Plus ou moins {pire}

Plus ou moins {pire}
D.R.

Des lecteurs m’interpellent à intervalles réguliers sur les tours moins pire, plus pire, aussi pire, dont les occurrences s’entendent depuis belle lurette, mais qui apparaissent aussi dans certains usages écrits. Condamnées sans nuance par les puristes, ces locutions seraient-elles acceptables dans certains contextes ? Que nous apprennent-elles sur le fonctionnement du comparatif en français ? Y a-t-il une ligne de démarcation entre pire et pis  ? Quelques rapides explications éviteront de tomber de mal en pis… ou en pire.

Quand je compare…

Petit rappel à l’usage des personnes qui ont trouvé mieux à faire que de suivre assidûment les cours de grammaire. Dans la plupart des cas, la langue française exprime les degrés de comparaison de manière analytique, c’est-à-dire en accompagnant l’adjectif ou l’adverbe de plus, moins ou aussi  : elle est plus courageuse que lui ; nous progressons moins rapidement qu’eux ; les villages sont aussi durement touchés que les villes.

Quelques comparatifs sont toutefois synthétiques : ils expriment un degré de comparaison par leur forme même, héritée du latin, sans nécessiter l’adjonction d’un adverbe comparatif. Ils sont peu nombreux aujourd’hui en français : meilleur, comparatif synthétique de bon (« plus bon ») ; mieux, comparatif de bien (« plus bien ») ; pire, comparatif de mauvais (« plus mauvais ») et pis, comparatif de mal (« plus mal »).

L’école a tôt fait de nous apprendre que ces quatre comparatifs synthétiques n’ont pas la même exclusivité dans le français soutenu. Dans certains contextes, pire coexiste avec plus mauvais (le remède est pire / plus mauvais que le mal), tout comme pis avec plus mal (ça va bien pis / plus mal qu’avant). Par contre, meilleur et mieux règnent sans partage : la peste soit des plus bon ou des plus bien dont chaque francophone a émaillé son discours avant de connaître les foudres des censeurs.

On le constate : ces comparatifs synthétiques, peu nombreux mais très employés, vont à l’encontre du principe analytique qui régit la formation des comparatifs. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que leur emploi donne lieu à quelques fourvoiements, annonciateurs d’une régularisation du système. À cela s’ajoute, pour les formes pire et pis, une concurrence qui complexifie la situation.

… je ne vois plus la différence

Pire, comparatif de mauvais, et pis, comparatif de mal  : la situation paraît claire. Pourtant, dans la description détaillée que fournit une grammaire comme Le bon usage (2016, § 980) pour l’adjectif pis, la concurrence de pire est omniprésente : de mal en pis ou de mal en pire  ; c’est encore pis ou c’est encore pire  ; en mettant les choses au pis ou en mettant les choses au pire  ; j’ai fait pis ou j’ai fait pire.

Le bon usage constate cette concurrence, déjà présente dans la langue classique, en l’associant parfois à une différence de registre : pire est plus « populaire » que pis dans une locution comme tant pire  ! Et, fidèle à sa ligne de conduite, il mentionne nombre d’écrivains de renom qui emploient pire là où pis serait préféré par les puristes : « Tout va de mal en pire » (Nerval) ; « Rien ne peut arriver de pire que cette indifférence » (Mauriac) ; « En mettant les choses au pire » (Malraux) ; « Ils avaient redouté bien pire » (de Gaulle).

Lorsqu’un usage est cautionné de la sorte, il devient difficile de le condamner sans réserve. Aujourd’hui, pire coexiste avec pis dans la plupart des contextes, sans que cela entraîne de différence sémantique. Tout au plus peut-on attirer l’attention sur la connotation populaire qui subsiste dans certains emplois, sans doute pour peu de temps encore.

