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Parler de {faute} de français, c’est une erreur à ne pas commettre…

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 5 min

Deux iconoclastes

La période estivale est propice aux évasions en tous genres. Peut-être avez-vous profité des défuntes vacances pour laisser traîner vos oreilles sur des chaînes radiophoniques moins familières que celles qui animent votre quotidien. Et peut-être, au détour d’une audition vagabonde, avez-vous découvert la « chronique iconoclaste » d’Arnaud Hoedt et de Jérôme Piron, diffusée chaque week-end de cet été sur France Inter.

Les sujets traités par ces deux « iconoclastes » étaient en rapport avec la langue française d’aujourd’hui, vue sous un angle insolite et quelque peu polémique. Rien d’étonnant à cela lorsqu’on sait qu’A. Hoedt et J. Piron sont les auteurs-interprètes d’un spectacle décapant sur l’orthographe du français, intitulé La convivialité, et qu’ils sont les initiateurs d’une récente campagne en faveur d’une simplification radicale de l’accord du participe passé. Comme quoi, on peut avoir l’esprit de suite sans être suiveur…

Dans cette série de capsules sonores intitulée Tu parles !, les deux compères dénoncent joyeusement quelques incohérences de l’orthographe française, égratignant au passage la grammaire scolaire et ses dérives. Mettent en lambeaux certains mythes comme la « beauté » ou le « génie » de la langue française. Asticotent la vieille dame du quai Conti. Ne craignent pas de vulgariser des notions aussi pointues que l’hypercorrection ou la glottophagie. Le tout avec humour et légèreté, en prenant appui sur des bases théoriques solides.

Quelques hérétiques

Nul doute que de nombreux auditeurs outre-Quiévrain ont pu être surpris par cette liberté de parole qui témoigne d’un rapport décomplexé avec la langue française. Nos deux compatriotes – car ils sont belges, ces bougres – n’ont pas un rapport fusionnel avec la « langue de la République ». Issus d’une marche de la francophonie, ils mesurent les dangers d’une annexion de ce bien commun qu’est le français d’aujourd’hui. Naguère enseignants, ils savent la nécessité de déconstruire les préjugés transmis par l’institution scolaire, pour mieux comprendre comment vit la langue française.

Les lecteurs du Soir retrouveront dans les positions défendues par A. Hoedt et J. Piron bien des convergences avec certains billets publiés dans cette chronique, soucieuse de confronter l’arbitraire grammatical avec la réalité des données observées dans l’usage. Dans la même perspective, les deux comédiens font mieux que vulgariser des prises de position familières aux linguistes : ils invitent à forger une nouvelle relation entre les francophones et leur langue, qui se fonde sur une réflexion critique plutôt que sur des vérités toutes faites.

D’autres partagent cette préoccupation, comme l’a récemment prouvé le beau succès du livre Le français est à nous ! (La Découverte, 2019) des linguistes Maria Candea et Laélia Véron. Le sous-titre de cet ouvrage vivifiant – sur lequel je reviendrai – est des plus explicites : Petit manuel d’émancipation linguistique. Qui a besoin de s’émanciper ? Les francophones dans leur ensemble, par rapport à des experts (parfois autoproclamés) ou à des institutions qui les dessaisissent de leur langue en faisant passer cette dernière pour une réalité intangible, alors qu’elle ne vit que par l’usage qui en est fait.

Cent rémissions

On ne s’étonnera pas de retrouver, au cœur des réflexions d’A. Hoedt et J. Piron, la notion de « faute de français » – un sujet également traité par M. Candea et L. Véron. Quelques formules-chocs synthétisent le propos, dont celle-ci : « Quand tout le monde fait la même faute, elle devient l’usage ». D’où le constat : « La faute constitue souvent un véritable moteur d’évolution linguistique ». Puis l’envoi : « Et si la faute de français, c’était le véritable génie de la langue ? »

À ces affirmations largement cautionnées par l’histoire de la langue française s’ajoutent des considérations sur le caractère culpabilisant de la faute (plutôt que de l’erreur), qui fait de chaque francophone « un coupable potentiel ». Le trait peut paraître excessif, mais il suffit de lire certains billets du genre « Ne faites plus la faute » pour constater que la langue française est parfois assimilée à une tentatrice qui piège ses plus fidèles adeptes. Lesquels saignent des yeux à la vue d’un mot mal orthographié ou ont les oreilles écorchées par le premier pataquès venu.

