Marius Trésor : «On a eu Platini et Zidane, vous avez maintenant Hazard»

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ENTRETIEN

BORDEAUX

Marius Trésor, dans toute son aura et, davantage encore, dans toute sa simplicité. Un prénom qui, au pays de Pagnol, ne pouvait que le faire adopter par le stade Vélodrome lorsqu’il jouait à Marseille dans les années 70. Et un nom de famille qui, au départ de Bordeaux et de son port d’où partirent tant de grandes expéditions maritimes et se contèrent ensuite dans d’histoires de flibuste, a contribué à l’installer dans l’imaginaire des petits et grands supporters des Girondins.

Curieusement rare dans les médias français où à l’heure qatarie, l’on célèbre le bling bling et le parisianisme, l’une des figures emblématiques de l’équipe de France de Stefan Kovacs puis de Michel Hidalgo, a reçu Le Soir au château du Haillan. Superbe bâtisse datant de la Guerre de Cent ans et restaurée au milieu des années 80 par l’ancien président des Girondins Claude Bez pour en faire le plus beau centre d’entraînement de France et de Navarre. Un cadre qui valait bien un Trésor…

Marius, vous venez de fêter vos 65 ans et vous figurez toujours dans l’organigramme d’un club qui est plus qu’un club. Une institution, un pan de la culture girondine à lui seul…

Il y a effectivement un phénomène d’attachement extrêmement fort entre les Girondins et ses anciens joueurs. Nulle part dans le football professionnel français vous ne trouverez autant d’anciens pros à la tête des équipes de leur centre de formation. Ici, même ceux qui n’ont pas achevé leur carrière à Bordeaux, ont souvent fini par y revenir. Soit au club, soit tout simplement pour habiter la région.

Battiston-Trésor à la tête de l’équipe CFA : un duo indissociable comme jadis ?

Le jour où l’on s’est rencontré, il devait être écrit quelque part dans le ciel qu’on ne se quitterait plus. Aux Girondins, en équipe de France et après notre carrière. C’est un duo qui a fonctionné et qui fonctionne encore aujourd’hui, même si on n’a plus nos jambes d’antan. Et moi certainement plus mon dos.

L’image qu’a conservé la Belgique de votre présence commune en équipe de France est double : le terrible choc de la sortie kamikaze de Harald Schumacher mais aussi votre volée venue se loger sous la transversale du gardien allemand. Un souvenir aigre-doux ?

C’était mon 4e et dernier but sous le maillot national. J’aurais tout donné pour ne jamais le marquer et voir la France se qualifier pour la finale qu’elle méritait contre l’Italie. Qui sait si ce n’aurait pas été notre première victoire Coupe du monde ? Mais on ne refait pas l’Histoire… Mais l’histoire de ce match, c’est évidemment l’agression de Schumacher sur Battiston. Un geste fou, lâche, violent, gratuit… et complétez vous-même la liste de tous les adjectifs qui vous viennent à l’esprit pour qualifier cette bassesse. Aujourd’hui encore, Patrick conserve toujours des séquelles de cet attentat. Je l’appelle en rigolant mon Monsieur Météo : il sait quand le temps va changer tellement le choc a laissé des traces (Rires).

Après le match, le keeper allemand à qui un reporter avait rapporté que Battiston avait laissé deux dents dans l’aventure en plus de sa commotion, avait répondu : « Si ce n’est que ça, je lui paie la couronne entière. » Le comble du cynisme ?

Sa réponse dit tout sur le bonhomme que la presse française a surnommé le boucher de Séville. Si l’arbitre néerlandais Charles Corver voit la faute (NDLR : Trésor n’hésite pas une seule seconde au moment de puiser dans ses souvenirs pour en extraire le pedigree exact du directeur de jeu de l’époque), il exclut Schumacher, accorde le penalty et la France élimine peut-être l’Allemagne.

Votre 65e et dernière sélection date de quelques mois à peine avant la conquête du premier titre de l’équipe de France : l’Euro 1984. Des regrets de ne pas avoir été là au bon moment ?

