Prix des médicaments: saisissez-vous du dossier!

Prix des médicaments: saisissez-vous du dossier!
Dominique Rodenbach

Les médicaments Lucentis (Novartis) et Avastin (Roche) appartiennent à la même famille de médicaments. Officiellement, Avastin est uniquement enregistré pour le traitement du cancer. Toutefois, il est également utilisé depuis 2005 pour le traitement de la dégénérescence maculaire humide, une affection grave touchant l’œil. Lucentis, par contre, est bel et bien enregistré pour le traitement de cette affection oculaire, mais est hors de prix. Contre toute logique commerciale, Roche n’a pas sollicité d’agrément officiel pour Avastin pour la dégénérescence maculaire humide. Au contraire, les deux firmes ont tout mis en œuvre pour placer la sécurité de l’Avastin sous un jour sombre, afin d’inciter les ophtalmologues à utiliser surtout le Lucentis. En y regardant de plus près, on se rend compte que les intérêts financiers de ces deux sociétés sont étroitement liés. Et que leur stratégie a été payante. Rien qu’en Belgique, le montant gaspillé par notre système d’assurance maladie s’élève à quelque 200 millions d’euros de 2009 à 2014, selon le syndicat des oculistes.

Pourquoi pas chez nous ?

Ces constats amènent Test Achats à déposer plainte auprès de l’autorité de la concurrence. D’autant plus que l’Italie s’est saisie du dossier et a condamné les deux firmes à une amende de 182 millions d’euros. Alors, pourquoi pas chez nous ? Ici aussi, Roche et Novartis devraient être contraintes de régler la facture. Pourtant, le dossier, introduit en 2014, est toujours sur le bureau de l’autorité belge de la concurrence. Pas prioritaire. Il semblerait qu’aucune perquisition, interrogatoire, saisie de documents… n’ait eu lieu.

Heureusement, l’on ressent quand même quelques effets positifs de notre action : la ministre De Block met en place un groupe de travail constitué de l’INAMI, de l’AFMPS et des ophtalmologues qui se prononce pour une baisse de prix du Lucentis. Au moment de l’introduction de la plainte, le prix du Lucentis était de 831 euros. Le prix officiel a depuis été ramené à près de 700 euros, le « minimum européen » selon la firme, mais qui constitue toujours un montant très important. A titre de comparaison, le prix de l’Avastin s’élève à 40 euros.

Des réductions de 20 %...

La ministre De Block a affirmé ce lundi que le prix pour les deux médicaments serait identique. En effet, comme toujours, les négociations sur le prix réel remboursé par l’assurance maladie se font derrière des portes closes. Les affirmations de la Ministre sont donc tout simplement invérifiables. On peut néanmoins se poser la question de leur véracité quand on sait que les réductions de prix accordées dans le cadre de ces négociations sont en moyenne de 20 %… Est-ce réellement acceptable dans une société démocratique qu’aucun contrôle ne puisse s’exercer sur la façon dont ces accords sont négociés ? Nous ne le pensons pas. Nous estimons que ce système doit être entièrement revu, et que la Belgique doit être un acteur de ce changement, qui doit avoir lieu au niveau européen.

La question demeure également de savoir pourquoi l’Avastin n’a jamais pu être remboursé en Belgique alors que cela a été le cas dans d’autres pays tels que la France, l’Italie et les Pays-Bas. Cela faisait-il partie de l’accord conclu avec Novartis pour obtenir une baisse de prix du Lucentis ?

La Belgique est le jouet des sociétés pharmaceutiques

Ce que cette affaire démontre, une fois de plus, c’est que la Belgique est le jouet des sociétés pharmaceutiques.

Lorsque la firme Aspen augmente de 500 à 1.600 % le prix de médicaments contre le cancer, sous la menace de se retirer du marché en cas de refus de l’augmentation. Avec une dépense supplémentaire pour notre sécurité sociale estimée à environ 2,8 millions d’euros par an, une augmentation de pas moins de 960 % par rapport au budget d’origine. L’Italie sanctionne, l’Europe ouvre une enquête, mais la Belgique ne fait rien.

Lorsque la firme Biogen commercialise le Spinraza (le médicament qui traite la maladie de la petite Pia) – dont le développement a été financé en grande partie par des fonds universitaires – à plus d’un demi-million d’euros pour la première année de traitement, ce qui lui permet de rentabiliser son investissement en moins d’un an et de le multiplier par quatre en deux ans. La Belgique négocie secrètement le prix et rembourse.

Lorsque la firme Leadiant multiplie par 360 le prix d’un ancien médicament contre une maladie rare, sans aucune justification objective et – cerise sur le gâteau – en bénéficiant d’une protection en tant que médicament orphelin qui lui donne une exclusivité pendant 10 ans. La Belgique rembourse via une procédure spéciale, avant de plafonner le prix maximum.

Dans chacun de ces dossiers, Test Achats a joué son rôle de défense des patients actuels et à venir en déposant plainte devant l’autorité de la concurrence et en sensibilisant nos responsables politiques. Mais les mesures se font attendre. La Belgique a le pouvoir d’inverser les rapports de force : en s’associant avec d’autres Etats pour négocier le prix des médicaments, en exigeant plus de transparence au niveau des coûts de recherche & développement, en imposant des conditions à la recherche financée par des fonds publics, en prônant des nouveaux modèles de développement des médicaments, etc.

Cela devient urgent si l’on veut que notre système d’assurance maladie puisse continuer à jouer le rôle crucial qu’il a aujourd’hui pour les générations futures.

 
 
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