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«Madame Ibn Ziaten, oui, la Belgique agit avec force aussi contre l’extrémisme violent!»

Selon les deux signataires, la Belgique n’est pas en reste en matière de prévention des radicalisations

Temps de lecture: 12 min

C’est avant tout avec un profond respect que nous nous adressons aujourd’hui à vous, Madame Latifa Ibn Ziaten, dont votre fils Imad est injustement tombé sous les balles du terroriste Mohamed Merah à Montauban en 2012. C’est aussi avec détermination et conviction que nous vous soutenons face aux horribles menaces et injures portées contre vous ces dernières semaines.

Partageant votre douleur, comme de nombreuses autres personnes confrontées au terrorisme, en France comme en Belgique, nous sommes un certain nombre d’individus et d’organisations à lutter ardemment contre toutes formes de radicalisation et d’extrémisme violent en Belgique depuis des années. Depuis les attentats qui ont uni dans la douleur Paris et Bruxelles, il serait injuste, après des mois de « Belgium bashing » de chercher à nouveau à nous diviser dans notre combat. La commission d’enquête sur les attentats du 22 mars 2016 a prononcé un certain nombre de recommandations et permis le développement de nombreuses initiatives en faveur de nos jeunesses à la dérive, en perte d’identité, influencées par de dangereux manipulateurs de haine, dans les quartiers, sur internet et dans les prisons. Car notre combat, que l’on soit du côté des victimes directes ou indirectes, est un combat de civilisation qui doit avoir recours à toutes les forces vives professionnelles pour endiguer dans notre société ce virus de la folie nihiliste. Aujourd’hui, la Belgique peut fièrement relever la tête.

Dans une interview donnée au Soir récemment, Madame Ibn Ziaten, devenue figure symbolique de la République qui ne se couche pas face à l’islam violent, vous semblez nager en eaux de surface ou en profondeur dans votre analyse sur « ce qui se fait » en matière de prévention des radicalisations ou non. Au point certes de vouloir vous y investir, et vous y êtes la bienvenue, mais malheureusement vous semblez dresser l’amer constat que justement rien ne serait fait outre-Quiévrain ou presque : « Sans tomber dans la généralisation, les besoins sont immenses ».

Ils le sont partout hélas. Nous souhaitions vous adresser un petit vade-mecum avant votre arrivée. Madame Ibn Ziaten, vous seriez bien entendu la bienvenue pour y partager votre expérience et la mettre en musique avec ce qui se fait déjà en Belgique, comme vous le faites courageusement depuis des années partout dans l’Hexagone et le monde. Mais, au vu de l’article du Soir dans lequel vous témoigner, ce serait mal démarrer et donner l’image d’un pays à l’abandon, qui n’agit pas depuis les attentats, et qui ne serait pas capable d’endiguer la menace et prendre en charge ses revenants comme ses sortants. Il fut un temps, où Madame Ibn Ziaten, sans tomber dans la généralisation non plus, vous expliquiez la radicalisation de nos jeunes par un manque d’amour évident dans leurs familles. Ces familles qui souffraient déjà de la perte de la chair de leur chair.

Des initiatives citoyennes précoces

La société a agi, souvent seule avant que l’Etat ne se réveille. Comme le dit Saliha Ben Ali, présidente de l’association Save Belgium, créée à Bruxelles après la mort de son fils Sabri parti en Syrie en 2013 : « Mon fils est parti justement parce qu’il a reçu trop d’amour et a souhaité le transmettre et aider les Syriens contre Bachar Al Assad. Après, il s’est rendu compte trop tard que le projet sur place n’était pas cette utopie d’humanité en laquelle il a eu le malheur de croire ».

Les familles étaient seules à ce moment-là. L’action menée par les familles de jeunes partis en Syrie en Belgique est essentielle aujourd’hui, soutenue par les pouvoirs publics et les fondations, comme la Fondation Roi Baudouin qui a soutenu les familles concernees depuis le début. C’est le cas de Save Belgium, puisque Saliha Ben Ali parcourt déjà chaque semaine les écoles, les prisons, les IPPJ (Institutions de Protection de la Jeunesse), a ouvert des groupes de parole pour les mamans et les papas concernés, agit dans le cadre du projet européen Cicero de lutte contre l’extrémisme violent par le contre-discours. C’est aussi le cas de Nabila, qui a pu sauver son fils in extremis avant son départ en Syrie, qui au sein de Djihad van de Moeders à Anvers, œuvre en prévention primaire au plus près des familles et des écoles. Ce sont deux exemples montrant la nécessité de l’implication des familles concernées dans le processus de prévention primaire, comme le fait Dominique Bons avec son association « Syrien ne bouge, agissons », à Toulouse. Et la tâche est lourde. Mais nous disposons d’outils pédagogiques, d’ateliers, de capsules vidéo, et de spectacles qui peuvent toucher d’ores et déjà les deux publics français et belges.