Aucun. Ma santé a toujours eu la priorité sur le foot. Je me suis fait opérer trois fois d’une hernie discale. Si je voulais être encore debout à 40 ans, il fallait ne pas tenter le Diable. J’ai donc dit stop et vu gagner les copains avec sérénité. Et une joie sincère. Sans un regret. C’était fini pour moi, voilà tout.

Quelle est votre plus grande fierté, avec le recul ? Etre un des premiers joueurs d’origine afro-antillaise à devenir un monstre sacré du foot français ?

Je n’ai mesuré cette dimension qu’après ma carrière, lorsque la génération de France 98 a rendu hommage à ceux qui les ont inspirés. Parmi les champions du monde, les joueurs blacks comme Marcel Dessaily, Lilian Thuram ou Thierry Henry ont déclaré que l’un des détonateurs de leur carrière naissante avait été ma présence en équipe de France. Petits, ils m’avaient vu à la télé être un « vrai Français à part entière. Un Français comme tout le monde, si vous voulez, sans distinction de couleur de peau. » Je n’avais jamais vu ma réussite dans le foot comme un pont jeté entre les DOM-TOM et la Métropole. Mais si j’ai un peu contribué à ce que des futurs membres de l’équipe de France mettent le pied à l’étrier, je dirais alors que oui, c’est ma plus grande fierté. A titre plus personnel, je aussi extrêmement satisfait d’avoir été cet apprenti professionnel de la Juventus Saint-Anne, débarqué en 1969 à Ajaccio comme attaquant et d’avoir fait, après avoir été replacé dans le jeu deux mois plus tard, la carrière de défenseur central qui a été la mienne.

Lilian Thuram a fait de son après-carrière un combat permanent de la lutte contre le racisme : y aviez-vous été confronté depuis votre arrivée de Guadeloupe en France métropolitaine en 1969 ?

Jamais, sauf une fois. C’était avec l’OM à Angoulême. Mon entraîneur m’avait donné une dernière consigne avant le match en montant sur la pelouse : « Tu vois l’avant-centre adverse, là ? Tu le suis partout, y compris s’il va aux chiottes ! » A 0-3, le gars était tellement écœuré par mon marquage à la culotte qu’il a fini par craquer en m’envoyant un truc très moche « Dis donc, tu serais pas un peu bronzé, par hasard, toi ? » Je lui ai répondu : « Mince, mais tu as raison, mec ! Et dire que ma mère me l’a toujours dit, en plus ! » Il n’a plus ouvert la bouche par la suite.

En France, la génération black-blanc-beur de 1998 avait engendré une vaste prise de conscience par rapport à la différence et à l’égalité entre les Français de toutes les origines : où en est aujourd’hui la générosité de cet élan unanime ?

Noyée dans les différences, justement. Les différences radicalisées. Chrétiens, Juifs, Musulmans, aujourd’hui, c’est chacun dans son coin, chacun pour sa chapelle. Sauf le 11 janvier quand tout le monde descend dans la rue parce que la barbarie est allée trop loin. Lorsque je suis arrivé dans le foot, le sport était un vecteur d’intégration où on était tous les mêmes : devant le coach, sous la douche, au repas du midi en mangeant à la même casserole, le soir en tapant le carton. Aujourd’hui, au centre de formation des Girondins comme partout ailleurs, on ne voit que l’accentuation des différences depuis le plus jeune âge avec des habitudes de vie ou alimentaire qui s’affichent presque comme autant d’étendards. Le foot ne gomme plus les différences, ne rassemble plus comme avant. L’individualisme de notre époque veut peut-être qu’il en soit ainsi, mais c’est à mes yeux le meilleur moyen de nourrir l’extrémisme dans ce pays. Qu’il soit celui de l’Islam radical ou du Front National pour ce qui est des radicaux dont on a, a priori, le plus à craindre. On peut croire ou non à ce qu’il y a au-dessus ou non, sans se fracasser la tête, tout de même !