Mieux vaut adopter une vision plus sereine et plus dynamique de notre langue, entre autres pour lui assurer de meilleures chances de survie au sein du marché linguistique mondial. Même si le français des grammaires et des dictionnaires est un passage obligé dans les premières phases de l’acquisition de cette langue, il se passe généralement peu de temps avant que la réalité d’une francophonie bigarrée s’impose aux apprenants. Ces derniers découvriront alors que la négation à l’oral se prive le plus souvent du ne, entendront la conjonction après que construite avec un subjonctif et constateront que certains participes passés ne sont plus accordés.

La diversité du français s’observe dans ses variations géographiques, sociales et stylistiques. Mais aussi à travers les « erreurs » d’aujourd’hui, que l’usage avalisera demain. Ce terreau du français à venir, cette chronique aime à le remuer parce qu’il porte en lui la promesse d’une langue verte et vigoureuse. Avec votre aide, grâce à vos observations, commentaires et questions qui constitueront la matière première des billets à venir. D’avance, merci.

Bonne rentrée et à la semaine prochaine, sans faute !

 

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13 Commentaires

  • Posté par Coets Jean-jacques, mardi 17 septembre 2019, 8:24

    Je souhaite, à nouveau, vous remercier pour ce fort beau billet. Il résume avec beaucoup de clarté cette tendance forte qui souhaite rendre la langue accessible, sans diminuer sa valeur, à tous les francophones et à tous ceux qui souhaitent l'apprendre. Depuis plus de 30 ans, j'enseigne cette très belle langue, avec l'anglais, et tente d'expliquer que pour l'essentiel elle est régie par des règles de base fort aisées à comprendre et à appliquer mais qui sont parasitées par un fatras d'exceptions et de considérations qui la rendent terriblement complexe. Pourquoi, nous, francophones, sommes-nous tellement attirés par ces exceptions au point que dans un examen de français, sur dix questions, on peut en trouver 2 qui portent sur des règles de base et 8 sur des exceptions voire des exceptions aux exceptions ! Pourquoi devons-nous jauger les mérites d'un interlocuteur à sa capacité d'appliquer des règles dont quasi personne ne se soucie ou ne comprend tout simplement plus. Une étudiante flamande, en préparation pour le Selor, était surprise de ne pas voir d'accord du participe avec le sujet pour certains verbes pronominaux. Elle en avait plusieurs exemples et les avait montrés à ses collègues francophones du SPRB. Aucun, je dis bien aucun, n'avait été capable de lui expliquer la règle à ce sujet ! Grâce à l'imprimerie et aux traductions en langues modernes, les croyants ont pu s'approprier la lecture de la bible et s'émanciper des dogmes et des interprétations de l'église. Peut-être serait-il temps pour les francophones de s'émanciper et de s'approprier leur propre langue en faisant le ménage entre l'essentiel, le raffinement et le superflus ?! Quand on pense que l'essentiel des nombreuses difficultés du français provient de règles édictées, imposées, il y a plus de 3 siècles et que l'on tente de nous présenter comme immuables et démontrant la grandeur et le génie de la langue française... Si l'on n'y prend garde, le français va se figer pour l'éternité sur les fauteuils de l'Académie, alors que d'autres comme l'anglais, l'espagnol, l'italien, voire l'allemand entrent de plain-pied dans le 21e siècle !

  • Posté par Moreau Michel, mercredi 11 septembre 2019, 9:54

    Monsieur Francard, Merci pour votre réponse ci-dessous. Je suis bien entendu intéressé, comme d'autres ici sans doute, par les contributions éclairantes que vous pourriez nous indiquer concernant ces sujets à la dialectique subtile mais essentielle au vivre-ensemble. Gardons la fenêtre ouverte !

  • Posté par Bibliotheque Jean De La Fontaine , lundi 9 septembre 2019, 16:22

    Je conseille à tout qui a l'intention d'apporter sa contribution à cet article de d'abord écouter les chroniques en question. Je l'ai fait, de la première à la dernière, et y ait trouvé autant de bon sens que d'humour.