Mais Madame Ibn Ziaten, seriez-vous encore sceptique sur l’impact d’une telle action ? Les initiatives citoyennes et humaines sont essentielles, y compris de la part des familles directement concernées. Regardez ce magnifique projet RAFRAP (« Rien à faire, rien à perdre »), mis en place par la sociologue clinicienne Isabelle Seret et le sociologue Vincent de Gaulejac, retraçant dans des vidéos reconnues par les pouvoirs publics les parcours de vies de plusieurs jeunes passés par la radicalisation et diffusées dans des centaines d’écoles en Belgique et en France. C’est un franc succès. Oui, les bonnes idées peuvent aussi venir de là-haut.

France et Belgique doivent être unies

Que fait donc la Belgique face à cette question ? Beaucoup déjà, Mme Ibn Ziaten. Et il faut bien connaître la sociologie belge pour cela. D’après une étude publiée par Thomas Renard et Rik Coolsaet « Qui sont les returnees, pourquoi reviennent-ils (ou pas) et comment devons-nous les traiter ? Évaluation des politiques sur le retour des combattants terroristes étrangers en Belgique, Allemagne et Pays-Bas », pour le compte de l’Institut Egmont, en février 2018, la situation de la Belgique est unique. Non seulement le petit pays a fourni à Daech, le plus grand nombre de combattants par habitants, mais le nombre de retours a été le plus important per capita : « La Belgique aurait le taux le plus élevé de combattants terroristes étrangers (FTF) par habitant en Europe. L’Unité de coordination pour l’analyse de la menace (OCAM), compte actuellement 498 personnes dans la liste des FTF, en plus de 113 « candidats potentiels » au jihad. De ce nombre, 413 ont effectivement atteint la Syrie et l’Irak, tandis que les personnes restantes ont été arrêtées en route, en Belgique ou en Turquie, ou ne sont jamais parties »

Lorsque l’on évoque le traitement de ces revenants, on ne peut faire l’économie de penser immédiatement à l’action des ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de la Justice, les services de renseignement, du parquet fédéral, de la police locale et fédérale, qui coordonnent le retour même depuis la Syrie puis les services prévention de différentes municipalités, les services pénitentiaires, des agents des services de probation, les maisons de la justice, les services d’aide à l’enfance, les psychologues, et l’OCAM (l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace) qui assureront ensuite la prise en charge et le suivi personnalisé de ces individus. Depuis 2015, et le grand plan national de prévention de la radicalisation, le CREA, organisme public, est en charge d’organiser des activités de prévention contre les extrémismes violents dans les milieux jeunesses sur Bruxelles et la Wallonie, les écoles, IPPJ, milieux ouverts, etc. Quant au CAPREV, celui-ci est chargé d’assurer la prise en charge des « revenants » de Syrie et d’Irak, et de gérer la question des mineurs de retour de la terre de Chams.

Ce que prévoit l’Etat belge

Longtemps, on a prôné comme en France l’élimination directe. Mais rapidement, cela a fait scandale et le travail des associations de familles concernées par la radicalisation, des avocats, et des organisations de droits de l’homme en médiatisant l’affaire ont contraint la classe politique à changer d’optique. Plusieurs mineurs ont pu ainsi déjà rentrer de Syrie.

Au-delà des condamnations, de la mise en application des peines, que prévoit l’Etat belge pour désengager ces individus, autant que faire se peut ? On cherche avant tout à mieux comprendre ces profils : priorité à leur jugement et leur condamnation et mettre à jour ses propres grilles d’analyse. Un exemple : longtemps, en Belgique comme en France, on a pensé que les femmes étaient moins fortement idéologisées et donc plus fortement susceptibles d’être par un suivi individuel psychologique désengagées. Ce n’est plus de l’ordre de l’évidence. Elles n’ont pas été que des « ventres » pour le Califat : certaines ont aussi été des combattantes. Elles sont donc, même si elles ont des enfants, passibles de jugements et de condamnations. Depuis 2016, elles encourent les mêmes peines que les hommes. Pour ces deux catégories, la judiciarisation ne doit pas empêcher une approche et un suivi propices à sortir ces individus de l’extrémisme violent pendant leur peine. C’est une révolution qui doit s’opérer au sein du système politique, juridique et social et médical.

Au sein des prisons belges une fois arrivé, chaque détenu fera l’objet d’une évaluation de son degré d’endoctrinement, de dangerosité pour lui et pour les autres. Priorité : éviter la contamination avec les autres prisonniers, plutôt de droit commun, comme ce fut le cas par le passé. Pour les cas les plus radicaux, les djihadistes les plus dangereux sont envoyés dans les prisons d’Andenne, de Lantin, de Saint-Gilles donc, de Bruges et de Gand, où ils font face à des personnels aguerris. Le CPSDEx est le service de suivi psychologique et social qui prend en charge la surveillance de ces individus.

Mais nous avons les mêmes interrogations que la France, Madame Ibn Ziaten. Sans suivi adapté, le confinement des plus radicaux a déjà montré son échec. Le plan de prévention de la radicalisation en prison, mis en place en 2015 par le gouvernement belge, est dans l’impasse. En effet, selon l’Observatoire international des prisons, section belge : « Surpopulation, conditions de détention défavorables, précarité, isolement, absence de perspectives à la sortie… autant de facteurs qui peuvent expliquer, sans la cautionner, la radicalisation d’un détenu. ». Que peut-on espérer de ceux qui arriveront alors par la suite alors que les premiers emprisonnés en 2012, comme le recruteur Jean-Louis Denis viennent déjà de sortir de prison en décembre 2018.sans rien renier de ses engagements idéologiques, comme il l’a expliqué lors d’une conférence de presse à sa sortie de prison. Le plus grand défi constitue également l’après-prison qui peut arriver très vite pour certains.