Il y a cinq ans, on vous a entendu être très critique au moment des incidents qui ont émaillé le séjour de l’équipe de France au Mondial sud-africain. Les Bleus se sont-ils en train de se retrouver pleinement ?

La génération de 2010 n’a sans doute jamais comporté autant de joueurs d’origine africaine. L’Afrique du sud, c’était plus qu’une Coupe du monde, c’était un symbole. Les gars qui ont refusé de descendre du bus à Knysna ont souillé à la fois leur propre image et leurs racines et leur propre image. Et cette comédie d’aller faire lire ce bout de papier à Raymond Domenech. Je me demande toujours pourquoi il a accepté de se prêter à ce petit jeu, celui-là !

Après l’Euro 2012, la nomination de Didier Deschamps a semble- t-il ramené une certaine sérénité au groupe France : quelle est sa recette ?

Il faut reconnaître à Didier son taux de réussite : il a disputé une finale de Ligue des champions avec Monaco en 2004, il a remonté la Juventus de la série B à la Série A en 2007 alors que la Vieille Dame était KO, il a ramené le titre à Marseille en 2010 et il est en train de replacer la France sur l’échiquier des nations qui comptent. Franck Ribéry et ceux qui ont annoncé leur retraite anticipée, pensaient peut-être que l’équipe allait rater son Mondial brésilien et qu’on allait se mettre à genoux pour venir les rechercher, mais c’est très loin d’être le cas. Deschamps ne peut pas réaliser de miracles via sa méthode d’entraînement car il ne voit pas ses joueurs tous les jours. En revanche, sur sa faculté de fédérer, là il peut avoir un impact. Et il est très fort dans ce domaine.

Les Bleus peuvent-ils gagner l’Euro ?

On a tellement dit que la France ne gagnait que les tournois qu’elle organise. Comme ce fut vrai pour l’Euro 84 et la Coupe du monde 98, j’ai envie de vous répondre : jamais deux sans trois. Oui, j’y crois fermement, car on a le potentiel pour le faire.

Le potentiel, comme la Belgique ?

Ah, c’est un cas intéressant, la Belgique ! On le verra dimanche au stade de France, même si vous avez un match important dans la foulée au pays de Galles, non ? Lorsque j’affrontais les Diables, c’était déjà du costaud ! Mais là, après votre passage à vide des années, je pense que la génération actuelle est techniquement bien au-dessus. C’est une très belle cuvée avec un Hazard qui éclabousse le foot anglais. Pour rester dans le cadre comparatif d’un France-Belgique tout proche, j’ai envie de vous dire que nous avons eu Platini puis Zidane, mais que maintenant, vous avez Hazard. Lui, c’est une petite perle. Mais il est entouré, et c’est ce qui fait des Diables une équipe très intéressante à suivre l’an prochain : Fellaini, De Bruyne, Lukaku, Mertens et Courtois, c’est plus que pas mal, tout ça : c’est carrément installé dans le top européen. A l’Euro, le quart de finale du Brésil pourrait déboucher sur une amélioration de la performance.

Même sans un grand n°9 : car toutes les grandes équipes ont toujours un grand attaquant ?

La France a gagné la Coupe du Monde sans que Guivarc’h ne marque un seul but. Et sous la génération Platini, le danger venait du milieu de terrain.

Marc Wilmots, le sélectionneur belge, est passé par Bordeaux et donc, vous avez eu l’occasion de le côtoyer : qu’en pensez-vous ?

Il a de la personnalité, hein ! Durant votre carrière, vous voyez des types dans le vestiaire dont vous savez qu’ils ne deviendront jamais entraîneur. D’autre, qui vous étonnent, comme ce fut le cas avec Alain Giresse, grand joueur mais que je ne voyais pas dans ce rôle. Mais Wilmots, même si je ne jouais déjà plus depuis longtemps à l’époque, je le trouvais taillé pour la fonction. C’est un leader, et ça se voit avec le travail qu’il accomplit à la tête de l’équipe nationale belge. Mais bon, s’il avait eu des chèvres, il n’aurait pas fait des résultats non plus.

 
 
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