Graffeur malgré lui

Daniel Pelletti n’est pas un débutant. Pas un « jeune graffeur » qui court les murs et les échafaudages. L’homme est né à Haine-Saint-Paul en 1948 et sa carrière de peintre, c’est dans le silence de l’atelier qu’il l’a patiemment élaborée. Et pourtant. Nombreux sont ceux qui portent un regard résolument neuf sur son travail, ces dernières années… Principalement de jeunes artistes, persuadés d’avoir affaire à un graffeur – quelqu’un qui travaille directement le support mural.

La preuve en est ce détail de 20 × 10 cm agrandi sur une bâche de 3 × 2 m par Antonio Nardone, spécialement pour l’exposition. « On pourrait facilement reporter un petit panneau de Pelletti sur un mur de 30 m de haut ! Mais pour lui, peindre se passe dans l’atelier, pas sur un échafaudage », s’exclame le galeriste. D’ailleurs, quand il a montré ses œuvres en 2016 au Dynastie, lors de l’exposition collective « 10 petits Belges sur la montagne », Nardone était déjà frappé par le nombre d’étudiants qui s’arrêtaient face aux tableaux, persuadés d’avoir affaire à quelqu’un de la génération de Denis Meyers ou Jean-Luc Moerman. « En plus petit, plus riche, plus subtil, avec un sens de la recherche spécifiquement pictural, des couleurs fortes et très personnelles, à l’encontre des théories qu’on apprend dans les écoles d’art. »

Pourtant, les écoles d’art, Daniel Pelletti les connaît bien, pour les avoir longuement pratiquées en tant que professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, puis comme directeur de l’Académie de Braine-l’Alleud pendant 14 ans. Mais, à l’époque, la tendance est au monochrome, à l’art abstrait et conceptuel, pas à une peinture graphique et narrative qui ose tout décloisonner, mélanger franchement abstraction et figuration, imbriquer les personnages, enchevêtrer les motifs, briser la ligne du dessin. Tout est terriblement contemporain dans ces petits morceaux d’acryliques sur toile, pris isolément ou combinés dans ses triptyques. « Chez nous, c’est grâce à des artistes comme Luc Tuymans ou Michel Borremans qu’on assiste ces dernières années à un tel retour à la peinture », s’enthousiasme Antonio Nardone, qui défend d’autres peintres figuratifs comme Juan Miguel Pozo Cruz ou Sasha Drutskoy.

Redécouverte en cours

Présent dans les collections de plusieurs musées wallons – La Louvière, Mons, Charleroi, la Province du Hainaut – mais peu représenté à Bruxelles, Daniel Pelletti est à redécouvrir : un travail de recherche et de valorisation qu’il est urgent d’effectuer pour qu’il soit mieux considéré par les institutions et le marché de l’art. « Pas mal de jeunes achètent désormais ses œuvres », affirme Nardone, qui a fait le tour des collectionneurs de longue date pour discuter le coup : « Certains sont prêts à revendre des œuvres acquises dès les premières années, à faire bouger les pièces… C’est le moment ou jamais de relancer sa carrière et de défendre son travail. »

A l’occasion de l’exposition, un épais catalogue est paru, qui reprend l’entièreté de sa démarche depuis 1976, année où sa touche se singularise. « Pelletti est très narratif dès ses débuts, à une époque où l’art va vers l’épuration et le conceptuel. Travailler la couleur, le dessin et le graphisme était plutôt marginal, tandis qu’aujourd’hui, c’est très proche de ce qu’on voit sur les murs du monde entier. A ses débuts, il était qualifié de graphiste florentin par certains critiques, à cause de ses origines toscanes : on lui reprochait de ne pas être à la mode, d’accumuler les motifs, de saturer ses œuvres. »

Artiste solitaire, attaché à La Louvière, berceau de la révolution industrielle et du surréalisme wallon de l’entre-deux-guerres, Pelletti a étudié à Mons avec Gustave Camus, un ami de Jean Louvet. Il a fréquenté plusieurs mouvements artistiques de gauche, dont le groupe Maka, tout en demeurant un électron libre. Ses acryliques sur toile, marouflées sur bois, comprennent des éléments de sérigraphie grâce à une belle collection de centaines de cadres de sérigraphie récupérés : « Il peint un élément, puis il passe de l’acrylique, détoure, repeint, effectue des recherches de plusieurs mois sur un seul tableau, ce qu’un graffeur ne ferait pas. Ce n’est pas le même temps de création », précise Nardone à propos de la démarche très personnelle de l’artiste. « Il a même passé 7 ou 8 ans à réaliser un projet de tapisserie commandé par la Province de Hainaut, qu’on peut voir au Musée de la tapisserie à Tournai. »

Ailleurs il n'y a rien, triptyque, acrylique sur toile marouflée sur bois, 51 × 132 cm, 6.000 euros.
Ailleurs il n'y a rien, triptyque, acrylique sur toile marouflée sur bois, 51 × 132 cm, 6.000 euros. - D.R.

« Daniel Pelletti. Nouvelles légendes », jusqu’au 8 juin, du jeudi au samedi de 14 à 18 heures, Galerie Antonio Nardone, 27-29 rue Saint-Georges, 1050 Bruxelles, 0487-64.50.60, www.galerienardone.be

 
 
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