Le Fantasmestan: quand le Moyen-Orient devient reflet des fantasmes de l’Occident

Le Fantasmestan: quand le Moyen-Orient devient reflet des fantasmes de l’Occident
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Une vague d’indignation envers l’opération turque en cours en Syrie a traversé la société inondant nos écrans de télévision et de smartphones : dans ce qui ressemble à un « Allah Akbar ! » collectif, nous avons assisté, pour la première fois depuis la guerre en Irak, à un subit réveil de conscience en faveur d’une cause politique dans une région du Sud !

Si en soi toute mobilisation contre une injustice ou une action militaire est louable sans retenue, le caractère sélectif de cette vague d’indignation par rapport à d’autres conflits dans cette région du monde semble être inquiétant ou pour le moins interpellant.

Identification à géométrie variable

En effet, nous sommes plusieurs, Belges et Syriens, à observer ce qui nous semble être une identification à géométrie variable au sein de l’Occident à l’égard de la question syrienne. Depuis le début de la révolte des Syriens contre la dictature, on a vu en temps réel la destruction de nombreuses villes et villages syriens sous les bombes des avions et des chars. Mais la condamnation spontanée sur les réseaux sociaux reste timide. Plus de 500 mille morts, sans un vrai élan d’indignation citoyen ou politique. Plus de 5 millions de réfugiés, dont des dizaines de milliers en Belgique, sans qu’on ose pointer les responsables. En revanche, aujourd’hui, l’indignation contre l’opération turque a gagné la sympathie d’énormément de militants. Tout se passe comme si ces derniers regardaient le monde avec un seul œil.

De fait, la cause des Syriens kurdes fait partie de la question syrienne et de la volonté de la population d’en finir avec la dictature. Effectivement, Kurdes ou pas, majoritaires ou minoritaires, tous les groupes sociaux ont subi à un moment donné l’oppression du régime de Damas. A cet égard, il faut réaliser que depuis des décennies, la question de la citoyenneté en Syrie se règle de façon binaire : aux yeux du régime, on ne pouvait être que soit loyaliste, soit traître. Les premiers slogans de la révolution syrienne ont voulu être rassembleurs. Son idéal était d’unir les Syriens par-delà les appartenances confessionnelles et ethniques, pour vivre une transition vers la liberté et la démocratie.

C’est pourquoi en 2011, les Syriens ont choisi un nom kurde, « Azadi » (liberté) pour l’acte X de la révolution. De même, le grand chanteur kurde Sivan Perwer a dédié une chanson à la révolution syrienne en 2011. Ainsi il a fallu que Homs, Deraa et Alep s’insurgent pour que Kobané gagne son autonomie, et les Kurdes du Rojava un peu de place pour leur rêve. Cependant, nous venons de voir l’Occident – l’Occident politique mais également, et c’est plus grave encore, une certaine société civile – diviser les Syriens en soutenant les Kurdes et en négligeant les autres. Certains, sur des bases communautaires, auraient ainsi droit de cité, alors que d’autres pas ? Comment expliquer la timidité citoyenne face aux crimes de guerre qui ont secoué la Syrie depuis 2011 ?

Nous sommes nombreux à entendre depuis huit ans l’argument facile « c’est trop compliqué » pour expliquer le manque de solidarité envers la cause syrienne. Néanmoins, cet obstacle de la complexité semble s’évaporer quand il s’agit d’une des questions les plus épineuses de la géopolitique actuelle, celle des forces kurdes dans le Nord syrien.

Pouquoi une telle différence de traitement ?

Face à cette réaction observée ici au sein de milieux politiques très divers, nous nous sommes posé la question du pourquoi. Pourquoi pleurer un groupe et se taire quand ses voisins meurent, jusque dans les hôpitaux, de faim et sous les bombes ? Pourquoi la question du Nord-Est syrien a-t-elle touché tellement de gens autour de nous, alors même le Nord-Ouest n’éveillait pas la même compassion ?

Pour répondre à cette question, il suffit d’écouter les commentaires publics, en ligne ou dans les médias. On entend, comme refrain, un argument assez unanime en Occident : « Ce sont des gens qui nous ressemblent ! » ou « Les Kurdes ont des valeurs proches des nôtres ! », ou encore, « Le statut des femmes est différent chez les Kurdes… » etc. Ce discours laisse entendre que la sympathie est basée sur un critère culturaliste de la ressemblance avec soi. Dès lors, les groupes sociaux vivant autrement (femmes voilées et hommes pieux avec barbes, par exemple) ou dont on en pense qu’ils vivent autrement, laissent indifférents.

A cet égard, nous sommes interpellés par le fait que les nombreux visuels relatant le quotidien des forces kurdes mettent l’accent sur une imagerie formatée des « femmes combattantes ». Nous y voyons pour notre part le signe d’un imaginaire collectif animé à la fois de clichés sexistes et d’une islamophobie latente. Car il s’agit bien de fantasmes de type culturaliste. Une meilleure connaissance des réalités du terrain pourrait rapidement balayer ces représentations. Rappelons notamment que la majorité des Kurdes est musulmane, que beaucoup de femmes kurdes sont voilées, et que certaines subissent des crimes d’honneur, bien loin des clichés véhiculés par la presse et sur les réseaux sociaux.

Le jeu de la division

Par ailleurs, nous avons à cœur de ne pas jouer le jeu de la division. Parce que pour nous, il ne peut y avoir des peuples syriens, mais bien un seul peuple syrien, et malgré nos déceptions liées à l’absence des Kurdes et de leurs amis quand nous-mêmes avions besoin d’eux, nous étions quelques-uns à nous rendre au rassemblement pro-kurde qui a eu lieu au Parvis de Saint-Gilles samedi passé. Une chose nous a cependant heurtés : le refus de certains manifestants de notre participation car, bien que nous voulions exprimer notre solidarité avec nos frères et sœurs kurdes, nous ne soutenions pas leur cause séparatiste !

Nous voulons redire avec force que le seul avenir possible et désirable pour toutes et tous en Syrie et dans la région est celui qui garantira les libertés fondamentales de chacune et chacun au-delà de son appartenance communautaire ou confessionnelle. Ne laissons pas la part belle à tous ceux, quels qu’ils soient, qui cherchent à diviser. En Syrie comme ailleurs, chaque citoyen, quelle que soit son identité ethnique ou religieuse, a droit à la liberté, à la justice et à la démocratie ! Les habitants de cette région du monde ne peuvent être réduits à être l’objet de nos propres fantasmes, sous peine de faire le jeu de la tyrannie et du racisme grandissant dans nos sociétés. Le combat démocratique est universel ou il n’a pas lieu d’être.

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