Un délégué aux droits de l’Enfant : fait unique au monde

Longtemps, l’Etat belge n’a pas voulu entendre parler de retour de qui que ce soit. Pourtant, concernant les enfants, c’est la question la plus épineuse. Désormais, enfants meurtris, détruits, orphelins, ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Mais de parents belges, ils sont belges. Pour ceux qui sont nés en Belgique et qui vont revenir, sans ou avec leurs parents, il faut reconstruire une vie, les dégager de leur ancien cadre idéologique de vie, et les réenraciner dans les valeurs de la société originelle.

Malgré la difficulté d’identification de ces mineurs en Syrie, et grâce au travail notamment de la Croix Rouge sur place et Child Focus qui fait l’interface en Belgique, les autorités et l’OCAM évaluent à 160 le nombre de mineurs belges en novembre 2018 en Syrie, une quinzaine d’enfants étaient localisés dans des camps tenus par des kurdes et accompagnés de leur mère. 75 % de ces enfants ont moins de six ans et la majorité ont perdu leurs parents ou au moins un des deux. La question politique du retour s’est dessinée peu à peu.

Fin février 2018 et fin juillet 2018, le Conseil national de la sécurité avait statué pour envisager enfin le retour de ces enfants. Une ordonnance du 26 décembre 2018 du Tribunal de première instance de Bruxelles, condamnait l’Etat belge à rapatrier rapidement dans un premier temps six enfants belges prisonniers dans un camp kurde. La brèche était ouverte.

Dans son rapport annuel 2017-2018, le délégué général aux droits de l’Enfant, Bernard de Vos, qui joue l’interface entre les familles et l’Etat, s’exprime clairement : « Les enfants victimes d’un conflit ont droit à une protection et à une réinsertion sociale ». De plus : « Le délégué général est, depuis plusieurs mois, interpellé par des grands-parents, des oncles et des tantes, dont les descendances se trouvent dans des camps sous autorités kurdes ou n’ont pas encore été localisées. » Et pour lui, l’Etat est responsable de ses ressortissants et doit rapatrier tous ces jeunes car « on est enfant jusque 18 ans, tous doivent être rapatriés, le plus rapidement possible, selon des modalités adaptées à leur âge ».

Le suivi est impératif car toujours selon le délégué, « Gérer, faciliter leur retour et prendre soin de ces enfants constitue le meilleur moyen de prévenir de futurs actes de terrorisme violent chez nous. (…) C’est aussi un symbole fort, volontariste en termes de vivre ensemble pour tous nos concitoyens, quelle que soit leur communauté de pensée, philosophique, culturelle ou religieuse ». Fin juin, il revenait d’une visite dans les camps syriens où se trouvaient tous ces jeunes dans des conditions dramatiques et appelaient une nouvelle fois encore à une action publique ferme de rapatriement.

Vous voyez, chère Madame Ibn Ziaten, l’action en matière de prévention et de traitement, est désormais soutenue en Belgique et il ne faudrait pas la minorer. Save Belgium est même régulièrement consultée pour son expertise belge au Canada et en France. Ainsi, Saliha Ben Ali a inauguré des groupes de paroles avec Dominique Bons à Bagneux notamment l’année dernière. Mais également à Paris, Toulouse, Nice, Marseille, Valenciennes, Strasbourg, etc. Autre idée belge nous réunissant par-delà la frontière : cette année, le groupe « Retissons du lien » a été créé à Bruxelles, par Isabelle Seret notamment et Saliha Ben Ali, pour regrouper parents de victimes d’attentats et familles concernées par le terrorisme. En mars 2019, la présentation publique de leur réflexion et dialogue, par la voie artistique, a eu un énorme succès public et se poursuivra dans les deux pays.

Car tous ces acteurs professionnels, ces familles, donnent souvent de leur sueur, après avoir pour certaines donné de leur chair et de leur sang, à essayer de soigner notre société. Ces jeunesses qui saignent, oui c’est le mot, sont un enjeu de civilisation pour nous tous, et nous serons heureux de pouvoir échanger avec vous, tous ensemble, sur ces spécificités si Belges, que longtemps la France a ignoré volontairement ou non. Les choses sont complexes et ne peuvent souffrir d’une analyse binaire ou simplifiée. En tout cas, la Belgique a payé son tribut et tout fait pour réparer ses erreurs. Cette prise de conscience est à saluer. Nous serons heureux et fiers que la France puisse davantage en prendre connaissance à travers votre message et votre parole maintenant que nous avons pu vous donner une grande partie des éléments de compréhension locale et nationale de notre petit Royaume. « Oui la Belgique agit avec force aussi contre l’extrémisme violent ! » Et la France vient même (parfois) nous chercher.

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