Climat: les marchands de doute se font plus pernicieux

L’Exxon Valdez en 1989 entouré de rampes de confinement du pétrole après son échouage.
L’Exxon Valdez en 1989 entouré de rampes de confinement du pétrole après son échouage. - REUTERS.

Ceux qui ne connaissaient pas la société pétrolière Exxon, aujourd’hui ExxonMobil, ont appris son existence en mars 1989 lorsqu’un de ses pétroliers, l’Exxon Valdez, s’est échoué en Alaska, noircissant 800 kilomètres de côtes, engluant des dizaines de milliers d’animaux marins dans 7.000 kilomètres carrés de nappes fatales. Pour cette multinationale du pétrole, c’était une image noire, indélébile, que beaucoup d’entre nous gardent en mémoire.

CBL

Depuis quelques semaines, ExxonMobil est de retour en fanfare pour nous présenter une image immaculée trente ans après, au travers d’une campagne publicitaire extrêmement contestable, que l’on voit sur les panneaux publicitaires, en ville, mais aussi dans les journaux. Il n’était pas innocent de découvrir cette publicité sur une pleine page du Soir, par exemple, le jour même du sommet mondial sur le climat, le 23 septembre. Elle est réapparue ce 7 octobre.

Titre : « Les plantes captent le CO2. Nous œuvrons pour que l’industrie en fasse autant. » Suivent sept lignes pour dire que cette multinationale travaille à la conception et à la mise au point de technologies de captation des émissions de dioxyde de carbone par les industries, à la source donc, ou même de captation dans l’atmosphère, après émission.

Et ExxonMobil affirme être ainsi en adéquation avec la science : « Les scientifiques pensent que le captage de carbone est une technologie essentielle pour aider à atteindre les objectifs ambitieux de réduction des émissions de CO2. »

Dormez, braves gens, tout va bien et nous veillons sur vous…

Un discours pernicieux et démobilisateur

« Les scientifiques », du moins ceux du Giec qui représentent l’immense majorité de ce que l’on peut appeler la communauté internationale, notamment celle des climatologues, disent au contraire qu’il y a urgence à réduire les émissions dans les plus brefs délais (-45 % pour 2030), et donc réduire la consommation d’énergie fossile, sous peine de perdre définitivement le contrôle de la situation. En outre, en termes de captation, ils misent davantage sur la préservation des puits de captation naturels du carbone (forêts, océans, tourbières, gestion des sols…) que sur d’hypothétiques découvertes scientifiques.

Plus étonnant : Le Soir en ligne publiait également, le jour du sommet de l’ONU, une Carte blanche de Pierre Drion, président de la Fondation ULB. Cet auteur déplorait qu’on ne voie pas apparaître de solution convaincante et que, même si la Belgique mettait en œuvre certaines mesures, celles-ci n’auraient toujours qu’un impact marginal voire un effet d’exemple. Plus fondamentalement, pour l’auteur, « la solution pour l’humanité viendra du génie humain, c’est-à-dire de la recherche. C’est l’innovation, comme toujours, qui apportera les solutions. » Et de réclamer davantage de subventions publiques pour que la Belgique devienne un centre d’excellence en la matière. On croirait entendre Bart de Wever appelant les élèves grévistes à reprendre le chemin des cours pour acquérir les compétences qui résoudront tous nos problèmes.

Mais pour trouver quoi ? Et quand ? Les technologies de captation de CO2 sont encore très très loin d’être au point. Lorsqu’elles le seront, si elles le sont un jour, elles devront encore se généraliser pour en réduire les coûts, les installer sur les nombreuses sources d’émissions et espérer une certaine efficacité mondiale. Les prototypes à l’étude sont en outre très… énergivores.

Cela ne compensera jamais à temps les masses titanesques d’émissions qui s’accumulent, augmentent d’année en année et nous promettent des boucles de rétroactions désastreuses au-delà d’un certain seuil de réchauffement, comme le dégel du permafrost, déjà entamé dans toutes les zones arctiques.

Pour avoir une idée du train fou dans lequel nous sommes lancés, un réseau international de plus de 1.000 géologues – le Deep Carbon Observatory – s’est permis une comparaison saisissante. Il faut savoir que la Terre renferme d’énormes quantités de carbone. Il y a 66 millions d’années, lorsqu’un astéroïde l’a percutée, la quantité de C02 qui s’est répandue dans l’atmosphère fut monstrueuse. Au point de provoquer l’extinction des trois quarts des espèces vivantes, dont les dinosaures. Monstrueuse comment ? Comme 15 à 20 ans des émissions humaines actuelles… Guère plus. Peut-être pas moins.

Voilà un ordre de grandeur qui donne à réfléchir, même si une partie des émissions humaines est encore captée naturellement aujourd’hui. Mais peut-on prétendre que dans 15 ou 20 ans, le rythme d’émissions n’aura pas encore augmenté ? Que les systèmes naturels d’absorption seront toujours aussi efficaces ? Que des solutions technologiques seront à la portée de tous les pollueurs ?

