La Banque centrale européenne se prépare à dégainer

Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE) a annoncé, ce jeudi, que ses taux directeurs resteraient inchangés.
Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE) a annoncé, ce jeudi, que ses taux directeurs resteraient inchangés. - EPA

La Banque centrale européenne (BCE) a décidé, ce jeudi, de laisser ses taux directeurs inchangés. Mais le communiqué diffusé dans la foulée de la réunion du conseil des gouverneurs et les commentaires du président Mario Draghi indiquent sans équivoque que l’institut d’émission de la zone euro se prépare à agir cet automne.

D’abord en baissant le taux d’intérêt qu’elle applique aux dépôts que les banques commerciales lui confient. Jusqu’ici, les communiqués annonçaient seulement le maintien des taux à leurs niveaux actuels. Désormais, la BCE évoque noir sur blanc la possibilité de porter les taux à un « niveau inférieur ».

Le principal taux directeur de la BCE, le Refi, le taux auquel les banques commerciales se refinancent auprès de la BCE, est quasi nul depuis 2014. Ramené à zéro en mars 2016, il ne peut pas baisser plus bas. C’est pourquoi la BCE applique, depuis 2014, un taux négatif sur les liquidités excédentaires des banques déposées auprès d’elle. Il est fixé à -0,4 % depuis mars 2016. C’est ce taux que la BCE devrait à nouveau réduire.

La BCE a également annoncé qu’elle évaluait la possibilité de reprendre son programme de rachats d’actifs financiers, auquel elle avait mis fin en décembre. Mais voilà : entre-temps, le climat conjoncturel s’est fortement détérioré…

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Le marché automobile est en récession

Dans la foulée de la crise financière, alors que les États-Unis et l’Europe s’enfonçaient dans la Grande récession, la Chine avait dopé la croissance mondiale via un plan de relance massif, financé en grande partie à crédit. Dix ans plus tard, l’économie mondiale s’essouffle et l’Europe a renoué avec un rythme de croissance presque anémique. Mais la Chine elle aussi enregistre une baisse de régime.

Un secteur en particulier le paie déjà cash depuis des mois. Au niveau mondial, les ventes de voitures et de véhicules utilitaires légers ont plongé depuis la mi-2018. Sur les six premiers mois de l’année, le recul frôle les 7 % – une contre-performance d’une ampleur inédite depuis la dégringolade de 2008.

« La baisse des ventes enregistrée depuis la mi-2018 s’explique principalement par le ralentissement du marché chinois, qui affiche un recul de 12,4 % en glissement annuel au premier semestre », explique David Oakley, analyste chez LMC Automotive. « Le ralentissement de la croissance, l’incertitude liée à la guerre commerciale avec les États-Unis et les nouvelles réglementations en matière d’émissions ont poussé les consommateurs chinois à différer leurs achats. » Et le rebond enregistré en juin n’annonce pas un retournement à brève échéance. Et c’est bien là où le bât blesse. « Pendant des années, le marché mondial a été soutenu par la croissance des ventes chinoises, qui sont passées de 8,8 millions d’unités par an en 2008 à 28,6 millions en 2017 », faisant de la Chine le premier marché automobile de la planète.

« D’autres grands marchés, tels que les États-Unis, l’Europe occidentale et le Japon, se sont certes redressés ces dernières années, mais les ventes sont désormais relativement proches de leurs sommets cycliques. » Le potentiel de croissance y est donc limité. C’est notamment le cas de l’Europe. L’introduction des nouvelles normes d’émissions WLTP en septembre 2018 a en effet eu un impact négatif sur les ventes. Mais LMC Automotive estime que ce facteur ne joue plus : « Nous constatons une faiblesse sous-jacente du marché liée à la faible confiance des consommateurs et à la faiblesse de la croissance. »

Certes, la récession du marché automobile n’est pas la cause principale du ralentissement généralisée. N’empêche : c’est un secteur qui pèse en Allemagne, où les difficultés des constructeurs, depuis le milieu de l’an passé, coïncident avec l’affaiblissement de la dynamique industrielle.

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Les services résistent, pour combien de temps ?

Confrontée à la crise financière, puis à la crise de la zone euro, l’Allemagne a choisi de miser sur la Chine. La stratégie a été payante : la croissance, outre-Rhin, a en effet été soutenue par les exportations, en particulier de machines-outils et de voitures, vers la nouvelle locomotive de l’économie mondiale. Mais elle se traduisait inévitablement par une dépendance accrue au commerce extra-européen, de nature à fragiliser la dynamique économique allemande. Ce qu’a confirmé l’expérience récente.

