer cette souffrance en quelque chose de nouveau, qui donne de l’espoir. »

Horizons matiéristes

A cette œuvre colossale, tragique et compacte, qui a nécessité comme toujours un long travail de préparation in situ , s’ajoutent une belle série de dessins (tous vendus), de toiles et de sculptures plus petites, aux matériaux inattendus – bronze, doré, verre rouge sang, fils rouges et blancs, papier. Mentionnons les créations en bronze où la main de l’artiste est envahie de cellules textiles rouges, comme de petits cocons cancéreux emprisonnant des fragments de comprimés médicamenteux. Tout ici est à la fois charnel, organique, graphique et extrêmement maîtrisé. Les sculptures en fil rouge – une série découverte ici même lors de la précédente exposition de Shiota en 2016 – témoignent d’une impressionnante maîtrise de l’espace et des volumes.

Née à Osaka au Japon en 1972, Chiharu Shiota s’est formée comme peintre et performeuse avant de travailler dans l’atelier de Rebecca Horn et de devenir l’élève de Marina Abramovic dans les années 1990. Parmi ses sources d’inspiration, elle revendique l’influence de Louise Bourgeois, Eva Hesse et Ana Mendieta. Son œuvre mêle performance, body art et installation, plaçant le corps au centre de sa pratique sculpturale. Ces dernières années, Shiota s’est fait connaître par ses réseaux labyrinthiques en nuées de fils et a exposé dans le monde entier ; elle a également conçu les décors de l’opéra Matsukaze mis en scène par Sarah Waltz à Bruxelles en 2011, ainsi que ceux de Tristan et Iseult pour l’Opéra de Kiel en Allemagne.

Chiharu Shiota. Black Rain , jusqu’au 1er juin,

Galerie Daniel Templon, 13 A rue Veydt, 1060 Bruxelles, 02-537.13.17, du mardi au samedi de 11 à 18 h, www.danieltemplon.com

Prix entre 7.000 et 110.000 euros.

 
 
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