Bien sûr que non. Nous annoncer que la science résoudra tout demain est un leurre qui risque de démobiliser ceux qui voudraient entreprendre des actions ou prendre des décisions politiques fortes aujourd’hui. Nous faire croire que les géants pétroliers travaillent à la réparation des dégâts qu’ils ont commis sciemment est un mensonge. Ils travaillent tout au contraire à exploiter tout ce qu’il est encore possible d’exploiter et à torpiller une prise de conscience environnementale qui dépasse désormais leurs pires craintes.

Un discours mensonger

Dès les années soixante, l’industrie pétrolière savait que les énergies fossiles engendreraient un réchauffement climatique. En 1982, la société Exxon elle-même réalisait une étude interne d’une précision effrayante : elle prévoyait qu’on franchirait le seuil de concentration de 415 ppm de CO2 dans l’atmosphère vers 2020 (ce qui s’est vérifié en mai dernier). L’augmentation de la température globale de la planète se révèle aussi conforme à ses prévisions.

La conclusion de ses dirigeants fut immédiate : non pas « Cherchons à réduire nos nuisances » mais « Investissons de toute urgence dans les organisations climato-sceptiques et les campagnes de politiciens qui seront à notre botte. Au besoin, créons-les. »

Première phase : contester la réalité de ce réchauffement climatique (dont ils ont pourtant démontré en interne la réalité).

Deuxième phase : ce réchauffement ayant été hélas démontré de manière indiscutable, contester son origine humaine.

Ces grosses ficelles n’ont pas résisté longtemps aux multiples enquêtes et études menées aux Etats-Unis sur les bailleurs de fonds des lobbies climato-sceptiques, enquêtes qui ont bien évidemment démasqué les groupes pétroliers.

L’une de ces études, très célèbre, fut menée par Naomi Oreskes et Erik M. Conway et publiée en 2010. Elle démontrait que les organisations pratiquant le déni vis-à-vis du changement climatique fonctionnaient de la même manière que celles qui, deux décennies plus tôt, démentaient les méfaits du tabac, parfois avec les mêmes têtes pensantes et prétendus « scientifiques » aux ordres des producteurs de tabac.

Cette étude s’intitulait « Les Marchands de doute ». Depuis quelque temps, ce joli titre est ré-exploité par les climato-sceptiques qui se croient inspirés en traitant les alarmistes écologistes de « marchands de peur ».

Nous voici maintenant à une troisième phase : faisons mine, nous pétroliers, de travailler aux technologies propres qui sauveront l’humanité (de nos propres méfaits – ce n’est pas eux qui le précisent).

Or, les cinq grands « groupes fossiles » mondiaux, si on peut ainsi les dénommer – Chevron, Total, BP, Shell et donc ExxonMobil – ne consacrent que 4 % de leurs investissements à des technologies propres. Cela vaut-il tant de tapage publicitaire ? D’autant que, 30 ans après l’Exxon Valdez, ce ne sont plus les pingouins ou les morses qui sont englués dans la nasse noire et visqueuse ; c’est l’humanité tout entière qui est aux prises avec le piège mortel du réchauffement et, dans certaines villes déjà, de l’asphyxie.

L’irresponsabilité assumée et encouragée

Pourtant, l’industrie pétrolière continue à être largement subsidiée : les Etats européens offrent chaque année 50 milliards d’euros à ce secteur, nos euros ! (plus que pour le renouvelable). Ce qui permet à ces fossiles d’investir en retour des sommes folles en pur lobbying auprès des décideurs politiques… qui n’ont ainsi rien à leur refuser. Et ainsi de suite.

Ces dix dernières années, les lobbies pétroliers ont investi 30 millions d’euros en activités de relations publiques dans les seuls couloirs du Parlement européen… Des couloirs qu’ils connaissent donc bien. Sauf quand le Parlement européen organise, comme le 22 mars dernier, une audition publique pour les entendre sur leur responsabilité depuis les années 60 où ils étaient bien conscients des risques auxquels ils exposaient l’Humanité.

Eh bien, ExxonMobil n’a pas trouvé le chemin de la salle d’audition et ne s’est pas présentée. Il faut dire que cette entreprise très responsable est fort occupée à rechercher des technologies propres.

En attendant, on prospecte. Exxon acquiert régulièrement de nouvelles concessions.

En attendant, on roule, on brûle, on carbure, et, côté fournisseurs, on se remplit les poches d’autant mieux que quelques drones sèment la panique en Arabie et font monter les prix.

En attendant, on distrait l’attention en détournant le débat sur Greta Thunberg et les sombres manœuvres d’un prétendu « capitalisme vert », décidément odieux comparé à nos vertueuses recherches.

En attendant, on diffuse de faux espoirs publicitaires et on participe ainsi à la contre-offensive bien sensible des climato-sceptiques.

 
 
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