«De l’inutilité des débats virtuels»

«De l’inutilité des débats virtuels»
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Cela fait un bon moment qu’un sentiment morose et pessimiste m’éprend chaque fois que je prends la peine de lire les débats d’opinions qui fleurissent sur les réseaux sociaux. La plupart du temps, je constate en effet que ce mode de discussion virtuel substitue systématiquement le débat d’idées aux formes les plus pernicieuses de rhétorique sophistique, vous savez, cet « art d’avoir toujours raison » qui ne lésine devant aucun moyen pour atteindre son objectif quitte à manipuler, tromper ou séduire. Entre les arguments d’autorité (« C’est l’expert qui l’a dit donc c’est vrai ! ») et les généralisations hâtives (« On a toujours le choix ! »), c’est peut-être la stratégie dite de « l’homme de paille » qui caractérise davantage les sophistes 2.0. Cette stratégie consiste à construire un adversaire fictif en caricaturant les thèses à combattre de manière à les rendre plus facilement réfutables. C’est typiquement ce genre de mécanismes qui apparaît lorsque suite à un débat de société quelconque un individu lambda est taxé de « bobo », de « mouton » ou de « réactionnaire » – il s’agit en fait d’attaques ad hominem qui essentialisent un interlocuteur en l’identifiant à cette classe non désirable que forment les soi-disant « bobos », « moutons » ou « réactionnaires ».

En plus d’être généralement violents et bourrés de certitudes infondées, ces types d’arguments ne permettent jamais de trouver une solution au problème de fond qui est en jeu dans la discussion. Quand on sait que ces joutes verbales véhiculent un entrelacs complexe de valeurs et de ressentis multiples, seule une attitude critique capable de mettre au jour les concepts qui sous-tendent nos opinions peut être en mesure de nous faire progresser sur ces sujets épineux. Mais cette attitude dite « philosophique » qui identifie, questionne puis déconstruit la kyrielle de concepts que nous mobilisons quotidiennement – la plupart du temps de manière contradictoire – devra nécessairement passer par une discussion réelle, « en chair et en os », définie et encadrée. C’est pourquoi j’ose affirmer que les débats virtuels sont majoritairement inutiles et contre-productifs. Voyons cela en détail.

Radicalisation des positions

Lorsqu’un internaute décide de réagir à tel commentaire qui suit un article de presse ou à tel tweet particulier, il le fait habituellement parce que la thématique abordée résonne en lui de manière singulière. C’est donc déjà l’émotion qui guide son action. Mais sachant en outre qu’il est susceptible d’être lu par un nombre potentiellement élevé d’utilisateurs, il peut être tenté d’user de mécanismes sophistiques divers (de manière souvent inconsciente) pour rallier le plus de lecteurs possibles dont les likes garantiront la supériorité de son argument dans un contexte où la majorité des intervenants s’exprime sur un mode assertif. Et c’est bien là où le bât blesse : en soutenant vaille que vaille qu’ils détiennent la vérité, les individus qui participent au débat virtuel ne cherchent généralement plus à convaincre leurs interlocuteurs à travers le raisonnement logique, mais bien à les persuader en les amenant à croire ce qu’ils veulent qu’ils croient. Comme nous l’avons dit précédemment, ce phénomène s’accompagne souvent d’attaques verbales virulentes ou d’attitudes condescendantes qui forceront dès lors la plupart des individus à réagir sur le même mode d’expression. Des notions de psychologie élémentaire nous apprennent en effet qu’une personne attaquée de la sorte, plutôt que de changer de point de vue, optera probablement à son tour pour une réplique offensive. Rajoutons que même le commentaire se voulant le plus neutre possible risque d’être mal interprété par la communauté virtuelle étant donné que celle-ci n’a pas accès au surplus de sens qu’amène habituellement le comportement non verbal dans la discussion réelle. Le risque encouru par cette escalade rhétorique où la raison brille par son absence est dès lors la radicalisation des deux positions qui s’affrontent, là où une écoute mutuelle sans jugement a priori révélerait bien plus de points communs qu’on ne le pense entre des individus que tout semble opposer.

Cette expérience positive, je la constate principalement dans les cours et animations philosophiques que j’anime avec des publics très variés. La clef de ce succès relatif – mais porteur d’espoir à l’heure où l’on ne s’écoute que trop rarement – est à chercher dans le cadre particulier qu’une discussion philosophique implique. C’est ce dernier point que je voudrais maintenant brièvement aborder.

Des règles éthiques, techniques et intellectuelles

Ce qui distingue la discussion philosophique de la discussion de « café du commerce » se situe avant tout dans la présence d’un animateur qui ne prend pas directement part à la discussion mais qui demeure le garant du cadre nécessaire à l’attitude philosophique précitée. Celui-ci se caractérise par une éthique de la discussion qui articule un ensemble de règles éthiques, techniques et intellectuelles. Les règles éthiques concernent grosso modo la prise de parole et le respect d’autrui (demande préalable auprès de l’animateur pour toute intervention, proscription des attaques ad hominem…) afin d’éviter le brouhaha agaçant et virulent auquel donnent généralement lieu les discussions non cadrées. Les règles techniques demandent aux intervenants de s’exprimer de la manière la plus claire possible afin que leurs propos soient intelligibles par l’ensemble des participants, l’animateur veille alors à questionner les éventuels présupposés qui sous-tendent telle ou telle argumentation avant d’en proposer une évaluation collective. Enfin, les règles intellectuelles incitent les participants à penser véritablement ce qu’ils énoncent, le but étant non pas de persuader autrui en ayant recours à des techniques rhétoriques diverses mais bien de le convaincre par le biais du logos. Ajoutons à cela un climat bienveillant à visée constructive et vous verrez jaillir une intelligence collective hors du commun.

Car c’est bien de l’Autre, de ses pensées et de ses affects, que nous apprenons à mieux nous connaître nous-mêmes en questionnant certaines de nos évidences les plus plates qui ne résistent que très rarement à l’enquête rationnelle. Quand on sait que cette attitude philosophique nécessite une quantité importante d’humilité et de tolérance, voire d’altruisme, qui sont des valeurs chères à nos sociétés démocratiques et pluralistes, on ne peut que l’encourager en gardant en tête que chaque être humain est en mesure de penser correctement si les conditions le lui permettent – Descartes ne disait-il d’ailleurs pas que le bon sens était la chose du monde la mieux partagée ? Ceci m’amène finalement à penser que mon sentiment pessimiste de départ n’est que le reflet des limites de la « démocratie numérique » dans laquelle personne ne s’écoute et tout le monde s’empoigne alors que le dialogue entre individus de chair et d’os encadré par une éthique de la discussion engendre une intelligence collective insoupçonnée. En attendant, et comme je l’avais notifié à Nicolas Vadot suite à sa décision prise récemment de quitter le réseau social Facebook, il n’est pas utile de se pourrir la santé mentale outre mesure à travers la participation à ces débats virtuels et même leur lecture.

 
 
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