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Carte blanche - Meurtre de Julie Van Espen: «Et si la justice souffrait d’une maladie mentale?»

Steve Bakelmans a avoué le meurtre de Julie Van Espen. Il était libre en attente de son procès en appel pour viol. La justice – au sens large – semble agir comme une pieuvre sans cerveau. Peut-elle juger tout en tenant compte de la subjectivité de l’autre ? Peut-on penser la justice, le carcéral et le pouvoir judiciaire de façon concertée ?

Carte blanche - Temps de lecture: 4 min

Pourquoi Steve Bakelmans était en liberté ? A-t-il été suffisamment sanctionné pour les affaires passées ? Pourquoi n’a-t-il pas été incarcéré immédiatement après la dernière condamnation ? Le code pénal et les nouvelles législations avancent des réponses… mais la sidération, le goût amer d’un déjà-vu persistent.

Un élément surprend parmi d’autres : condamné en première instance en 2017, le suspect fait appel et voit son affaire fixée en mai 2018 puis reportée en novembre et à cette date, postposée à une durée indéterminée. La justice tente apparemment de traiter un « numéro de dossier ». Le tribunal s’appuie sur un risque suffisamment faible de soustraction à la justice pour Steve Bakelmans et le laisse en liberté sans autre date, sans limite de temps. Sans limite tout court ? Stupéfaction (1)… Depuis un an, un homme était dehors, son avenir suspendu à cette immense et impénétrable machine qu’est la justice pénale. Pendant ce temps sans borne, un homme peut espérer le meilleur et craindre le pire. Il peut souhaiter avancer, tout comme il peut se sentir lâché et avoir envie d’abandonner, de s’abandonner aux mouvements qui nous habitent tous à des degrés divers : des mouvements destructeurs.

Condamné à l’attente

Koen Geens réagit en affichant son impuissance ou son innocence : à l’inverse de 1996, il n’a pris aucune décision quant à la liberté de cet homme. On pourrait presque croire que lui aussi, comme le tribunal à l’égard de Steve Bakelmans, n’y peut rien. La responsabilité du gouvernement paraît pourtant bien engagée, tout comme celle des précédents gouvernements qui ont fait de la justice, à côté de l’enseignement, un parent pauvre.

De son côté, le père de Steve Bakelmans dit avoir alerté psychiatre et procureur. Il n’a pas été entendu. Si rien ne s’était produit à part une réinsertion constructive pour Steve Bakelmans, on aurait pu penser qu’heureusement, la justice ne panique pas et reste étanche. Et c’est un des enjeux majeurs de la justice pénale : son étanchéité, de l’imperméabilité à la porosité, il y a matière à réflexion. Face au temps psychique du suspect, la justice est restée étanche, elle a fait abstraction de cet homme et de l’impact de cette attente pour lui : « postposé à une durée indéterminée »… Imaginons-nous quelques minutes voir son destin être « postposé à une durée indéterminée »… Affaire si banale pourtant… Nombre de prévenus (pour faits de mœurs y compris) sont condamnés à l’attente.

Une trame complexe

Dernièrement, j’ai rencontré un homme qui attendait d’être jugé pour des attouchements commis il y a 10 ans. Sa solution durant un temps fut de vivre comme si rien n’allait se passer. « Déni de réalité », disent les psys. Un enfant qui vient de faire une bêtise n’est pas puni 3 semaines après… Un adulte ne devrait pas l’être 10 ans plus tard. Du moins, si nous nous ne voulons pas faire des citoyens condamnés des enragés face au mur qu’ils ont percuté. Le sentiment d’impuissance subie suscite la rage et se trouve à l’origine de la haine. Cela n’atténue en rien la responsabilité de Steve Bakelmans dans les faits horribles qu’il a commis. Mais si l’on peut accepter de regarder ce que le monstre montre de toute cette tragédie, on s’aperçoit que la trame est bien plus complexe qu’elle n’en a l’air.

Un citoyen chosifié

La justice – au sens large – semble agir comme une pieuvre sans cerveau. Les tentacules s’activent mais se coordonnent si difficilement. Chaque tentacule dénie la réalité des autres tentacules. Le citoyen est chosifié, son dossier est « traité ». Les éléments y sont rangés dans des tiroirs séparés. Clivage, disent les psys. On divise et on ignore ce qui encombre. Rappelons-nous l’affaire Dutroux : le manque de communication mis en évidence avait abouti à la réforme des polices et à la mort de la gendarmerie… mais les clivages et les dénis de réalité persistent. L’immense pieuvre peut-elle juger tout en tenant compte de la subjectivité de l’autre ? Peut-on penser la justice, le carcéral et le pouvoir judiciaire de façon concertée ?

Clivage, déni, objectalisation de l’autre sont des mécanismes que nous utilisons pour nous défendre d’un risque grave pour notre identité, un risque de se perdre. Ces mécanismes sont aussi spécifiques à la dynamique du viol, autrement appelé « meurtre de la subjectivité ». Et si la justice souffrait d’un trouble psychotique ?

(1) Les études effectuées depuis quelques dizaines d’années en Belgique et ailleurs indiquent que la récidive est plus fréquente en cas de viols sur majeurs et de polydélinquance (vols, etc., la toxicomanie étant de surcroît un facteur inquiétant puisqu’une rechute entraîne une désinhibition des pulsions).

 

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2 Commentaires

  • Posté par GODFROID Thierry, mercredi 8 mai 2019, 20:37

    La Justice n'est pas aveugle, sourde et infirme pour tout le monde. Vivant un cas similaire depuis 4 ans (mais du côté de la victime), je peux, sans risque de me tromper, affirmer que c'est surtout l'idéologie de gauche, la collusion entre acteurs, la corruption financière et morale des avocats qui sont les causes essentielles du délitement de la Justice. Ces avocats qui gagnent des fortunes en ne faisant pas grand chose n'ont strictement aucune empathie envers les victimes et souvent même pas envers leurs clients coupables. C'est à cause d'eux que le citoyen va bientôt être obligé de faire justice lui-même ...

  • Posté par Lecomte Jacques, jeudi 9 mai 2019, 22:52

    Tout à fait d’accord avec vous

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