Le gouvernement flamand diminue les subsides de la culture: «Mais alors, pourquoi nous battons-nous?»

Fabrice Murgia, directeur du Théâtre national de Belgique. © Michel Tonneau.
Fabrice Murgia, directeur du Théâtre national de Belgique. © Michel Tonneau.

Les coupes budgétaires assassines et monumentales dans le secteur culturel flamand annoncées par le ministre-président flamand, Jan Jambon, ne sont pas uniquement un problème communautaire, cela remet en question tout l’écosystème artistique national. Je pense à toutes celles et ceux qui sont, comme moi, amoureux des enfants de Jan Decorte et Anne Teresa De Keersmaker. Nous lisons dans cet acte politique insensé une volonté de mettre fin à une diversité de singularités affirmée, ce qui constitue un désastre pour le public et les professionnels qui les programment en Wallonie, à Bruxelles, en Belgique, en Europe et partout dans le monde, qui n’auront très bientôt plus rien à se mettre sous la dent… ou qui devront lire, sous le slogan communautaire « Flanders, State of the art », la nouvelle organisation d’un théâtre indépendant et non subventionné.

Nous continuerons à découvrir la diversité de l’identité flamande, mais en écoutant les histoires de jeunes artistes affamés dans le caniveau du secteur public, qui auront, pour les plus chanceux, donné cours le matin, travaillé dans l’horeca l’après-midi et répété le spectacle jusqu’au bout de la nuit. Les artistes se décourageront encore un peu plus rapidement, feront grimper encore plus efficacement les chiffres du chômage, permettront au parking, celui en face du théâtre, et au restaurant du coin de fermer leurs portes encore plus tôt. Ils s’épuiseront et mourront lentement après quelques chefs-d’œuvre en moins. Bref, un mandat politique qui aura contribué encore un peu plus à ne pas faire émerger une nouvelle génération dorée d’artistes flamands.

Changement de valeurs

On nous dira que, de tout temps, la Flandre a exporté et labellisé ses talents à l’international, et que c’est justement son projet, que rien n’a changé, qu’elle continuera à porter haut et fort celles et ceux qui défendent les valeurs de la Flandre, qu’elle sera plus sélective… Mais ce ne sont pas les artistes qui ont changé, ce sont visiblement les valeurs, celles que l’on veut plaquer sur les Flamands et qui sont trop peu représentatives de leur pensée citoyenne et de leur histoire. Refusons que la Belgique rejoigne la tendance générale de projets politiques qui construisent des murs, détruisent des ponts et favorisent le repli sur soi.

À ce propos, il faut entendre de vrais artistes-ambassadeurs s’exprimer au sujet de leur gouvernement. Des artistes comme Christiane Jatahy, pour le Brésil, ou Romeo Castellucci, pour l’Italie. Écoutons-les parler d’« identité nationale ». Elle fera quoi, un jour, la belle Flandre, autonome, libre et indépendante, sans singularité et diversité culturelle pour la représenter ? Le soft power culturel est indissociable de la liberté de celles et ceux qui créent Theo Francken, qui fut assez justement qualifié de Trump belge par le New York Times.

Il faut rappeler que nous sommes en démocratie

Dans une même famille, il n’est pas difficile de reconnaître, dans la stratégie d’éducation permanente de Jan Jambon, des ressemblances évidentes avec celle de Salvini ou de Bolsonaro, plutôt que celle d’un Mitterrand ou un Senghor. Entre les uns et les autres, les visions du monde et les pensées politiques sont bien opposées, certes. Certains de la droite dure, d’autres de gauche, oui. Tous ont néanmoins une volonté affirmée de mettre en avant les valeurs de la culture et du patrimoine. La culture, l’environnement, l’éducation, la presse sont des enjeux à long terme, des stratégies de coureur de fond pour une société. Ils donnent les signaux que, même si nous sommes en mauvaise santé, nous nous battons pour guérir, pour que nos enfants n’héritent pas de nos maladies.

Mais il est impossible de vérifier leur impact du jour au lendemain, ce qui intéresse certainement trop peu ce nouveau gouvernement flamand qui préfère choisir les artistes et les journalistes qui le représenteront, faisant fi du contre-pouvoir naturel que ces derniers sont censés exercer dans la démocratie. Un gouvernement ne devrait pas pouvoir limiter le développement de l’esprit critique de ses citoyens. Si tout cela est bien réel, c’est que l’on peut aujourd’hui faire impunément preuve de violence en politique. Mais il est fondamental que le secteur culturel, ses acteurs et ses spectateurs rappellent que nous sommes en démocratie, et qu’avant de prendre des décisions radicales sur des engagements culturels et citoyens, il faut consulter, jouer le jeu de l’opposition, de la démocratie, traduire les chiffres et les mots.

Un parti aux idéaux de papier

Aujourd’hui, une coupe dans le « fonctionnement » ne peut se traduire que par une coupe humaine, car cela fait longtemps que les opérateurs étouffent et ont coupé tout ce qu’ils pouvaient dans le « fonctionnement »… Lorsque l’on reproche aux artistes de ne pas participer à l’effort budgétaire global, et lorsqu’une certaine presse constate qu’une coupe dans le budget de la culture permet l’achat de nouvelles rames de métro, on assiste à un effrayant tournant de langage.

Le ministre-président flamand parle et agit comme le stratège belliqueux d’un parti aux idéaux de papier, rythmé par une pensée électorale efficace à très court terme. En justifiant une participation de la culture à l’équilibre budgétaire global, il réinvente l’eau chaude dégoûtante et remet à la mode les bonnes vieilles méthodes prêt-à-porter du Vlaams Belang, qui le remplacera dès que le bon électeur populiste aura envie de passer à autre chose. Je ne sais pas si mes homologues flamands se sentent toujours en sécurité et s’ils peuvent porter cette parole, à l’heure où le cordon sanitaire est brisé dans leurs conseils d’administration et où les libertés de programmation et de création sont bafouées.

« On peut couper dans le budget de la culture pour aider à l’effort de guerre, mais alors, pourquoi nous battons-nous ? », comme l’aurait dit Winston Churchill.

 
 
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