Chaos discret

Pour la seconde fois, la galerie Art’Loft consacre une exposition personnelle à celle qui fut pendant 35 ans l’élève et l’assistante personnelle d’Aurélie Nemours, dont elle était aussi la nièce. Née à Paris en 1930, où elle vit et travaille toujours actuellement, Ode Bertrand est l’une de ces plasticiennes tenaces autant que discrètes qui élaborent patiemment une œuvre à l’abri du temps. Dans le sillage de sa célèbre tante, elle a déployé son propre univers géométrique, sans s’être jamais frottée à la figuration. Un travail tout en finesse, dont la variabilité des formats, de la miniature au carré d’un mètre sur un, égale le panel de nuances colorées dont l’œil peut se rendre compte à condition de s’arrêter, de prendre le temps, de s’acclimater. « Amener le chaos dans l’ordre »  : telle est sa devise artistique, dans la lignée de la rigueur et de l’épuration formelle de son mentor. Pour Serge Lemoine, ancien président du Musée d’Orsay, « La position d’Ode Bertrand est singulière, un peu élève, un peu disciple, adepte de la même rigueur tant dans l’épuration de la forme que dans l’exactitude de la facture, mais possédant vite son propre langage, composé d’un nombre limité d’éléments qui jouent de contrastes forts, et sa propre expression, à la fois pleine de retenue et mettant l’accent sur le rythme. L’abstraction d’Ode Bertrand se distingue par sa radicalité, sans qu’elle ait toutefois recours à des systèmes et à des justifications comme les peintres de l’art concret. »

«
Equerre III
», acrylique sur toile, 80
×
80
cm, 2016, 8.000 euros.
« Equerre III », acrylique sur toile, 80 × 80 cm, 2016, 8.000 euros. - Art’Loft Lee-Bauwens Gallery

Chatoiement de l’épure

Parmi les œuvres présentées ici, coup de cœur pour une série de miniatures de 10 × 10 cm couvrant la période allant des années 1970 à aujourd’hui : un travail très subtil à l’encre sur papier, qui lui vient d’un conseil de sa tante : « Tu peux exprimer tout ton talent en petit format », lui avait dit Aurélie Nemours. Une autre grande force d’Ode Bertrand est sa capacité à travailler les variations de lumière très subtilement, au point qu’il faut plusieurs minutes à l’œil pour s’acclimater et percevoir les nuances de blanc travaillées en carré sur la toile. Si Ode Bertrand a surtout pratiqué le noir et blanc, elle révèle toutefois son talent de coloriste dans de rares œuvres en couleurs qui laissent éclater les teintes de bleu et de jaune sur la toile. Une autre particularité de ses acryliques est le travail au pinceau, pour rendre des effets plus chaleureux, chatoyants, moins impersonnels malgré la géométrie assumée. Le trait reste le fil conducteur de sa recherche, ainsi qu’une certaine densité picturale qui rend ses toiles, en apparence épurées, d’un grand foisonnement vibratoire. Ode Bertrand commence systématiquement par tracer un quadrillage de lignes droites sur la toile, sur laquelle elle vient ensuite appliquer des touches de noir pour donner forme et rythme à sa composition et créer des antagonismes formels et chromatiques. Une série de pliages reportés sur toile constitue son tout dernier travail. « Elle tremble beaucoup désormais, mais c’est une ancienne danseuse de haut niveau ; elle peut contrôler son corps quand elle travaille ! », affirme Minyoung Lee. Et heureusement, car ce trait qui constitue le véritable leitmotiv de son art, est à la fois employé comme signe et structure pour subvertir des formes géométriques construites autour du nombre d’or. « Entre elle et nous, c’est une longue histoire, qui a débuté bien avant la création de la galerie, car elle exposait souvent en Corée », raconte Minyoung Lee, qui dirige la galerie belgo-coréenne avec Gil Bauwens. Spécialisé dans l’art contemporain coréen, le couple belgo-coréen travaille également avec certains artistes européens, dont Maurice Frydman et Ode Bertrand, qu’ils exposent dans leur ancienne imprimerie forestoise.

Ode Bertrand. La discrète, Art’Loft Lee-Bauwens Gallery, jusqu’au 26 mai, du jeudi au samedi de 14 à 18 h ou sur rendez-vous, brunch de finissage de 13 à 18 h, 36 rue du Charme, 1190 Bruxelles, 0475-411.963, www.artloft.eu

 
À la Une du Soir.be
À découvrir sur Le Soir +
 
 

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous

Le choix de la rédaction
  1. Pour la première fois depuis des temps immémoriaux, on aura vu un vrai mouvement citoyen bousculer totalement l’agenda politique et imposer le thème du climat. © Photo News.

    Elections 2019: non, cette campagne n’était pas ennuyeuse

  2. © Photo News

    Elections 2019: les programmes des partis à la loupe

  3. liste citoyenne

    Elections 2019: les mouvements citoyens vont-ils exister?

Chroniques
  • «En entreprises»: le pluriel est-il de mise?

    « En » et « dans »

    «  Des formations zéro faute en entreprises  » titrait, le 8 avril dernier, votre quotidien favori dans sa version « papier ». S’ensuivirent les doléances d’une lectrice qui se disait très étonnée à la lecture de ce titre. Qu’est-ce qui a pu choquer dans la formule incriminée ? Le caractère trop ambitieux de l’objectif « zéro faute » ? Point du tout ! C’est la marque du pluriel au nom entreprises. Pourtant, ces formations ne sont pas destinées à une seule entreprise, mais à plusieurs ; elles seront dispensées dans les entreprises. Pour des formations zéro faute, un bref retour sur le couple en / dans les peut s’avérer utile.

    L’emploi de la préposition en pour introduire un complément de lieu est d’usage général en français : travailler en usine, croupir en prison, s’éclater en boîte, servir en salle, entrer en conclave. Dans ces expressions, il...

    Lire la suite

  • Un an de RGPD. Et de culture numérique européenne

    Le 25 mai 2018 entrait en vigueur l’un des textes majeurs de cette législature européenne : le RGPD. Né dans la douleur, quelques mois après le traumatisme Cambridge Analytica, ce Règlement général sur la protection des données affichait haut et fort ses ambitions. En gros : réguler l’usage de ce nouveau carburant de l’économie numérique. Et empêcher ses acteurs de fouiller indûment dans les tiroirs de notre intimité. Le RGPD consacrait en quelque sorte un droit bétonné depuis 1948, celui du respect de la vie privée....

    Lire la suite