L’industrie automobile a été affectée dès le milieu de l’année passée par le coup de mou du marché chinois, couplé aux perturbations engendrées par l’introduction des nouvelles d’émissions européennes. Le ralentissement s’est ensuite étendu à l’ensemble de l’industrie manufacturière allemande et européenne.

A rebours, le secteur des services a résisté, soutenu par la demande intérieure, la baisse du chômage et une progression des salaires, modeste ou un peu plus soutenue selon les pays.

Ce décrochage entre secteur manufacturier et services – qu’illustre notre infographie – a permis la poursuite de la croissance économique en zone euro, mais à un rythme bien plus lent qu’espéré. Toutefois, la conjoncture ne peut pas reposer durablement sur une seule jambe. Comme le montre l’expérience passée, les deux secteurs évoluent de conserve, même si la production industrielle affiche un profil nettement plus cyclique. D’où la question : le coup de froid dans l’industrie va-t-il se poursuivre et affecter les dépenses d’investissement des entreprises et, par le biais de l’emploi, la consommation des ménages, affaiblissant ainsi la dynamique économique générale ?

La production industrielle s’est légèrement redressée en zone euro en mai. Mais les indicateurs les plus récents n’incitent pas à l’optimisme. Bien au contraire. De grandes entreprises comme BASF, Thyssen-Krupp, Ford et Bayer ont récemment annoncé des réductions d’emplois. Et l’indice PMI du secteur manufacturier de la zone euro continue de baisser : en juillet, il est tombé à 46,4, au plus bas depuis décembre 2012 (1). « Les perspectives sont de pire en pire dans le secteur manufacturier », a commenté ce jeudi le président de la BCE.

3

La BCE a-t-elle encore des munitions ?

L’espoir, caressé en 2017, de voir l’Europe définitivement sortie d’une longue période de crise et de croissance a fait long feu. Depuis le début de l’année dernière, les prévisions sont, à intervalles réguliers, revues à la baisse. Notre infographie est cruelle pour le staff de la Banque centrale européenne (BCE). Mais les économistes de la Commission ou du Fonds monétaire international n’ont pas fait mieux. Au second semestre de l’an passé, la majorité des conjoncturistes pariaient, en effet, sur un ralentissement temporaire.

Ainsi, en décembre, la BCE espérait encore un rebond de l’activité dans le courant de cette année, et une croissance moyenne de 1,7 % en 2019. C’est pourquoi elle décidait de mettre fin à son programme de rachat massif de titres obligataires, essentiellement des obligations d’État, au travers duquel elle avait injecté 2.600 milliards d’euros d’argent frais en trois ans.

Très rapidement, cependant, il est apparu que l’institut d’émission de la zone euro avait manœuvré à contretemps. En mars, la BCE révisait en nette baisse ses prévisions de croissance pour 2019. En juin, à Sintra, une station balnéaire portugaise, où la BCE organise son grand raout annuel, son président Mario Draghi, a publiquement changé son fusil d’épaule, soulignant la nécessité de « mesures de soutien additionnelles » si la conjoncture continuait à se détériorer. Nous y sommes. La BCE devrait dégainer avant la fin du mandat de Mario Draghi et l’arrivée à la présidence de l’institut d’émission de Christine Lagarde le 1er novembre. On imagine mal Mario Draghi laisser le boulot à celle qui doit lui succéder.

Reste à savoir si des nouvelles réductions du taux de dépôts et la reprise des achats d’actifs relanceront l’activité économique (et l’inflation) en zone euro.

Les rachats d’actifs ont certes sauvé la zone euro de la déflation et du risque d’éclatement, et réduit les taux à long terme et la charge de la dette publique des pays de la zone euro. Mais ils n’ont eu qu’un impact modeste sur l’économie réelle. Quant au taux de dépôt négatif, l’objectif est d’inciter les banques à placer leurs liquidités excédentaires, non auprès de la BCE, mais sur le marché monétaire interbancaire pour y faire encore baisser les taux d’intérêt. En effet, les taux du marché monétaire, augmenté d’une prime, servent de référence pour de nombreux crédits bancaires. L’espoir est donc qu’une nouvelle diminution du coût du crédit incite entreprises et ménages à emprunter davantage et donc à dépenser davantage. Mais quelle peut être l’efficacité d’une telle politique dans un contexte de ralentissement économique mondial ?

(1) Établi par la société d’informations économiques Markit au départ d’enquêtes auprès des entreprises, cet indice composite résume l’évolution de la production, de l’emploi, du carnet de commandes et des prix d’achat et de vente. Il est en baisse depuis le début de l’an passé, et, depuis janvier, inférieur à 50, le seuil qui indique une détérioration par rapport au mois précédent.

 
 
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