Le moins pire nous attend

Qu’en est-il alors des tours moins pire, plus pire, aussi pire, désapprouvés non seulement par les censeurs, mais aussi par des grammairiens aussi tolérants que Grevisse ou Hanse ? Notons d’abord que l’emploi de plus en plus fréquent de pire, y compris dans des contextes où pis est attendu, a pour conséquence de réduire progressivement pis à des usages vieillissants ou figés : qui pis est, faire du pis qu’on peut, au pis aller. Par ailleurs, pire s’impose dans des emplois où pis n’est pas admis : il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ; les pires soupçons pèsent sur lui.

Ce pire ayant pris l’ascendant sur pis connaît une autre évolution. Il n’est plus ressenti par certains francophones comme un comparatif (ou un superlatif) et se comporte dès lors comme un adjectif dit « positif », c’est-à-dire sans indication de degré. En conséquence, le tour analytique (moins/plus/aussi pire) perd son caractère redondant ou contradictoire : les adverbes moins/plus/aussi s’ajoutent à un pire équivalant à mauvais (plutôt qu’à « plus mauvais »).

D’où ces notes moins pires que la fois précédente ou cette situation aussi pire qu’on ne le craignait, comme le disent et l’écrivent maints francophones sans nécessairement chercher un effet populaire ou informel. Le tour plus pire, me semble-t-il, reste plus marqué. Mais rien ne peut nous étonner lorsque la lecture de L’espoir nous fait découvrir, sous la plume de Malraux (cité par le Trésor de la langue française) : « Même un fascisme très pire, c’est moins pire que d’être mort ! »

La propagation des tours moins pire, plus pire, aussi pire, malgré les fortes réticences qu’elle suscite encore, est sans doute inéluctable : elle est cohérente avec le modèle analytique largement dominant pour exprimer un degré de comparaison et avec l’alignement de pire sur les adjectifs positifs. Certes, il y a lieu de tenir compte de l’effet déclassant que peut encore entraîner l’emploi de ces formes dans certains contextes. Mais celui-ci sera de moins en moins pire, assurément…

 
 
À la Une du Soir.be
À découvrir sur Le Soir +
 

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous

Le choix de la rédaction
  1. Greenpeace a mené une action spectaculaire à l’ouverture du sommet européen, jeudi matin
: ses militants ont pris d’assaut la façade du bâtiment, déployant de grandes banderoles qui donnaient l’impression que le bâtiment était en feu. Des feux de détresse ont également été allumés en divers endroits pour faire de la fumée.

    Sommet européen: alerte orange sur l’ambition «neutralité carbone» en 2050

  2. Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne.

    Les marchés du carbone empoisonnent la COP25 Madrid

  3. ©News

    Europa League: éliminé, le Standard peut nourrir des regrets

La chronique
  • Peut-on se payer la Maison-Blanche?

    I’m not a billionnaire ! », a lâché, amère, la sénatrice de Californie, Kamala Harris, en annonçant qu’elle abandonnait la course à l’investiture démocrate pour la présidentielle américaine.

    La pique visait sans doute moins Donald Trump que deux candidats de son propre parti, Tom Steyer et Michael Bloomberg, dont les fortunes personnelles sont estimées, respectivement, à 1,6 milliard et 50 milliards de dollars par le magazine Forbes.

    Que des hommes, blancs, et vieux, comme Steyer (62 ans) et Bloomberg (77 ans), mais aussi Joe Biden (77 ans) ou Bernie Sanders (78 ans), puissent – sauf surprise – mener campagne jusqu’à la convention démocrate de Milwaukee, prévue en juillet 2020, alors que Kamala Harris, self-made woman de 55 ans, métisse, de père jamaïcain et de mère indienne, ait dû jeter l’éponge début décembre 2019 est déjà, en soi, problématique pour certains progressistes.

    Qu’à l’instar de l’actuel président...

    Lire la suite

  • Le Green Deal européen: la politique, la vraie

    Il faut lire le « Green Deal » dans lequel la Commission propose de faire de l’Europe un continent « zéro carbone » en 2050. La Commission y fixe un nouvel objectif 2030 pour la réduction de nos émissions de gaz à effet de serre, identifie les secteurs dans lesquels elle veut agir. Elle annonce cinquante mesures, promet de déposer toutes ses propositions législatives dans les deux années à venir…

    ...

    Lire la suite