  • Posté par Moreau Michel, dimanche 8 septembre 2019, 19:09

    Monsieur, Je vais essayer d’être moins sévère qu'un prédécesseur, sans doute parce que l’effort pour l’effort ne me motive pas outre mesure : je préfère des objectifs plus positifs, comme le plaisir de comprendre et de jouer avec les langues pour ce qu’elles ont de meilleur : ce pouvoir illimité et subtil d’expression et de liaison des idées et des esprits, dans le temps et dans l’espace… Je ne doute pas que ce pouvoir est un cadeau somptueux que les femmes berçant leurs enfants ont fait à l’humanité naissante… mais c’est une autre histoire, évidemment. Revenons à nos moutons. Vous suggérez d’ «adopter une vision plus sereine et plus dynamique de notre langue, entre autres pour lui assurer de meilleures chances de survie au sein du marché linguistique mondial». En poussant un peu le bouchon, on peut entendre ici des sonorités proches du chant de ces sirènes qui suggèrent toujours plus d’audaces «dérégulatoires» pour assurer (eux l’assurent, en tout cas) de meilleures chances de survie pour nos économies au sein des marchés mondialisés. Certes, comparaison n’est pas raison, mais on a maintenant un recul suffisant pour constater que cette approche nous à conduit, en tout cas dans le champ socio-économique, au cul-de-sac actuel : une planète invivable, déchirée par des inégalités abyssales… Et curieusement aux mains de dirigeants qui ne brillent particulièrement ni par la richesse de leur vocabulaire, ni par la beauté de leurs tournures, ni par la finesse de leurs discours : quelques slogans flous leur suffisent largement, crier fort et si besoin taper dur font le reste… Pour eux, en tout cas, nulle culpabilité de la faute, à quelque niveau qu’elle se situe, ne vient enrayer leur dynamisme… Mais, dans les relations économiques comme sans doute ailleurs, on sait que la relaxation des règles convenues n’est jamais qu’une astuce du gagnant pour imposer ses propres règles au perdant : les règles ne meurent jamais, elles changent seulement de maître. La question que je poserais, concernant nos moutons, serait donc plutôt : à qui va profiter, très concrètement, ce rapport nouveau, «émancipé», avec la langue, et en quoi ceux qui s’y conformeront seront-ils mieux outillés pour développer leurs contributions au bien commun ? Vous l’aurez compris, je ne plaide nullement pour un retour à la normativité inflexible d’une langue officiellement imposée, ni pour la préservation d’incongruités sans fondement. Mais ceux qui jouissent déjà sur leurs réseaux sociaux d’un environnement totalement émancipé de ces contraintes, sont-ils pour autant entrés dans un monde de compréhension et d’échanges constructifs, un monde conceptuel plus riche, un monde où s’exprimerait pleinement le «véritable génie de la langue» ? Et pourquoi, au nom de l’usage, est-ce toujours ceux dont « les oreilles sont écorchées » par les pataquès (à jet continu sur nos chaînes publiques, il faut bien le dire) qui sont déclassés comme locuteurs de seconde zone, et disqualifiés par rapport aux locuteurs modernes et dynamiques que ces broutilles n’arrêtent pas. Quand vous entendez «desètrumain», qu’entendez-vous exactement ? Diverses formes humaines de l’être (verbe, au singulier), ou des personnes (substantif, au pluriel obscurci par une liaison absente) vivantes ? Bref, je regrette que notre langue soit trop souvent traitée d’un point de vue d’entomologiste ou de mécano, même bienveillant : cet organisme vivant, qui nous permet de coopérer et de communiquer autrement que par la force et la peur, ne requiert-il pas des analyses plus profondes sur les bouleversements globaux que ses mutations/disparitions/déplacements, programmés ou spontanés, impliquent sur la capacité des humains à prendre une place positive dans un monde solidaire ? L’objectif est-il moins de règles, ou plus d’expressivité ?

  • Posté par Francard Michel, lundi 9 septembre 2019, 8:58

    Merci, Monsieur Moreau, pour votre commentaire argumenté. Le rapport « émancipé » avec la langue devrait bénéficier prioritairement à l’ensemble des apprenants du français (et, je l’espère, à l’ensemble des francophones) qui hésitent à choisir cette langue réputée d’accès difficile. Il ne s’agit pas d’avoir « moins de règles », mais un rapport différent avec ces règles. Votre message mérite une réponse plus développée que ces quelques mots. Si cela vous intéresse, je peux vous donner les références de contributions qui tentent d’approfondir ces questions.

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